‹ La philosophie de Charles Secrétan [microform]Chapitre 47 sur 70 · Discours Icw^ues, p · texte numérisé non relu

Discours Icw^ues, p

MORALE

Celui qui veut la liberté dautrui la respecte, et respecter la liberté d'autrui, c'est observer la justice, et l'amour séparé de la justice n'est pas l'amour, mais autre chose, tantôt le fanatisme, tantôt quelque autre

passion ^ »

La charité implique la justice, car voulant le bien et, par suite, la liberté de l'être aimé, elle exclut toute contrainte qui n'a pas pour but de garantir cette liberté. « La bonne volonté est le seul bien réel : vouloir le bien d'autrui, c'est vouloir qu'il veuille le bien, résultat qui ne saurait absolument être atteint par voie de contrainte. Ainsi la réalisation du bien positif exclut la contrainte, et quiconque poursuit le bien positif doit s'en interdire absolument l'emploi... La liberté des individus n'est point dans son abstraction le bien positif, mais comme elle en forme la condition indispensable, comme elle ne saurait d'ailleurs se déployer au dehors dans sa plénitude et que celle de chacun peut être détruite ou gênée par l'emploi de celle d'un autre, le bien positif exige une organisation collective destinée à garantir par la contrainte la liberté des individus en la réduisant à la mesure compatible avec la même liberté chez les autres. Telle est la justice, principe de l'État, sa raison d'être et par conséquent la borne légitime de sa compétence -. »

La charité s'appelle justice en tant qu'elle assure la liberté des individus par la contrainte, par lÉtat. Et grâce a l'État, organisme du droit, elle peut pour-

2. Lettre adressée au directeur de la Revue des Deux Mondes et publiée dans la Crilique philosophique (r« série, t. XVII, p. 3.j3).

MORALE

suivre en paix son but, le bien positif par la persuasion, par la libre association religieuse, par l'Église, organisation de pure spontanéité. « Il faut que l'individu soit but dans l'État pour être moyen dans l'Église. » Il doit être dans l'Église moyen de l'unité religieuse et spirituelle, comme il est, dans la nature, moyen de l'espèce.

Si l'individu n'est un but ni dans la nature ni dans l'Église, c'est qu'il n'est pas en réalité un but pour Dieu. La justice divine s'applique à l'espèce, à Tbumanité, parce que l'humanité est « l'unité supérieure, le sujet moral par excellence ». On ne la conçoit qu'en transportant à l'humanité le droit de l'homme individuel. Ainsi se justifie le gouvernement divin; ainsi se concilient le droit et le fait, l'ordre .moral et l'ordre naturel.

« La justice du créateur est manifestée dans son ouvrage pour qui comprend à quel sujet s'applique naturellement une telle justice. L'objet de la justice doit être un but pour lui-même. Le seul être compris dans le champ de l'expérience auquel cette détermination semble appartenir, c'est l'humanité. Eh bien, la condition de l'humanité est parfaitement conforme à la justice, attendu qu'elle est son propre ouvrage. La notion de justice s'obscurcit en revanche et s'évanouit à nos regards lorsqu'on essaie de l'appliquer aux destinées individuelles; mais, dans l'ordre général du monde, l'individu n'est pas un but. Il a droit à la justice de la part de ses semblables, mais peut-être n'a-t>il pas de compte à demander à Dieu. Dieu ne compte pas avec l'individu; il fait mieux, il lui accorde la faveur de pouvoir se rendre utile. Quand la pratique assidue d'une loi qui constitue

l'intime fond de notre nature nous aura donné l'habitude de regarder toujours à l'ensemble et jamais à nous pris isolément, du même coup nous aurons délié — ou tranché — le nœud vital de la théodicée. Il défie tout autre procédé, il se rit de tout autre effort. Il faut être dans la vérité pour apercevoir la justice. C'est ainsi que nous entendons la parole des stoïciens suivant laquelle il n'existe plus aucun mal pour celui qui observe la loi naturelle ^ »

On voit que l'unité substantielle de l'espèce offrait à Secrétan de précieux avantages. Il y trouvait, avec le principe de la morale concrète, la solution du problème de la théodicée. Elle résolvait ce problème d'une manière très simple, en le supprimant, c'està-dire en niant que, pour Dieu, l'individu fût, comme tel, sujet de droits, c'est-à-dire qu'il y eût entre Dieu et la personne humaine rien de ce que nous appelons rapport de justice.

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