‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 89 sur 182 · Critique philosophique, 1879, ii · texte numérisé non relu

Critique philosophique, 1879, ii

manière à conférer à ces motifs, à ceux qu'il possède, à ceux qu'il repousse, à ceux qu'il évoque, des puissances inégales, imprévisibles... Le liijre arbitre est si peu indifférent qu'il est la passion même, le jugement même, la raison même : la passion qui ne se subit pas, qui se fait, le jugement en acte variable, faillible, la raison personnelle*. »

La liberté n'est pas distincte des motifs, ainsi se concilie le principe socratique de la détermination pour le mieux, selon qu'en juge la conscience, avec le principe de l'indétermination d'une classe de futurs. « La liberté que nous pouvons admettre est ce caractère de l'acte humain, réfléchi et volontaire, dans lequel la conscience pose étroitement unis le motif et le moteur identifiés avec elle, en s'affirmant que d'autres actes exclusifs du premier étaient possibles au même instant", » En un mot, je suis maître de mes actes, parce que je ne subis pas mes motifs, parce que j'interviens dans mes jugements.

Il ne faut pas s'abandonner à l'inertie, il faut être homme, réfléchir, délibérer, il faut échapper au vertige, en suspendant l'action, pour cela multiplier les motifs, les comparer, les opposer et choisir. « La première des lois pratiques, avant ce qu'on appelle le bon usage de la liberté, c'est l'usage même. Ce seul précepte : cxcerce ta liberté, s'il est suivi, pose un premier fondement de la moralité des actes, appelle des motifs de tout ordre à intervenir au cours des délibérations et, en éloignant tout vertige, assure dans beaucoup de cas la prépondérance de la raison^. »

C'est quelque chose d'avoir défini la liberté comme elle doit l'être, de l'avoir distinguée de la puissance indifférente et du déterminisme intellectuel, d'avoir montré qu'elle répond aux faits donnés dans la conscience, et

\. Critique philosophique, 1873, II, p. 126. 2. Essai de psychologie, t. II, p. 73. Z.lbid., l. II, p. 75.

qu'elle satisfait aux exigences delà vie spéculative et pratique, mais nous ne faisons, semble-t-il, que reculer la question qui lient tout en suspens : cette liberté est-elle apparente ou réelle, faut-il admettre des futurs ambigus, <( un fait primitif, irréductible, devant lequel toutes les lois s'arrêtent, comme à une sphère de détermination première de phénomènes, étroite, à la vérité, mais inviolable. »

Renouvier s'efforce d'abord d'établir que la liberté n'est contredite, par aucune loi de la pensée. « Si l'homme est une source première des phénomènes, n'y a-t-il pas des choses qui commencent absolument, en d'autres termes des phénomènes sans cause ? » Entre la catégorie de cause et la liberté ne faut-il point opter ? On n'oppose la loi de causalité au libre arbitre qu'en la faussant, qu'en lui donnant un sens et une extension qui la rendent impossible. Il est clair que, si l'idée de cause se résout dans l'idée de nécessité, exclut toute idée de possibilité indéterminée et ambiguë, il est absurde de parler dune cause libre. Mais Renouvier nie qu'interprétée comme elle doit l'être, la catégorie de causalité entraîne ces conséquences. La cause substantielle, transitive, qui passerait dans son effet, pour s'y anéantir et y renaître par je ne sais quel miracle est, pour le néo-criticisme, nous lavons vu, une pure illusion, qu'a dissipée l'école cartésienne ; la cause, selon la pensée de Leibniz, n'est rien de plus qu'un rapport de concordance harmonique entre les phénomènes qui se succèdent. La relation causale nous présente certains phénomènes comme fonctions de ceux qui d'ailleurs en diffèrent le plus ; dans l'instinct, dans la passion, nous voyons la pensée inétendue liée par la contraction musculaire à un mouvement dans l'étendue. « Là môme où les faits sont du môme ordre, la causalité ne résulte pas logiquement des rapports posés indépendamment d'elle... Dans le fait de la communication du mouvement entre les corps bruts, l'acte d'un premier

mobile nous est représenté comme lié par une force à l'acte d'un second, au moment du choc ; et pourtant, si l'état d'un corps libre et en repos, atteint par un corps en mouvement, n'éprouvait un jour aucune modification, ce phénomène n'impliquerait pas plus contradiction que le phénomène inverse, observé continuellement. Seulement l'expérience se démentirait'. » II y a dans la causalité des phénomènes en rapport, il n'y a pas des patients et des agents, avec je ne sais quelle similitude des uns aux autres qui permettrait la métamorphose de la force en son effet. Hume l'a fortement établi, la connexion causale n'a rien de la nécessité logique ; il n'est pas d'analyse qui permette de déduire l'effet de la cause posée. Ce n'est pas assez que le phénomène antécédent soit donné pour que par cela seul le phénomène conséquent se produise, le lien de l'un à l'autre n'est pas prédéterminé avant toute expérience. Le rapport causal ne se définit que par la synthèse des deux termes qu'il unit ; le premier ne contient pas le second, qui ne sort pas nécessairement du premier ; tant que l'effet n'est pas produit, un doute reste possible. Qu'est-ce qui sera? l'événement prononce. Ainsi ramenée à son véritable sens, l'idée de cause n'est pas inconciliable avec l'idée des futurs ambigus. La liberté n'est pas la négation de la causalité, elle en est une forme, un cas particulier, dans lequel l'antécédent, contrairement à ce qui a lieu pour les phénomènes physiques, ne permet pas de prévoir le conséquent : « les actes libres ne sont pas des effets sans cause; leur cause est l'homme, dans l'ensemble et la plénitude de ses fonctions. » Tout ce qui change, en tant que changé, est effet, tout effet a une cause, voilà le principe que personne ne nie, « et voici ce qu'on ajoute : toute cause est elle-inême un pur effets d'oii il suit que toute cause a une cause in infinitum, et tout effet se rattache déterminément à une cause qui n'a jamais pu

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