Premier Essai, t. III, p
soutient contre tous les philosophes que cette exigence de l'unité, loin d'être conforme aux lois de la pensée en est lanégation. L'unité ne se comprend pas sans la pluralité, le monde ne nous est intelligible que grâce à l'espèce. « Les religions, mais surtout les philosophies, par lesquelles s'est créée ou reniorcée une tendance, et par lesquelles s'est constituée une puissante habitude de tous les ordres de savants et de toutes les tètes méditatives, de viser à l'unité, à l'unité dernière et absolue comme accomplissement du Savoir et de l'Être, ont eu pour œuvre inconsciente l'anéantissement des conditions mêmes de l'Etre et du connaître. » Supprimer la diversité, c'est supprimer avec les relations la connaissance. En fait tous les êtres sont ordonnés, classés, forment des groupes, se distribuent en genres et en espèces, et « l'esprit en qui rentre la nature entière en tant que connue, et sans lequel elle ne se connaîtrait pas, l'esprit n'est qu'une spécification en acte. La distinction est son nom, à titre premier, avant l'identification, s'il est possible, car on n'identifie que ce qu'on distingue'. »
Concluons que la science ne donne pas ce que la métaphysique refuse : quand elle cherche la synthèse totale, elle usurpe le titre de science, elle est une mythologie de la substance et de ses métamorphoses, un art dialectique de se donner les qualités qu'elle prétend déduire de je ne sais quel principe amorphe, homogène, qui échappe aux prises de la pensée dont la relativité est la loi.
Les résultats de la logique générale peuvent paraiti'e singulièrement négatifs, mais, sans parler du tableau des catégories, toute vérité a ses conséquences positives. La critique du sciencisme réduit à néant les prétentions
arrogantes d'une science tout apparente : la pensée n'a pas pour condition singulière de se nier elle-même, de se sacrifier à la chose, à un je ne sais quoi que l'on construit de quelques-unes de ses catégories. La ruine de la métaphysique nous libère des problèmes insolubles et mal posés : (c le spiritualisme, le matérialisme, le panthéisme disparaissent avec leurs fausses méthodes et leurs constructions vaines, lorsque les idoles de l'infini, de la substance et de la cause substantielle sont renversées. L'esprit et la matière ne sont plus que des noms appropriés à une classification grossière des phénomènes \ » L'âme n'est plus un être en soi, une substance immatérielle, mais rien n'empêche l'immortalité du groupe de phénomènes ordonnés qu'on appelle l'homme ; une loi peut-être en assure la constance et la perpétuité. En ce sens qu'elle nie le Dieu des théologiens, cet infini qui est une personne, cet un qui est le principe de la multiplicité, cet absolu que l'on constitue par la synthèse des contradictoires, la critique est athéisme ; mais cet athéisme n'atteint pas le Dieu de la morale, ni même le Dieu des religions positives. « La persistance et les destinées ultérieures des personnes peuvent résulter des lois des phénomènes: de même l'existence d'un ou de plusieurs dieux naturels et vivants n'est en rien contraire à la raison -. »
La critique ne nous condamne pas à l'indifférence et à l'abstention sur les problèmes qui intéressent le plus l'homme et sa vie morale. Le monde dépasse l'expérience, se prolonge au delà de Ihorizon qu'il nous est donné d'embrasser. L'homme jamais ne bornera sa pensée ni son espérance oii se borne sa vue, aux êtres du moment et aux rapports immédiatement sensibles; « là où il n'est permis à la science ni d'affirmer ni de nier, le champ est