Ibid., p
2. Premier essai : Analyse générale de la connaissance. Bornes de la connaissance. 1854. — Second essai : Traité de psychologie rationnelle, 1859.
(le la Morale, dont un adversaire a pu dire « qu'elle est une des plus importantes productions de la philosophie française contemporaine ». En 1876, il fait paraître un livre très curieux VUchronie ou l'Utopie dans r histoire, « esquisse du développement de la civilisation européenne tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait pu être »; c'est l'application hardie à l'évolution historique de la théorie de la contingence et de la liberté, qui permet de supposer dans la marche des faits des directions qui n'ont pas été prises par la faute des agents moraux qui ne les ont pas choisies. Sans parler de la réédition des trois premiers Essais (le Critique générale, enrichis de discussions, de commentaires et d'une véritable critique de la philosophie anglaise, il donna encore en 1885 deux volumes énormes : Esquisse d'une classification systématique des doctrines philosophiques. Enfin de 1872 à 1889, pendant dix-sept années, avec l'aide presque exclusive de son infatigable ami et de son vaillant collaborateur, M. Pi lion, il a soutenu le poids de la Critique Philosophique, de cette revue où il a cherché à faire la preuve de la valeur de ses principes, en les présentant sous des formes multiples, en déduisant toutes leurs conséquences, en montrant leur application féconde aux faits mêmes de la politique et de la vie contemporaines. « La Critique philosophique, disait-il lui-même en l'annonçant au public, est l'organe dune grande doctrine, née de l'esprit du xviii" siècle et de la Révolution française, dont les principes ont été posés par Kant, et qui se présente aujourd'hui purgée des contradictions et des erreurs qui l'obscurcissaient à l'origine et qui avaient nui à ses progrès, renouvelée par une nouvelle analyse des lois de la pensée et des moyens de la connaissance, qui lui a donné ce quelle n'avait pas reçu de Kant, un caractère vraiment positif et une complète et harmonieuse unité systématique. »
— Troisième essai : les Principes de la nature. — Quatrième essai : Introduction à la philosophie analytique de l'Histoire, 1864.
Que le philosophe arrête ses convictions par un acte indéterminé, qu'il choisisse librement ce qu'il pense, que Renouvier lui-même ait passé par une décision toute contingente de Taffirmation simultanée des contradictoires, de la synthèse du fini et de l'infini dans l'absolu à la souveraineté de la loi du nombre qui limite le monde en tous sens, nous enferme dans le relatif et dans le phénomène, c'est ce dont il est permis de douter ; mais nul ne contestera sans doute que le philosophe, selon l'expression de Platon, « philosophe avec toute son àme », qu'il n'est point étranger à son système, qu'il le fait pour lui-même autant que pour les autres, et qu'il y projette ainsi comme une image symbolique de sa nature et de son esprit individuels. N'est-ce pas cette présence réelle d'un homme dans une philosophie qui fait l'intérêt permanent des grandes doctrines du passé ? Sans vouloir imposer à Renouvier un déterminisme intérieur auquel il se refuse, ne peut-on retrouver dans son évolution intellectuelle une dialectique qui le mène lentement à se découvrir, à se reconnaître dans les idées qui répondent à ses préférences intimes et lui donnent la vraie conscience de luimôme? Le Saint-Simonisme de l'écolier marque déjà, dans l'impatience de la jeunesse à s'emparer de la science et de la vie, avec la haute ambition intellectuelle, un goût d'indépendance et d'opposition, une manière de se mettre à part des autres, l'orgueil d'une pensée ombrageuse et jalouse de sa liberté. La défiance de l'autorité, l'esprit de révolte même s'associent souvent avec une timidité réelle qu'explique peut-être l'originalité d'une pensée qui ne trouve pas son expression toute faite dans la langue de tous. La philosophie de Renouvier n'est pas un coup de génie, il la fait en dégageant peu à peu les principes auxquels il croit devoir donner une adhésion réfléchie.
