La Philosophie de la liberté, Préface de la 2* édition
MORALE ^3
« Comme la création d'une substance est une absurdité, contradictlo in adjecto, une idée irréalisable pour quiconque essaiera de définir les mots qu'il emploie, nous ne pouvons entendre sous le mot création qu'une différenciation dans l'être, l'isolement, l'affranchissement d'un germe appelé à se réaliser à part, en raison de quelque dessein... La création serait donc l'émission d'un germe appelé à développer lui-même la puissance de la vie morale. C'est ainsi que nous comprenons cette évolution où les naturalistes semblent poussés par des évidences qui prévalent de plus en plus sur les scrupules philosophiques et sur les répugnances religieuses de plusieurs d'entre eux... L'évolution de l'homme individuel, du ynicrocosmos, nous parait être le symbole le plus exact, comme elle fournit le symbole le plus naturel de l'évolution universelle. Ainsi nous aurons littéralement Dieu pour père, bien que les interprètes officiels de celui qui nous a enseigné à le nommer notre Père ne veuillent pas que nous soyons ses fils, attendu, disent-ils, qu'il n'a qu'un fils, tiré de sa substance, tandis que nous sommes, nous, dune autre substance. Mais nous n'entendons point cela '. » ^
Il n'y a que deux manières de se représenter l'action créatrice : la confection ou fabrication et la génération. Eh bien, on ne saurait hésiter : c'est la seconde qui satisfait le moins mal aux conditions du problème, tel qu'il est déterminé par l'induction expérimentale et par les postulats de la raison. c( Le rapport de la créature et du Créateur nous semble mieux symbolisé par celui de l'enfant et du père que
1. La Civilisation et la Croyance, 2' édit. (1892), p. 249 et suiv.
MORALE
par celui de la montre et de l'horloger '. » L'amour de Dieu, la piété, la religion suppose la consubstantialité de l'homme avec Dieu, la réelle paternité de Dieu. « La communion divine, objet de la religion, n'est pas compatible avec ce qu'un résidu persistant du dualisme matérialiste fait appeler à des théologiens attardés une opposition de substance et de nature. Nous voulons être enfants de Dieu, nous appelons Dieu notre Père, et il n'y a pas de religion vivante en dehors de ces termes-là. Engendrement, paternité, filiation, seraient, au témoignage du sentiment religieux, les seules images naturelles de ce rapport, où toute nature prend son origine. Et si le sentiment religieux nous égare, s'il doit être corrigé dans ces matières, si le point de vue religieux n'est pas celui de la vérité, alors la rehgion tout entière est une erreur, elle tombe, et nos raisons de croire en Dieu tombent avec elle -. »
Ou Tunité de substance, ou pas de religion, pas de Dieu : le dilemme est dur aux théologiens qui savent que le panthéisme se définit par l'unité de substance, et qui veulent éviter le panthéisme parce qu'il leur paraît entraîner l'absorption des créatures dans le Créateur.
Pourquoi devons-nous tendre à l'unité? Parce que nous sommes un. Pourquoi devons-nous aimer le prochain? Parce que le prochain, c'est nous-mêmes : « Si le moi particulier ne réalise son propre idéal qu'en travaillant à fonder l'unité de l'espèce, il est évident que cette unité de l'espèce est à l'origine du moi; car l'idéal n'est autre chose que l'accomplisse-