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rience; nous avons sans doute le sentiment de la liberté, « mais un sentiment ne peut-il se prêter à l'erreur quand nous affirmons non seulement la réalité de son existence, mais la réalité de quelque autre chose que nous en induisons. »
Aussi bien, le libre arbitre, tel que le conçoivent ses partisans, n'est pas plus conforme que la nécessité aux exigences delà vie intellectuelle et morale. Ils séparent la volition du jugement, ils imaginent une liberté d'indiiTérence qui détermine Faction quand il n'y a aucun motif d'agir et qui, quand il y a motif et délibération, assiste du dehors aux discussions de l'intelligence et prononce souverainement un arrêt qui est indépendant du jugement'. Séparée de l'intelligence, la liberté n'est que hasard, caprice et déraison : « dès que l'homme agit ditïéremment dans les cas 011 son jugement est identique, ou identiquement dans ceux où son jugement varie, l'homme n'est plus un être raisonnable. « Il n'y a plus de vie morale, puisqu'il n'y a plus que des actes arbitraires, détachés de l'être qui les accomplit et qui ne saurait en revendiquer ni le mérite, ni la responsabilité; il n'y a plus de vie scientifique, « parce qu'une affirmation réfléchie quelconque, en qualité d'être ou mode de la volonté, est affectée de l'indifférence de cette dernière, au même titre qu'une résolution d'agir. »
Ainsi la thèse de la nécessité et la thèse de la liberté d'indifTérence semblent également insoutenables, également inconciliables avec les faits, avec les exigences de la vie spéculative et de la vie pratique. Ne nous étonnons pas de cette identité des conséquences de deux doctrines contraires ; elle s'explique, s'il faut en croire Renouvier,
1. « Ainsi donc autre chose est juger, autre chose est vouloir ; tout dans la représentation pourrait être prédéterminé par des antécédents, tout jusqu'au dernier jugement de 1 homme qui délibère ; mais, ce jugement rendu, la volonté reste qui. étrangère à tous ces motifs et cause non causée, peut aussi bien casser ce jugement que l'exécuter, et agir d'elle-même sans raison et contre la raison. y>lbid., p. 64.
i96 LA PHILOSOPHIE DE RENOUVIER
par une erreur de principe qui leur est commune. « L'indifférentisme imagine une volonté séparée du jugement, séparée de l'homme raisonnable, hors d'oeuvre de la conscience réfléchie, impulsion gratuite, pouvoir insaisissable, cause absolue et chimérique introduite dans l'ordre de la réflexion et de la délibération. Mais, chose étrange! le déterminisme s'appuie sur une fiction pareille. Seulement au lieu de faire la volonté se mouvoir d'elle-même, il suppose qu'elle est là pour céder à des mouvements communiqués, semblable à une balance dont les plateaux... », la comparaison est célèbre. Ainsi les partisans de la nécessité comme ceux de l'indifférence, selon Renouvier, partent de l'hypothèse d'une volonté séparée de la représentation intellectuelle et passionnelle. « Les deux doctrines s'accordent dans le fond à donner la volonté comme indifférente de sa nature. Seulement l'indifférence est active ici, et là passive... Cela posé et pour toute réfutation: il faut nier que la volonté soit indifférente. Ce qui est indifférent, c'est l'abstraction personnifiée de la volonté, c'est l'homme considéré comme volonté pure, et cet homme est une chimère, et cette volonté n'est rien. Il faut nier que la volonté suive les déterminations intellectuelles et passionnelles, quand ces déterminations elles-mêmes impliquent la volonté. Ceci contre le déterminisme. Et il faut nier que la volonté soit jamais dépouillée de toute représentation intellectuelle ou passionnelle et qu'elle paraisse ailleurs que dans l'intervention d'un motif automoteur. Ceci contre l'indifférentisme \ »
Pour échapper aux deux doctrines adverses, qu'il condamne également, Renouvier se réfère à son analyse du fait volontaire. La volonté est un caractère de la représentation, elle est la représentation « automotive», elle n'est pas une entité extérieure à l'intelligence, étrangère au jugement, elle est un élément intégrant du phénomène