Le Principe de la morale y
MORALE
l'avouer, quelque dépit que nous en puissions ressentir '. »
Libres et parties d'un tout, il faut que notre devoir exprime ce double aspect de notre nature. D'où renoncé final du principe : « Je dois me vouloir moimême, je dois me réaliser, je dois me conduire comme élément libre d'un tout. » Ou autrement : « Je dois chercher ma réalisation, ma vérité, mon bien propre, dans la réalisation, dans la vérité, dans le bien du tout ^ »
Mais l'individualisme, qui fait de chaque homme un être distinct et complet, une création spéciale, est-il vraiment condamné par l'expérience? Est-il vraiment incompatible avec ce qu'elle nous apprend des liens qui unissent les hommes les uns aux autres : ces liens sont-ils de telle nature qu'ils impliquent la subordination de l'individu à l'espèce humaine, envisagée comme un être réel, dont l'individu n'est qu'une partie?
Oui, certes, répond Secrétan : « Contester la subordination de l'exislence individuelle à celle de l'humanité, c'est renier son père et sa mère; poser l'individu comme un tout complet, c'est efl'acer les sexes; en faire une création spéciale, sans se souvenir que cette série de créations forme le développement continu d'une même vie, ce n'est pas seulement statuer le miracle en permanence, c'est fermer les yeux de parti pris sur tous les phénomènes de l'hérédité. Pour rester non pas soutenable, mais seulement intelligible, un tel point de vue exige une séparation
!. Le Principe de la morale^ p. 137.
2 Ihid., p. 124.
substantielle et métaphysique de l'esprit et du corps qui subsiste encore çà et là comme opinion traditionnelle, où l'on voit même encore çà et là par habitude une condition de l'ordre moral, mais dont on n'essaye plus de se rendre compte, parce qu'elle oppose une barrière insurmontable à l'intelligence des faits biologiques les mieux établis \ »
Yoilà qui est clair. La biologie ne permet plus de prendre au sérieux la distinction cartésienne des deux substances, d'appuyer sur la notion traditionnelle de l'âme celle de l'individu séparé et indépendant. La solidarité est en contradiction avec le spiritualisme classique. Mais la solidarité est attestée par l'expérience, et le spiritualisme classique n'est qu'une théorie superficielle et insuffisante de l'ordre moral. Peut-on accorder à l'individu une unité simple et absolue? Peut-on nier qu'il procède de l'espèce, qu'il vive dans l'espèce et par l'espèce, qu'il tienne de ses ancêtres, c'est-à-dire de l'espèce, ses traits, sa complexion, sa taille? Voilà la solidarité matérielle. Mais la solidarité morale n'est pas moins évidente. N'estce pas en partie à la race et au sang, en partie à l'éducation et au milieu, c'est-à-dire encore à l'espèce, que nous devons nos goûts et nos penchants? Produits de l'hérédité et de l'instinct d'imitation, nos penchants et nos goûts n'entrent-ils pas pour une part dans notre conduite? Les actes qu'on nous impute et que nous nous imputons nous-mêmes sont-ils entièrement nôtres? Ne sont-ils pas partiellement le fait de nos voisins, de nos parents, et, de proche en proche, les actes de l'espèce? Les habitudes qui en