Au début il subit rinlluence du milieu. Il lui suffit d'ôtre du petit nombre des oseurs, de se prouver qu'il n'a peur d'aucune vérité ; il est hégélien, panthéiste, il sacrifie la logique de l'école. Mais cette première philosophie, dont l'audace n'est peut-être encore que l'audace de la timidité, n'exprime que ce qu'il y a de négatif dans son esprit, son besoin d'indépendance ; elle l'oppose aux autres, elle ne le satisfait pas lui-même. Ce n'est pas qu'on ne l'y retrouve et qu'il ne s'y trahisse. Renouvier n'a pas l'imagination poétique, il ne voit pas l'invisible, il n'a pas le sens de la vie complexe, ce qu'avait à un si haut degré Leibniz, l'intuition de ce qui dans l'être déborde les concepts de l'entendement qui le symbolisent. Sa première philosophie reste une logique dans son illogisme, elle est faite non pas de la synthèse, mais de la juxtaposition de concepts contradictoires; par là même elle témoigne l'impuissance de l'auteur à trouver au delà des contraires leur conciliation dans une harmonie vivante, à aller des concepts à la réalité piofonde, qu'ils ne déterminent qu'en la limitant.
Si Renouvier est obscur dans l'expression, nul n'a plus le goût de la clarté dans les idées. Il a l'esprit catégorique, il se plaît aux distinctions, aux analyses, aux divisions, à tout ce qui permet d'arrêter la nature et la pensée en un dessin aux contours nets. Les mathématiques lui ont donné l'habitude d'imaginer l'abstrait, de construire ses concepts, selon l'expression de Kant. C'est cet esprit de lucidité et de sécheresse, c'est ce besoin d'imaginer ses idées, pour cela d'en limiter l'objet de toutes parts, qui l'amène à formuler le grand principe de sa doctrine définitive, la souveraineté de la loi du nombre, à rejeter l'absolu, l'infini, l'éternel, la chose en soi, tout ce qui ne peut se traduire exactement en termes analogues à ceux qui constituent la claire représentation du relatif. La pratique des sciences exactes lui a donné cette franchise dans l'abstraction, cette hardiesse à borner les exigences de
l'esprit, à choisir les données du problème philosophique en éliminant celles qui le gènenl el à simplifier ainsi les questions pour les mieux résoudre. Le géomètre ne considère des corps que l'étendue abstraite: dans l'étendue même il isole la droite, la courbe, la surface, et de ces données claires, nettement définies, il déduit logiquement les propriétés, sans s'inquiéter du corps réel. Ainsi Renouvier part de la loi du nombre, l'isole des autres catégories, en déduit toutes les conséquences, les suit sans reculer devant le paradoxe du commencement absolu, puis oubliant qu'il s'agit de la réalité et qu'il en faudrait rétablir les termes, oubliant que le philosophe doit tenir compte de toutes les lois de la pensée, il sacrifie les principes de causalité et de raison suffisante ou du moins ne leur fait droit que dans la mesure oii ils peuvent se concilier avec la loi du nombre et la logique du fini.
Cette philosophie du fini et de la liberté qui répond aux exigences de son esprit n'est pas moins en accord avec ce que nous pouvons pressentir de son caractère. Jaloux de son indépendance, volontiers solitaire, il n'éprouve pas à voir les choses et lui-même sous la forme de l'éternité, à s'édifier en Dieu, à sentir son être particulier s'évanouir et comme se dissoudre dans la vie divine, la paix sereine d'un Spinoza, il tient à son imlividualilé, il ne veut se confondre avec personne, il ne se refuse pas h Dieu, mais il s'oppose à lui en tant du moins qu'il s'en distingue, et c'est librement qu'il se fait son auxiliaire et se soumet au devoir. Ainsi son esprit lucide, un peu sec, qui répugne aux intuitions mal définies, son imagination aux contours nets, comme son indépendance, son individualisme fier, facilement ombrageux, son sentiment du devoir, sa ferme conscience d'honnête homme, les exigences de son esprit comme les inclinations de sa nature morale s'accordent à déterminer la dialectique intérieure qui peu à peu dégage sa pensée et l'amène à cette doctrine du fini et de la liberté, à la défense de laquelle il a voué sa vie.
