Psycliolofjie rationnelle, t. III, p
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elle ne comporte ni lefîort, ni l'activité, rien ne s'oppose à elle, parce qu'elle ne s'oppose à rien ; tout est indifTérent devant elle; elle est l'identité parfaite du percevant et du perçu, de l'intelligent et de l'intelligible; le bien et le mal, le vrai et le faux s'évanouissent. Imaginez tous les êtres sur ce modèle, le changement devient incompréhensible ; d'où, comment, pourquoi les représentations varieraient-elles'? Le temps et la sensibilité disparaissent, il reste la contemplation invariable, éternelle, l'inintelligible pensée de la pensée. La volonté pure n'est que le hasard; conçue à part de l'intelligence et des affections, elle n'apporte dans les choses aucun caractère de vérité ni de bonté. Ce n'est point assez, pour avoir l'homme, d'unir, comme tant de philosophes, rintelligence et la volonté : la volonté n'est pas le désir, elle n'implique pas nécessairement attrait, préférence; elle répond à la loi des causes, non à la loi de finalité. « Entre l'intelligence et la volonté, la passion est comme un centre des phénomènes humains... Sans elle on peut dire que les éléments de la nature humaine seraient comme désunis, l'entendement glacé, la volonté indistincte et machinale; les phénomènes, que la logique seule enchaînerait, n'affecteraient pas la conscience autrement que ces images, ces l'aiilùmes que Démocrite imaginait traversant la pensée des morts. C'est d'après les mouvements divers de la passion en nous que nous apprécions la nature relative des biens et que, par suite, le bien même nous est révélé. » A CCS trois fonctions il faut ajouter « la sensibilité, c'està-dire la représentation des phénomènes donnés immédiatement comme indépendants de la conscience et pourtant soumis à ses lois. « Que les diverses fonctions humaines s'impliquent, qu'elles se supposent, l'expérience l'atteste, mais il faut maintenir qu'inséparables dans la synthèse, qui est l'homme même, les fonctions gardent leur originalité et restent irréductibles les unes aux autres.
Sé.villes. — Rcnouvier. 12
178 LA PHILOSOPHIE DK RENOUVIF.Il
Les fonctions de conscience qui conslituent la vie psychique ne sont pas étrangères à l'animal. Rien ne saurait être plus opposé à une philosophie qui ramène tout à la représentation et à ses lois que l'automatisme cartésien, « cette puissante et monstrueuse hypothèse qu'adopta si facilement la dévotion étroite du xvii" siècle' ». L'animal est passion : sous les noms d'inslinct, de tendance, la passion est le fond de son existence, le principe de son activité, que dirige une finalité plus ou moins obscurément aperçue. L'animal est intelligence : nous devons lui accorder de la représenlalion tout ce qu'en implique sa manière d'agir. « 11 ne paraît pas douteux qu'il ne coippare, c'est-à-dire qu'il ne perçoive des rapports : il compose les phénomènes, puisqu'il se détermine selon les synthèses qui lui sont présentées, et il les analyse, puisqu'il les distingue et qu'un objet joint à un autre ne l'empêche pas de reconnaître celui-ci' »• Le maître du chien, ce maître qui a changé de vêtements, qui prend sa canne pour sortir ou pour l'en frapper, est pour le chien un seul et même objet alTecté d'attributs dillVrents. Par cela même qu'il sépare certains attributs d'un sujetponr les rapportera d'autres, l'animal en un sens abs- Irait, généralise et juge, il n'est pas emprisonné danslessensa lions qu'il a éprouvées, il en dégage une sorte d'expérience qu'il applique, sans se laisser déconcerter par la diversité des circonstances. Nous pouvons nous faire une idée de ce qu'est ce jugement animal « en portant notre attention sur ceux de nos jugements irréfléchis, très prompts et presque instantanés qui sont suivis d'une action immédiate. » L'animal raisonne comme il juge, il
i. Essai de psj/chologie, t. I, p, 183. 2. lùid., p. 101.
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ne décompose pas ses jugements pour en discerner les termes, il n'enchaîne pas des idées qui s"enveloppent, il ne se réfère pas à des principes, il déduit par une sorte d'imagination, de prévision, il envisage une suite d'actes qui mènent à un but, il relie des intuitions, il coordonne des images', qui constituent à la fois et les prémisses et la conclusion.
Mais si Renouvier admet que l'animal participe à la représentation, s'il retrouve en lui comme une ébauche des diverses fonctions de rintelligence humaine, il maintient ici encore le principe du discontinu, en affirmant la ditTérence mentale spécifique qui distinguo la pensée de l'homme, et fait apparaître avec elle une forme nouvelle, jusqu'alors irréalisée, de la représentation. Ce qui caractérise l'homme, ce qui le distingue de l'animal, c'est le retour sur ses fonctions propres, c'est la réflexion. L'animal a l'intelligence : « mais rapporter des rapports entant que tels à la conscience,... en comparant se représenter la comparaison même, et distinguer, composer les rapports ainsi abstraits, au lieu des groupes naturels et immédiats, c'est le fait de l'homme seul' ». En d'autres termes, l'animal compare, mais il ignore la comparaison, il en reste à l'action toute spontanée qui s'exécute sans se connaître; il ne dégage pas la fonction des éléments dont elle opère la synthèse; il établit des rapports, il n'examine
1. « Je me souviens qu'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire racontait, dans une <]e ses leçons, comme exemple à l'appui de l'existence du raisonnement chez les animaux, le trait suivant d'intelligence dont l'avait rendu témoin un chimpanzé récemment arrivé aujardin du Muséum. Cet animal se suspendait à une corde qui portait un nœud dans sa longueur , et il cherchait à défaire ce nœud au-dessus de sa tète, tandis que son poids tirant au-dessous tendait à le serrer. Après queh{ues efforts, il s'avisa du véritable état des choses, et alors, remontant le long de la corde, au-dessus du nœud, et se tenant renversé, la tète et les bras en bas, il parvint à faire passer dans le lacs le bout de la corde demeuré libre... Cette opération mentale s'explique tout simplement par l'intuition, c'est-à-dire par l'imagination et la prévision qui représentent à l'animal la situation de la corde et de son propre corps dans des conditions autres que celles qui sont actuellement réalisées. » (Essai de psychologie, i. I, p. 194).