Essai de psychologie, t. 1, p
PSYCHOr.OCIR RATIONNIÎM.R : l,A l.llîERTi': ET LA CEUTITUDE 183
selon les lois d'une sorte de mécanisme interne, de représentations qui ne peuvent se maintenir simultanément dans la conscience. La thèse originale deRenouvier, c'est que la volonté n'est ni une faculté séparée, ni une lutte didéesdonllapliîs forte triomphe, mais qu'elle est un caractère de la représentation elle-même. La volonté est sur son véritable théâtre « à l'origine et à chacun des enihranchementsdes séries de la pensée réfléchie dans l'homme. » C'est la représentation elle-même qui est volontaire, qui peut s'appeler, se soutenir et se suspendre, au milieu de cette matière de fins et d'images que l'instinct et l'expérience accumulent pour elle et d'où elle emprunte ses éléments (1,395). « Un grand fait est donc celui-ci : que la représentation se pose en puissance, comme suspensive d'elle-même, et comme suscitative de telles autres qu'elle envisage dans l'avenir ' ». L'idée d'une action que je juge contraire à la loi morale se présente à moi; à la conscience de cette idée se joint la conscience que cette idée n'est pas nécessaire, qu'elle peut se nier elle-même, qu'elle n'a pas pour conséquence prédéterminée telle autre idée à laquelle je ne saurais me soustraire, qu'elle peut susciter la représentation de la résistance aussi bien que celle de l'abandon, sans que l'un des termes de l'alternative soit déjà donné dans le seul fait qu'elle est présente à l'esprit. Ainsilavolonté n'est pas extérieureà la tentation, elle estun .caractère de la représentation même du mal, qui peut se nier elle-même ou saccepter, susciter et maintenir l'idée de la victoire comme celle de la défaite. En un mot la représentation est (' automotrice » ; son cours n'est pas déterminé par des lois qu'elle subit, sans y intervenir ; elle se fixe, elle se repousse, elle se lie à tels ou tels conséquents également possibles qu'il dépend d'elle d'appeler à l'existence. « J'entends par volition le caractère d'un acte de conscience qui ne se représente pas simplement donné,
i. Essai de psychologie, t. I, p. 300.
mais qui se représente pouvant ou ayant pu être ou n'être pas suscité ou continué, sans autre ciiangement apparent que celui qui se lie à la représentation môme en tant qu'elle appelle ou éloigne la représentation '■ ». Ainsi entendue, la volonté ne nous fait pas sortir du phénoménisme, elle n'est pas une faculté distincte des motifs, qui les fait comparaître devant elle et les juge du dehors, elle ne se distingue pas de la représentation, elle en est un caractère, une loi ; c'est la représentation même qui se maintient, se bannit, appelle d'autres représentations, prouve sa puissance par ses succès, son indétermination par l'imprévu de ses conséquences. Etre cause par ses représentations de ses représentations mêmes, voilà la volonté. Renouvier ne veut d'ailleurs ici que constater impartialement les données de la conscience, que décrire les faits intérieurs sans dépasser l'apparence, sans se prononcer sur sa valeur ou sa réalité. Comme la volonté, le sentiment de l'etTort qui l'accompagne est un caractère de la représentation; par cela même qu'elle est volontaire, « la représentation est un effort pour se maintenir, un effort pour s'éloigner, un eifort pour appeler et se substituer telle représentation dilférente, avec laquelle elle forme par cela même une synthèse causale dont il est impossible de rien dire de plus - ». Toute volition réiléchie est un effort, et l'effort est plus ou moins grand, selon qu'il y a plus ou moins de différence ou d'opposition entre les phénomènes suscités volontairement et ceux qui se seraient produits selon les seules lois de la spontanéité. Les représentations directrices, déterminantes, qui sont la volonté môme, interviennent dans la vie consciente
i. Essai de psychologie, I, p. 301.
2. Psycholoc/ie rationnelle, I, p. 304. « Puisque, selon l'apparence que je ne cesse de suivre, un antécédent a plusieurs conséquents possibles, et qu'il n'y a point de série prédéterminée que la conscience connaisse, la volonté est un principe de solution de continuité des phénomènes ; elle n'obéit point à une loi a priori : elle modifie dos lois, et elle en fait, qui ne deviennent telles que pour l'observation qui les constate a posteriori. »
PSYCHOLOGIE RATIONNELLE : LA LIBERTÉ ET LA CERTITUDE ISo
q[ lonl k' caraclère original de la vie proprement humaine. Parla volonté l'attention n'estplus sculementpassionnelle, s})onlanée, elle est un effort qui dépend de nous, elle est la représentation, se maintenant elle-même pour se faire plus distincte, pour se développer dans ses éléments et dans ses rapports. La réllexion, qui dégage l'opération subjective des actes particuliers où elle se dissimule, qui regarde comme du dehors les faits internes, change pour ainsi parler le soi en non-soi, la réllexion n'est possible que par l'acte volontaire qui relient la représentalion pour l'analyser, pour en abstraire les lois subjectives, en résistant au courant naturel des pensées qu'emportent la passion, l'habitude et les sensations sans cesse renouvelées. « La conscience de la conscience, distincte, soutenue, continuée esl une fonction volontaire, et quand nous la possédons c'est que nous nous la donnons '. » Par la volonté toutes les fonctions intellectuelles se transforment, s'étendent, prennent la marque propre de l'humanité : nous ne sentons plus, nous voulons sentir; voir devient regarder; nous redressons les illusions de la mémoire et de l'imagination ; nous allons au-devant du souvenir, nous dirigeons selon nos fins la série de nos pensées; nous nous élevons vraiment à la raison, en ramenant le raisonnement aux règles qui le justifient et qui le vérifient : « c'est le développement du vouloir, c'est le passage de la spontanéité simple à la spontanéité libre, qui marque l'avènement de la conscience humaine au sein de la nature. »
Pour achever de définir la volonté, sa nature et ses lois il faut marquer les limites du domaine oii elle s'exerce. Il semble que le pouvoir volontaire se révèle à nous d'abord par les mouvements qu'il imprime à l'organisme : niez la liberté devant un homme simple, il lèvera le bras. Selon Renouvier, la volonté est un caractère de la représentation, elle est enfermée dans la sphère de la cons-