Qu'à ce déterminisme intérieur il faille ajouter ou non une libre décision, un acte contingent, il est impossible de ne pas admirer en Renouvier, sa ferveur philosophique, sa sincérité, sa recherche patiente de la vérité, la passion qu'il apporte à en varier les expressions quand il croit l'avoir trouvée, son désir de la communiquer, d'en assurer à tous les bienfaits. Quant à ses défauts, ils tiennent à ses qualités mêmes. On lui a toujours reproché la lourdeur, l'obscurité de son style, les mots malheureux, un abus de l'abstraction, les phrases mal construites. Proudhon, à qui il avait reproché d'abuser des procédés d'éloquence, lui répondait durement : « M. Renouvier serait fort surpris, si je lui disais à mon tour que ce qui fait qu'à mon avis il ne sera jamais lui, malgré toute sa science, un vrai philosophe, c'est qu'il ne sait pas écrire. » Agacé par cette critique qu'il sent juste, Renouvier retourne l'attaque, il allègue qu'on ne peut atteindre la clarté vulgaire qu'en abaissant sa pensée, qu'en renonçant « à fonder la philosophie comme science. » Il répond à Proudhon : «je crois parfaitement qu'on peut être à la fois un vrai philosophe et savoir écrire, quoiqu'il me semble certain, à consulter les faits, que tous ceux qui ont su écrire n'ont pas été de vrais philosophes et vice versa. » Sans parler de Jules Lequier, combien de philosophes, de Platon à Spinoza, contredisent cette assertion! Les défauts du style de Renouvier sont réels, mais l'essentiel est qu'ils ne tiennent pas à des vices de la pensée; or il y a dans son obscurité quelque chose qui se rattache à ses qualités mêmes, à son besoin d'exactitude, de précision, à sa crainte de ne pas donner à sa pensée une expression adéquate. Il ne sait pas trouver dans la langue commune les ressources qu'elle contient, il forme des néologismes, il écrit le français à la façon d'un étranger, qui traduit un peu péniblement ses idées, mais celui qui prend lapeinede débrouiller ses phrases y retrouve toujours cequ'ila voulu y mettre. Ecrivain, Renouvier reste le phi-
losophe du fini, de la liberté, l'indépendant, le solitaire ; il veut d'abord se satisfaire lui-même, il décharge dans ses livres, ses notes, ses lectures; il n'a pas d'art, il ne sait pas se faire autre que lui-môme, se lire d'un œil étranger. L'émotion n'allège pas son stj^le ; la conscience l'alourdit. Il se propose moins de persuader que de convaincre; il écrit parce qu'il tient à ses idées, et aussi par devoir; il le fait avec scrupule, sans rien négliger, sans autre efTort que celui de ne rien surfaire, de ne rien fausser, de dire juste ce qu'il pense. Quand il a du talent, il jaillit de cette source très pure. J'expliquerais de même les rudesses, les brutalités de sa polémique, ses injures « contre les philosophes salariés », ses duretés parfois pour les personnes. Ici encore il manque de grâce, d'intelligence, de sympathie, et en attaquant l'erreur sans ménagement il fait son devoir; il y a du mensonge dans la politesse. D'imagination peu sympathique, vivant surtout avec lui-môme, il voit ses adversaires d'un peu loin, en gros, il ne sent pas les coups qu'il frappe sur les autres. Individualiste, il cherche moins ce qui l'unit aux autres que ce qui l'en sépare, il n'aime pas les concessions, il veut qu'on s'explique et qu'on se prononce. D'ailleurs si on se fait à sa langue, si on ne lui résiste pas, si on le suit, comme on ferait un mathématicien, en prenant son parti de ses abstractions, loin d'être obscure, sa philosophie, qu'on pourrait définir le sacrifice de la raison à l'entendement, est d'une clarté excessive. Il ne reste rien de mystérieux : les problèmes insolubles, cauchemars des philosophes, tombent avec les idées de l'éternel, de l'infini, de l'absolu, tout est proportionné à la pensée de l'homme, le monde limité de toutes parts, réduit à des phénomènes, Dieu lui-môme qui n'est que notre conscience agrandie, proportionnée, aux dimensions de l'univers fini qu'il mesure et qu'il crée.
