Descurtes (in-8", Félix Alcan), p
Il reste vrai, cependant, que la doctrine secrétaniste de la liberté absolue a des rapports avec les vues de Descartes sur la puissance créatrice de Dieu, et qu'elle relève et peut se déduire de ces vues. La légitimité cartésienne de Secrétan est incontestable, bien qu'elle ne puisse se fonder sur l'énoncé de la seconde preuve.
Descartes professe que Dieu est le créateur libre des essences comme des existences; que, sous ce mot essence, il faut comprendre toutes les idées que nous avons des propriétés et des rapports des êtres créés, toutes les vérités qui les concernent, sans distinguer entre les vérités contingentes et les vérités nécessaires ou éternelles; qu'ainsi toutes les vérités pbysiques, géométriques, arithmétiques, logiques, morales, métaphysiques, ont été également créées par la volonté divine; que, par exemple, si les trois angles d'un triangle égalent deux droits, si deux et deux font quatre, si les contradictoires ne peuvent être ensemble, c'est parce que Dieu l'a voulu. « Les vérités métaphysiques, lesquelles vous nommez éternelles, écrit-il au P. Mersenne le 15 avril 1630, sont établies de Dieu et en dépendent entièrement, aus.->i bien que tout le reste des créatures. C'est en effet parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un Saturne et l'assujettir aux Styx et aux destinées, que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie, d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en la nature, ainsi qu'un roi établit les lois en son royaume —
J'espère écrire ceci, même avant qu'il soit quinze jours, dans ma Physique, mais je ne vous prie point pour cela de le tenir secret; au contraire je vous convie de le dire aussi souvent que l'occasion s'en présentera, pourvu que ce soit sans me nommer : car je serai bien aise de savoir les objections que l'on pourra faire contre et aussi que le monde s'accoutume à entendre parler de Dieu plus dignement, ce me semble, que n'en parle le vulgaire, qui l'imagine presque toujours ainsi qu'une chose finie '. »
Ainsi pour se faire de Dieu l'idée qui convient et pour en parler dignement, il faudrait concevoir les principes de la raison et de la pensée (ressemblance et différence, nombre, temps, causalité, finalité, obligation), le principe de contradiction lui-même, comme des lois établies par la volonté créatrice ! Voilà le paradoxe auquel est conduit Descartes par l'idée de puissance absolue et infinie. Il ne s'aperçoit pas — quoique la comparaison qu'il emploie le fasse voir assez clairement — qu'il ne peut éviter l'anthropomorphisme pas plus en faisant dépendre de la volonté divine l(?s principes de la raison qu'en soumettant à CCS principes l'action de la volonté divine. C'est même, Iieut-on dire, à l'anthropomorphisme le moins élevé, le plus grossier, le plus vulgaire, qu'il donne la prélér-ence.
En celte affirmation de la contingence des vérités
d'ordres divers. Descartes suit le chemin ouvert par
hiuis Scot. mais pour aller plus loin. Dans une lettre
■ brossée à un père jésuite, et queSecrétan ne manque
1. (Cuivres pldlosophiques de DescarLes, édit. Garuier, l. IV, p 3u;j.
