Psychologie rationnelle, 1, p
Ce qui caractérise la sensibilité, abstraction l'aile de ses dilTérences spécifiques (attouchement, chaleur, plaisir et douleur, etc..) c'est « quant au soi, la forme même de la conscience, avec des rapports de durée; quant au no>isoi, l'extériorité, des rapports d'étendue. » Toute sensation implique soi et non-soi, à quelque degré la conscience, et, plus ou moins distinctement, est fonction de Tétendue. Elle est la plus simple forme de l'expérience, la représentation dans l'opposition première des deux termes qu'elle implique. La sensibilité, pour Renouvier, embrasse toutes les données immédiates, les synthèses primitives et confuses que la conscience subit sans les réfléchir, bien que déjà elle y intervienne. A la considérer du dehors, elle est liée à des mouvements externes, qu'il appartient à la physique do délinir, à des vibrations nerveuses que la physiologie n'a point encore élucidées, mais aucun progrès de la science ne comblera l'intervalle qui la sépare du mouvement. On pose de vains problèmes qu'on résout en s'abandonnant à la mythologie des substances et des causes. On fait sortir la vie de la matière, la sensation de la vie, tout l'esprit de la sensation; on ne remarque pas « que la cause n'est point séparée, qu'elle est inintelligible sans l'effet, et ne l'explique pas plus qu'elle n'en est expliquée, et que ce qu'on nomme substance, n'otîre jamais en déroulant ses modes que les propriétés qu'on a bien voulu renfermer dans le premier concept qu'on s'en est formé ». Bien qu'il faille distinguer l'entendement de la sensibilité, on ne peut plus dire ici qu'il s'y ajoute comme quelque chose d'entièrement nouveau, d'entièrement distinct. « A quelque degré que la représentation descende, les catégories, certaines d'entre elles au moins (relation, nombre, position, succession, qualité), y prennent un rôle nécessaire, dès que l'on suppose une conscience vraiment distincte et qui s'oppose extérieurement ses objets. Dans l'animal, certaines formes générales, certains rapports régulateurs accompagnent toujours les
170 LA l'iiii.osoi'Hii: ])[•: iu:.\()i'vii:ii
(loniK'os sj)(''cifiquo.s dos sens, » Si d'ailluui's la seusiljilité ne va pas sans un premier exercice Je renlendement, elle ne suflit pas à rendre compte de l'expérience, comme le prouve la dilTérence de l'homme el de l'animal : « les formes catégoriques, si nettement accusées chez l'homme, ne se formulent pas distinctement, ne se dégagent pas pourlarétiexion, maisrestent à l'état d'enveloppement dans la conscience des animaux même supérieurs'. » Le prohlème des idées innées, si longtemps débattu dans les écoles, tombe avec cette remarque que la sensibilité et l'entendement se supposent mutuellement, que ni l'un ni l'autre ne peuvent prétendre à une antériorité chronologique ou môme logique.
Dans la sensibilité les catégories restent enveloppées, à l'état de synthèses confuses; dans la vie proprement humaine, les fonctions se dégagent et se distinguent comme les catégories auxquelles elles répondent. En tant que fonctions subjectives, les catégories liées à la constitution de l'objet donnent Vinlelilrjeuce. Relation, nombre, position, succession, devenir, qualité, autant « de lois qui, réunies sous la loi de conscience dans l'homme, cependant caractérisent essentiellement le non-soi. Les fonctions dépendantes de ces catégories, comparaison, numération, imagination, mémoire, séries de la pensée, raison, ont un caractère commun : la subordination de l'élément représentatif à l'élément représenté dans la représentation. Sous ce point de vue, il est permis de leur attribuer un môme nom. Nous adoptons celui à'inteltigence ^ ».
Examinons les fonctions dans leur correspondance aux catégories. La plus générale et la plus abstraite des catégories, la relation, donne la comparaison qui tour à tour rapproche et distingue, compose et décompose, devient la synthèse el l'analyse en acte. Comme la relation est la loi
1. Psyvholo(/ie ratlo/iiiflle. I, p. 82-3. ± Ibid., I, p. 97.
:}. Ibid. I, p. 215.
PSYCHOLOCir. liATIONNKLI.K : LA I.llîl<:U I K El' L\ C FJIT IT U 1) K 171
des luis, celle l'onclioii générale se rctfoiive en toutes les antres, se détermine par elles, y prend ses points de vue. La loi du nombre, comme fonction, devient la munn'alio/t, <( la conscience des phénoutènes comme uns, p///s/e//rs et ton/s chats leurs velations ». Le nombre est nn élément de tout j-apport et l'on s'étonne que la psycbologie n'ait pas reconnu à toutes les époques le caractère original de cette fonction et sa n;itnre irréductible. A la loi de position répond [imagination, « la conscience des phénomènes comme limités, séparés d'espace et déterminés d'étendue dans leurs relations : d'où la représentation des distances et des figures ». Cette vision dans l'espace n'est pas seulement la forme de la sensation, elle s'étend aux images qui la répètent ou que l'esprit combine dans ses constructions. La loi de succession donne la ?némoire et la prévision c'est-à-dire « la conscience des phénomènes comme limités, séparés de temps et déterminés de durée dans leurs relations ». Les deux fonctions, mémoire, prévision, sont analogues et se correspondent parfaitement ; « elles ne présentent d'autres différences que celles qu'entraîne la thèse de l'objet, posé dans le passé pour un cas, posé dans 1 avenir pour l'autre. Le phénomène de la reconnaissance a également lieu, soit quand la comparaison se lait entre le souvenir et la perception présente, soit quand elle rapproche la perception présente de celle qui était attendue avant de se produire'. » La mémoire n'est rien de plus que la loi de durée devenue fonction. Les psychologues, depuis Aristote, se sont posé un problème absurde, auquel ils ont apporté des solutions chimériques, quand ils se sont demandé u comment il se fait qu'on se souvienne d'un objet absent, la modihcation de l'âme étant présente ». L'hypothèse des traces est une théorie physiologique qui ne peut jeter aucune lumière sur la mémoire elle-même. La vérité est qu'il n'y a là aucun problème, lorsque dans