Ce n'est point assez de rattacher l'œuvre de Renouvier à son esprit pour en apprécier la valeur et Toriginalité, il faut la mettre à sa place dans l'histoire de la philosophie française, la conférer à celle des hommes qui, à la même date, ont exercé une sorte de suprématie sur l'esprit de leurs contemporains. Plus âgé que Taine et que Renan, mais plus tardif dans son développement, arrivé vers quarante ans seulement à sa pensée définitive, Renouvier a publié ses ouvrages à peine lus, presque ignorés, au moment oîi ils donnaient leurs ouvrages les plus retentissants. L'éclectisme qui, dans la première moitié du siècle, avait tenu son rang et fait assez bonne figure entre la réaction théologique et autoritaire des de Maistre, de Donald, Lamennais, et les continuateurs du xviii^ siècle, positivistes ou socialistes, vers 1850 n'était plus qu'une doctrine d'école, tout officielle, dont l'écart avec la vraie pensée du siècle de plus en plus apparaissait. Son éloquent fondateur l'avait trop lié aux intérêts passagers, aux préjugés d'une époque, à la politique libérale, à la constitution de 1830 : le seul mouvement des événements extérieurs l'avait démodé. Le livre des Philosophes français de Taine ne faisait qu'exprimer, sous une forme satirique et mordante, l'opinion de tous les esprits curieux et vivants, que traduire leur dégoût de la philosophie littéraire, de la rhétorique élégante, des arguments oratoires qui réfutent une doctrine par ses conséquences. Dans un article d'une ironie charmante, Renan mettait sa critique dans les éloges mêmes dont il caressait V. Cousin, ce grand orateur, ce politique si avisé, cet écrivain d'un talent si varié, qui avait si bien fait ce qu'il voulait faire, « non pas créer une doctrine originale, mais donner une forme éloquente et en un sens populaire aux grandes vérités de l'ordre moral. » Renouvier apporte dans ses
SÉAiLLEs. — Renouvier. 2
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attaques contre Téclectisme une brutalité qui va jusqu'à l'injustice; il n'atténue par aucun éloge sa critique contre « ces endormeurs philosophiques » qui se bornent « à couper les nerfs des doctrines et à les concilier en en extrayant des propositions banales », et en 1876 dans la Critique philosophique il n'hésite pas à reproduire un pamphlet, oublié depuis trente ans, contre les philosophes salariés, où les éclectiques elles jésuites sont confondus dans la même accusation de corrompre et d'empoisonner la jeunesse.
Le grand reproche qu'on adresse à Féclectisme, ce n'est pas seulement d'avoir oublié l'analyse, la méthode sévère, le langage précis, c'est, rompant avec la grande tradition philosophique, de s'être isolé des sciences, de n'avoir rien fait pour elles, « de ne leur avoir donné aucune idée générale et directrice », de n'avoir rien su tirer de leurs progrès admirables. Par réaction on était tenté de se porter à l'extrême opposé, de demander à la science du relatif le secret de l'absolu, à ses méthodes éprouvées la solution du problème philosophique. Taine se flatte de concilier Condillac et Hegel, en demandant à l'analyse des faits les causes nécessaires qui y sont présentes et qui dégagées, connues, en permettent la déduction. Il n'y a qu'une science et qu'une méthode, parce qu'il n'y a que des faits et des lois : les sciences sont des analvses inférieures qui ramènent les faits à quelques types et lois particulières, la métaphysique est une analyse supérieure qui ramène ces lois et ces types à quelque formule universelle ; elle est la science générale qui continue, qui s'etîorce d'achever l'œuvre que les sciences particulières commencent. Un seul objet à connaître, une seule méthode pour le connaître : des faits par l'abstraction on va aux lois, des lois spéciales par une abstraction plus haute à des lois générales, de celles-ci à l'axiome éternel où elles se résument ramassant pour ainsi parler toute la vérité en une définition suprême. La tâche que Taine se donnera sera celle de relier les sciences morales aux sciences phy-
siqiies et naturelles et de montrer que rintelligence n"a qu'un procédé qui se retrouve dans toutes ses opérations, l'analyse, l'abstraction, qui dégage du particulier le général, et, bien dirigée, peu à peu l'élève vers l'universel, vers la loi des lois. Taine ne voit pas qu'il monte dans le vide et que, quand il croit toucher au principe de l'être, il entre dans le néant.
Renan condamne toute métaphysique, toute étude directe de l'esprit, toute critique des catégories, toute analyse des lois de la pensée. La philosophie n'est pas une science distincte, spéciale, elle n'a pas d'objet propre, elle n'ajoute rien à nos connaissances, elle est l'esprit qui les vivifie, l'interprétation que nous y ajoutons, elle est le commentaire du langage visible que parle le monde. La science nous donne les faits et leurs rapports, à dire vrai nous ne savons rien de plus, mais ce que nous savons nous voulons le comprendre, en l'interprétant du point de vue de l'esprit, par ses catégories. Historien, Renan ne voit dans la philosophie que l'histoire universelle, l'histoire de Dieu, l'intelligence de la politique divine, que l'esprit trouve en lui-même par cela seul qu'il ajoute la pensée à la connaissance, et que dans la suite des phénomènes liés et continus il démêle le progrès de l'idée, qui de l'atome à la conscience humaine de plus en plus clairement s'y manifeste et s'y révèle. Renan amalgame ainsi le positivisme d'A. Comte, les catégories de Kant et l'idéalisme de Hegel dans une vague synthèse oii le sentiment religieux se mêle au culte de la science positive et dont le principe est, comme chez Taine, l'identité du fait et de l'idée.