pas de citer, il répond aux objections que rencontrent les conséquences extrêmes de sa thèse. « Pour la difficulté de concevoir comment il a été libre et indifférent à Dieu de faire qu'il ne fût pas vrai que les trois angles d'un triangle fussent égaux à deux droits, ou généralement que les contradictoires ne peuvent être ensemble, on la peut aisément ôter en considérant que la puissance de Dieu ne peut avoir aucunes bornes, puis aussi en considérant que notre esprit est fini, et créé de telle nature qu"il peut concevoir comme possibles les choses que Dieu a voulu être véritablement possibles, mais non pas de telle sorte qu'il puisse aussi concevoir comme possibles celles que Dieu aurait pu rendre possibles, mais qu'il a voulu toutefois rendre impossibles. Car la première considération nous fait connaître que Dieu ne peut avoir été déterminé à faire qu'il fût vrai que les contradictoires ne peuvent être ensemble, et que par conséquent il a pu faire le contraire ; puis l'autre nous assure que, bien que cela soit vrai, nous ne devons point tâcher de le comprendre, pour ce que notre nature n'en est pas capable. Et encore que Dieu ait voulu que quelques vérités fussent nécessaires, ce n'est pas à dire qu'il les ait nécessairement voulues; car c'est tout autre chose de vouloir qu'elles fussent nécessaires, et de le voidoir nécessairement, ou d'être nécesdté à le vouloir. J'avoue bien qn'il y a des contradictions qui sont si évidentes, que nous ne les pouvons représenter à notre esprit sans que nous les jugions entièrement impossibles, comme celle que vous proposez : Que Dieu aurait pu faire que les créatures ne fussent pas dépendantes de lui; mais nous ne nous les devons point représenter pour con-
naître l'immensité de sa puissance, ni concevoir aucune préférence ou priorité entre ?on entendement et sa volonté, car l'idée que nous avons de Dieu nous apprend qu'il n'y a en lui qu'une seule action toute simple et toute pure '. »
Ainsi, l'impossible et le nécessaire sont voulus, créés par Dieu. Comment ils résultent de sa volonté, nous ne le pouvons comprendre, parce qu'ils s'imposent comme tels à notre entendement. Mais nous devons croire qu'ils en résultent, parce que nous ne devons pas mettre de limites à la puissance divine. Il nous faut donc tenir que la dépendance des créatures à l'égard de Dieu n'est une vérité nécessaire qu'en suite d'un décret de Dieu, pour Dieu libre et indifférent. C'est ce que Duns Scot n'eût certainement pas admis.
Secrétan applaudit à cette lettre, d'où il peut aisément tirer toute sa doctrine. En elTet, dire que Dieu est le créateur des vérités arithmétiques, logiques, •noralcs, métaphysiques, des principes synthétiques de la pensée et du principe de contradiction, ne revient il pas à dire qu'il est le créateur de sa propre nature intellectuelle? Est-ce que nous pouvons concevoir l'entendement de Dieu, en parler, sans y meilre ces vérités et ces principes? S'ils ne le constituent, est-il autre chose pour nous qu'un mot vide de sens? Ce qui se rapporte à l'essence divine ne failil pas partie de ces vérités niétaphysiques dont la nécessité dépend de la volonté divine?
Dj Dieu créateur des vérités morales, logiques et
1. Ol'.uvres ijliilo.\ophi'/ues d^ Dcscarle.--. édit. Garniur, t. 1\', p. 11".
métaphysiqaes, Secrétan peut donc conclure à Dieu auteur de sa propre essence, causa sui. Le premier paradoxe mène au second, et le second juge le premier : ils ne sont pas plus absurdes l'un que lautre.
— Pourtant Descartes ne subordonne, en Dieu, pas plus rintelligence à la volonté que la volonté à l'intelligence; il n'admet aucune priorité entre elles; il les identifie ; elles ne sont, à ses yeux, qu'un seul et même acte. Secrétan subordonne l'entendement divin à la volonté divine; il fait donc un pas de plus.
