‹ La philosophie de Charles Secrétan [microform]Chapitre 40 sur 70 · Ibib., p · texte numérisé non relu

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Dans l'amour humain, Secrélan, comme Proudhon, voit le couple réaliser une véritable unité de conscience.

Mais il V a un troisième amour, où Ton veut le bien de l'objet aimé purement et simplement et sans retour sur soi-même. C'est la bienveillance, la bienfaisance, la bonté. « Cet amour ne connaît pas de préférences, ni passagères, ni permanentes : universel de sa nature, il choisit librement le champ où son action promet d'être le plus efficace. Tel est l'amour de la sœur de charité pour le malade dont elle lave les ulcères. Il procure aussi le bonheur; mais ce bonheur qui n'est point cherché, ne s'acquiert pourtant que par la souffrance. C'est le triomphe de la volonté sur tous les dégoûts, sur l'instinct et sur la nature. C'est la liberté dans la liberté ^ »

Ce troisième amour, cet amour de charité ne doit pas être, comme les autres, classé parmi les sentiments. On ne peut dire qu'il soit « aveugle et sans règle ». Est-ce qu'on peut refuser de reconnaître « dans la hieiiveillance une direction de la volonté, et même une direction de la volonté parfaitement déterminée »?

(( Nous savons tous ce que c'est que la bonté; et nous savons tous qu'elle existe quelque part, chez quelques-uns. Celui qui est bon, au sens populaire du mot bon, mais pourtant vraiment bon, parce qu'il veut l'être, et non par faiblesse, celui-là s'absorbe dans l'objet de sa sollicitude. Je n'ai point dit de son atYection, l'être vraiment bon n'obéit pas à des affections; il veut le bien de celui sur lequel son activité

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se dirige. Il veut son bien, c'est-à-dire, dans la langue de notre métier, qui est la plus précise, il veut la réalité de son être, il veut qu'il soit tout ce qu'il peut devenir. Et comme, sans se juger favorablement luimôme, l'être bon tient la bonté pour ce qu'il y a de plus précieux au monde, il s'efforce de rendre bon celui dont il cherche l'avantage. Il veut que tous les hommes, que tous les êtres deviennent bons, et dans l'imperceptible humilité de sa tâche, sur le point qu'il occupe une heure, c'est à cet objet infini qu'il se

consacre tout entier.

« Sous l'empire de la charité, l'individu tend en quelque sorte à s'absorber dans l'ensemble; cependant il ne veut point s'y anéantir, il s'efforce constamment au contraire d'accroître l'intensité d'une vie qui devient importante à ses yeux du moment qu'il la juge utile. Réciproquement, il voudrait pénétrer le tout pour se l'assimiler. Son être consiste à vouloir que les autres deviennent tous semblables à l'idéal qu'il porte en lui-même. Il veut donc qu'ils soient au degré le plus intense et dans la plus haute forme de l'être qu'il parvienne lui-même à concevoir. Et cette existence maximale, cette vie suprême, c'est que tous se consacrent les uns aux autres, que tous s'affirment et se réalisent les uns dans les autres. » C'est par ce troisième amour que se concilient l'unité de l'espèce et la liberté de l'individu. Là est la solution de l'antinomie. « Si le vœu des bonnes gens était accompli, si la charité régnait dans toutes les âmes, l'unité de l'humanité se trouverait réahsee en fait dans l'existence phénoménale. Animés du même désir, si tous les individus vivaient d'une même vie, laquelle consisterait à vouloir leur bien

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mutuel, l'unité morale, l'unité de la volonté serait réalisée par la détermination libre des individus de la manière la plus complète qu'il soit possible d'imaginer. Et si la volonté est en nous le plus essentiel et le premier, cette unité de la volonté par la volonté, dans la volonté, sera la plus parfaite unité possible. Si la volonté constitue le fond de l'être et sa substance, seule thèse acceptable pour qui ne renonce pas à toute philosophie, l'unité morale, l'unité sociale produite par la liberté des individus sera l'unité vraie, l'unité sans épithète, suprême aspiration de la pensée. »

Quand on rejette le pur phénoménisme et qu'on fait consister la substance dans la volonté, on est obligé de reconnaître que l'unité réalisée par l'amour de charité manifeste la vérité de la nature humaine, et que, par conséquent, l'amour de charité est l'objet, la matière de la loi morale. « Suivre la nature des choses et sa propre nature en agissant comme une partie libre d'un tout, c'est vouloir ce tout, vouloir la réalité, le progrès, le bien, le bonheur de ce tout; c'est se vouloir soi-même, chercher sa propre réalisation, son propre perfectionnement, son propre bonheur dans la réalisation, dans le perfectionnement, dans le bonheur du tout, sans les séparer jamais. »

Ainsi le précepte de réaliser sa nature, c'est-à-dire d'agir comme élément libre d'un tout, se ramène clairement au commandement évangélique d'aimer Dieu et l'humanité. « Notre volonté ne peut avoir d'autre loi que de réaliser sa nature intime, elle ne doit affirmer que ce qui est. Elle doit donc affirmer Dieu, elle doit s'affirmer comme liée à Dieu : voulue de

Dieu, elle doit vouloir Dieu, c'est-à-dire aimer Dieu. Elle doit s'affirmer comme comprise dans l'humanité, inséparable de l'humanité : vivant de l'humanité et par l'humanité, elle doit vouloir l'humanité, c'est-àdire aimer l'humanité. Jésus a dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœui\ de toute ton âme, de toute ta pensée, et ton prochain comme toimême. La conscience se reconnaît dans ces paroles, qui mettent au jour ce qu'elle renferme, et qui déploient à nos yeux toute la substance de la vérité

morale ^ »

C'est la métaphysique de la volonté, de l'unité substantielle, qui remplit la forme vide de l'obligation, en y versant l'amour. Nous devons aimer Dieu et les hommes, parce que la nature des hommes est une et qu'elle est divine, ayant sa racine en Dieu. La maxime Chacun chez soi, chacun pour soi serait légitime et vaudrait mieux que la charité, si l'individu constituait réellement un monde à part; « car on ne saurait concevoir ni la loi qui nous commanderait d'agir au rebours de notre nature essentielle, ni la force qui nous permettrait de détruire cette nature et de nous reconstituer nous-même dans l'existence après l'avoir abandonnée -. »

Ainsi, pas plus dans sa matière que dans sa forme, le devoir ne peut être considéré comme une idée première et inexplicable. On a vu plus haut qu'il s'explique, dans sa forme impérative, par la volonté de Dieu intime à notre être. Dans sa matière, qui est l'amour de Dieu et du prochain, il s'explique par

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