Taine et Renan tous deux ont reçu une éducation surtout littéraire, sont de grands écrivains, connaissent les sciences d'un peu loin, et tous deux s'accordent à subordonner la philosophie aux sciences : Taine identifie leur objet et leur méthode, Renan supprime toute philosophie abstraite et lui substitue l'interprétation religieuse et sentimentale des sciences de la nature et de l'his-
toire. Chose singulière! Ronouvier qui a été formé par ^les matliématiques, qui connaît les sciences autrement que par ouï-dire, pour en avoir pratiqué directement les méthodes, est le seul qui ne se laisse pas entraîner par la réaction, qui garde tout son sang-froid, et qui, au lieu d'identifier a priori la philosophie et les sciences, s'interroge sur leur objet et voit dans leur rapport un premier problème qui mérite d'être examiné et qui doit être résolu. Il fait leur place aux sciences positives, il justifie leurs méthodes, il explique leur succès, mais il refuse de les confondre toutes ensemble dans la Science, et de faire de la Science la métaphysique même. Il ose limiter le déterminisme, en lui faisant une place, et il revendique les droits de la vie morale. Une telle clairvoyance, à cette heure d'engouement, témoigne d'une rare indépendance et d'une singulière force d'esprit.
S'il y a un problème philosophique, en quoi consistet-il précisément? Tout penseur aujourd'hui rencontre ce doute préliminaire et doit prendre parti. La métaphysique dans le passé a été la science même ; le problème immense qu'elle s'efforçait de résoudre s'est divisé dans les problèmes multiples des sciences particulières; quel objet reste donc à la philosophie? La question s'impose d'autant plus à Renouvier qu'il rejette toute substance, toute réalité distincte de celle qui nous apparaît, que, d'accord sur ce point avec Auguste Comte, il n'admet que des phénomènes et des lois.
Pour faire à la philosophie sa part, il suffit de définir les caractères de la connaissance scientifique. Les sciences ne discutent ni les principes, ni les données premières dont elles partent, ni les procédés logiques dont elles font usage. « Elles ne peuvent avoir pour objet d'investigation cela même dont l'admission est une condition de possibilité de leurs investigations'. » Que le géomètre discute sur
1. Critique philosophique, 1885, t. I. p. 109. « Chaque science particulière est une construction élevée sur un choix convenable d'hypothèses. Et l'on
l'espace, la géométrie s'arrête; que le physicien s'inquiète de la valeur de l'induction, de ses garanties, de son fondement, sa science est compromise à ses débuts. Si les savants d'un même ordre s'entendent en leurs conclusions, c'est qu'ils partent de connaissances acceptées en commun^ c'est qu'ils laissent en dehors de toute discussion leurs principes et leurs méthodes. La preuve de ces données premières est dans le fait même qu'elles réussissent, elles se justifient par le succès de la science qui en part.
Mais si les sciences ne discutent pas leurs données premières, ne tendent-elles pas par leur progrès même à constituer un système général des choses? N'universalisentelles pas les principes qui leur ont permis d'établir entre certains groupes de phénomènes des relations définies et ne donnent-elles pas ainsi une vue d'ensemble de l'univers? La vérité est que « par leurs progrès les sciences tendent à se replonger dans l'incertaine philosophie qui jadis re larda leur croissance '■ ». On ne saurait trop se défier de cette prétendue philosophie qui ne se soutient que par l'oubli des conditions auxquelles une science existe, que par la confusion des méthodes et des problèmes. « Le public a l'habitude de confondre, sous le nom de Science, toutes les sciences possibles, si diverses en certitude et en procédés, puis, dans chaque science particulière, l'acquis certain avec l'acquis très probable, et celui-ci avec le moins probable et avec l'amas litigieux des faits et explications courantes, et encore bien des fois avec ce que s'ingère d'y joindre un auteur dévoré du zèle de quelque
peut, en ayant égard aux réalités pratiques, observer que rien au monde n'est mieux ni autrement fondé, et que cela suffit : alors chaque science est une construction élevée sur un choix convenable de représentations accompagnées de croyance. Dans les deux cas elle existe sans être soumise à d'autres conditions que d'avoir une méthode propre à maintenir, au cours de son développement logique ou expérimental, l'adhésion constante de ceux qui ont déjà accepté ses positions initiales et qui gardent entre eux la convention de ne les pas soumettre à l'examen. »