‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 67 sur 182 · Premier Essai, t. III, p. 2o0-2ol · texte numérisé non relu

Premier Essai, t. III, p. 2o0-2ol

IGÙ LA PHILOSOPHIE DE RENOUMER

vaste, la carrière est libre, l'instinct et le sentiment s'y porteront toujours, et la spéculation elle-même s'exercera sur les probables. » La science totale n'existe pas, les sciences sont singulièrement imparfaites et bornées, mais dans l'intervalle qui sépare la science impossible des sciences réelles il y a place pour la critique ; entre ce que nous savons et ce que nous ne saurons jamais, au delà de l'expérience actuelle s'étend la région inconnue ouverte à nos conjectures. « Un ordre de possibles, objets de la croyance qu'autorise la raison, reste sauf en dehors des lois que la raison impose ou que la science (positive) détermine. » Il ne s'agit pas de rétablir la métaphysique, après l'avoir détruite, d'entrer dans le monde des noumènes; le monde invisible enveloppe le monde dans lequel nous vivons, est soumis aux mêmes lois, composé de phénomènes analogues, il s'agit de mieux entendre la partie en la reliant au tout par des hypothèses conformes aux exigences de la vie morale. A la science totale la critique doit substituer un ensemble de croyances qui réponde aux besoins profonds de l'àme humaine. Il est certains problèmes inévitables qui ne sont l'objet d'aucune science parliculière : lame est-elle immortelle? pcut-ôn concevoir un gouvernement moral du monde? A ces questions il n'y a pas à chercher de solutions mathématiquement démontrables. Des hypothèses du moins se proposent, des systèmes s'opposent, dont il y a lieu de discuter la vraisemblance et la probabilité.

Après avoir ruiné la science totale, la critique autorise ainsi et même impose l'idée d'une science générale qui prolonge notre expérience par des conjectures, pour la rendre intelligible, pour la conformer surtout aux exigences de la vie morale, à laquelle il n'est pas permis de renoncer. Mais quelle méthode adopter pour la science générale ainsi définie? Les problèmes de l'immortalité de l'âme, do l'existence de Dieu, de la providence sont séparés par la critique de la synthèse totale, à laquelle l'an-

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cienne métaphysique les suspendait; il faut donc que la critique rattaclie la solution de ces problèmes à une syn- Ihèsc partielle, inférieure à l'idéal que nous avons dû abandonner comme inaccessible, supérieure en généralité, en dignité à toutes les données des sciences. Cette synthèse partielle qui dépasse en généralité les données des sciences, qui est inférieure à la synthèse totale, que peut-elle être si ce n'est la conscience même de l'homme? Après cet ensemble de rapports, ensemble impossible à déterminer, qu'on appelle le grand monde, le plus vaste à la fois et le mieux circonscritest celui que les anciens ont appelé le petit monde, le microcosme; c'est à lui que se réfère toute connaissance, c'est par lui qu'elle est rendue possible, c'est en lui que tout, pour nous, se représente. Si nous avions réussi la science totale, nous aurions ou la science universelle, tout entière déduite de la pensée impersonnelle, à ce titre démonstrative, nécessaire. Obligés de prendre pour point de départ une donnée de l'expérience, la conscience humaine, il est clair que nous ne pourrons établir par déductions les lois générales qui embrassent cette donnée même. Nous partons de la conscience, telle que la réflexion nous la révèle, de ce centre nous rayonnons en tous sens ; pour le rendre intelligible à lui-même, nous nous efforçons de définir tous les phénomènes, toutes les lois que la vie de l'homme semble impliquer, en dépassant rexpérience réelle, en étendant nos inductions et nos hypothèses sur cette région inconnue que nous savons liée au monde donné, soumis aux mêmes lois, et qui est accessible du moins à nos conjectures. La science générale n'est pas la science totale; par cela môme qu'elle prend son centre dans la conscience humaine, elle ne peut être démonstrative, analytique, elle participe à la croyance, elle n'a que des probabilités pour preuves. Ainsi par la manière dont la critique pose les problèmes qui ont toujours été le principal objet de la philosophie, par la méthode qu'elle leur applique, elle est ramenée de la raison impersonnelle à la

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raison personnelle. « L'homme est donc à In fois l'objet et le sujet actif dune élude au moyen de laquelle il doit tenter de s'élever de proche en proche et aussi haut que possible aux lois enveloppantes de Ihomme. » En quelle mesure la conscience individuelle peut-elle prononcer pour loules les consciences"? Quelle est la valeur des inductions par lesquelles nous coordonnons le monde aux lois de notre vie intellectuelle et morale ? Le problème le plus important qu'aura à résoudre la Psychologie est le problème de la certitude intimement lié au problème delà liberté, problème que la Logique générale laisse sans solution.

CHAPIÏRE V

Par ses promisses comme par ses conclusions la logique nous amène à la psychologie. Tout étant représentation, les lois delà représentation sont les lois de tout ce qui est: rien n'est inerte, rien nest mort, les lois de cause et de lin enveloppent tous les phénomènes, « la personnalité même s'étend, par une longue suite de dégradations, jusqu'aux derniers confins du monde que nous pouvons connaître ' ». Mais si une analogie nécessaire nous porte à idenliliei- Tètre et la conscience, la représentation humaine est la seule dont il nous soit donné de parler avec assurance et c'est de nous-mêmes que rayonne la lumière dont tout le reste s'éclaire. Ce n'est pas tout; pour rendre la connaissance possible, nous avons admis que les lois de l'être sont les lois de la pensée; pour définir les lois communes de l'être et de la pensée, nous avons posé, en les dégageant de l'expérience, toutes les conditions qui nous ont paru nécessaires pour faire lemonde intelligible. Nous n'avons pas démontré ces lois, nous les avons constatées, énumérées, proposées an libre examen et à la libre acceptation des consciences individuelles. Il appartient à la psychologie de justifier cette méthode, en résolvant le problème de la certitude, en montrant qu'il n'y a pas en chaque homme une raison impersonnelle qui décide pour lui et nécessairemet du vrai et du faux, mais

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