— Oui, sans doute; mais que ce progrès était bien préparé! Qu'on y rélléchisse, il n'y a, au iond, qu'une priorité contre laquelle Descartes soit en garde, celle de l'entendement, affirmée jusqu'alors dans l'école. C'est cette priorité-là, même purement logique ', qu'il se préoccupe avant tout d'écarter. D'ailleurs, identifier en Dieu volonté et entendement pendant que l'on fait dépendre de la volonté divine l'impossibilité et la nécessité de telles ou telles propositions, n'est-ce pas, comme Ta très bien vu Secrétan -, subordonner l'entendement à la volonté? Que peut-il subsister du premier dans cette « action toute simple et toute
ï. « Il répugne que lu volonté de Dieu n'ait pas été de toute clernilé indifférente à tout';s les choses qui ont été faites, ou qui se feront jamais, n'y ayant auiMine idée qui n-prcsenlc le bien ou le vrai, ce qu'il faut croire, ce qu'il faut faire ou ce qu'il faut omettre, qu'on puisse fciudre avoir été l'objet de lenteudement divin avant que sa nature ait été constituée telle pir la détermination de sa volonté. Et je ne parle ici d'une s mp!e priorité de temps, mais bien davantage, je dis tiu'il a été impossible quune telle idée ait précédé la détermiiialioii de la volonté de Dieu par une priorité d'ordre ou de nature, ou d: raison raisonnée, ainsi qu'on la nomme dans l'école, en sorte que cette idée du bien ait porté Dieu à élire l'un plutôt que l'autre {Réponses aux Siriènies Objections). »
pure » cil il est confondu avec la seconde? Donc, que l'intelligence suive la volonté et en procède, ou qu'elle ne fasse avec la volonté qu'un seul acte, c'est un point, que l'on peut, en somme, regarder comme secondaire. La volonté est, dans les deux théories, le centre et le fond de l'être divin. Il reste que l'argument ontologique, qui ûiit résulter logiquement l'existence de Dieu de son essence, envisagée comme parfaite, ne s'accorde pas avec la création des vérités éternelles par la liberté divine. C'est une contradiction que la métaphysique cartésienne n'a pas résolue . Secrétan la résout en sacrifiant, comme Schelling l'avait fait avant lui ', l'argument ontologique, tel que l'entendait Descartes, pour prendre au sens propre le mot causa sut. « Descartes, dit il, établit bien que Dieu est la substance ou que, s'il existe un être parfait au sens de sa définition, cet être parfait possède seul l'existence par lui-même, de sorte que le nom de substance n'est donné qu'improprement aux choses créées; mais il ne démontre pas réciproquement que la substance soit Dieu, c'est-à-dire que l'être existant par lui-même possède néce.ssairement l'intelligence infinie, la bonté parfaite, la puissance créatrice, la liberté souveraine dont il fait les caractères de la divinité... Descartes veut que nous partions de l'idée innée de l'infini, c'est-à-dire de son idée immédiate; or l'idée immédiate de l'infini, celle dont nous ne pouvons pas contester la réalité, parce que nous ne pouvons pas en faire abstraction, ce n'est pas la plus
1. Voir, dans la Revue des Deux Mondes Cn° du 15 avril 1871), l'arlicle de M. Paul Janet intitulé : La Métaphysique en Europe depuis Hegel.
grande et la plus riche, c'est au contraire la plus simple et la plus nue; ce n'est pas le Dieu de Scot et de Uescartes. c'est la substance de Spinoza '. »
En conséquence, il reproche à Descartes de n'avoir pas réduit à l'unité les deux notions de l'absolu qu'il trouvait en sa pensée : l'idée de la substance, et celle de Dieu ou d'un être parfait; de n'avoir pas montré, par une discussion dialectique, que l'absolu, l'infini dont il faut partir est la substance, et que la substance est une volonté, une liberté absolue, qui se donne à elle-même, en se déterminant, les attributs divi::s, la nature divine, qui librement se fait Dieu.
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Dans ces conceptions d'une volonté identifiée avec l'entendement et qui crée les vérités morales, logiques et métaphysiques, en leur donnant le caractère de nécessité qu'elles présentent (Descartes) ; ou d'une volonté antérieure à l'entendement, et qui crée, avec les vérités morales, logiques et métaphysiques, l'entendement même et les attributs moraux, en un mot, la nature de Dieu (Secrétan); dans ces conceptions, disons-nous, il y a un vice logique si manifeste qu'il semble vraiment inutile de le signaler.
Quelle est cette volonté, cette liberté, dont on fait le principe de toute nature et que l'on pose au point de départ de la spéculation comme la première et la plus simple définition de l'absolu, de la substance? Puisqu'on emploie ces mots volonté, liberté et qu'on