Les Principes de la philosophie, 2" partie, 36 et
2. l//id., 20. — Descirtes veut que loulce «lui est étendu soit, pour Dieu, divisible, lors même quïl serait iiidiviïiible pour toute créature. C'est ce qu'il répète dans une de ses lettres a Morus.
puissance même inhérente à sa nature parfaite. Nous avons une lettre curieuse de Descartes qui ne laisse aucun doute sur ce point, et qui confirme et complète sa réponse à Arnauld. Un de ses correspondants lui avait envoyé un écrit où étaient résumés ses principes philosophiques. Il lui répond qu'il n'a vu nulle part jusqu'ici « ce qu'il y a de moelle et de substance dans sa métaphysique mieux compris et renfermé que là dedans », et il ajoute :
« Je marquerai ici deux ou trois endroits qui sont les seuls où j ai remarqué que vous vous étiez éloigné, non pas de mon sens, mais de la façon ordinaire dont je m'exprime. H y en a deux en la quatrième colonne : le premier contient ces mots : Ni Dieu n'a pas non plus la faculté de se priver de son existence, car par ce mot de faculté nous entendons ordinairement quelque perfection; or ce serait une imperfection en Dieu de se pouvoir priver de sa propre existence : c'est pourquoi pour obvier aux calomnies des médisants, je serais d'avis que vous vous servissiez de ces mots : Et il répugne que Dieu se puisse priver de sa propre existence^ ou qu'il la puisse perdre d'ailleurs, etc.
« Le second est où vous dites que Dieu est la cause de soi-même : mais pour ce que ci-devant quelquesuns ont mal interprété ces paroles, il me semble qu'il est à propos de les éclaircir en leur donnant l'explication suivante : être la cause de soi-même, c'est-à-dire : être par soi et n'avoir jwint d'autre cause de soi-même que sa propre essence, que Von peut dire en être la cause formelle '. »
1. Œuvref! philosop/tiffiies de Descartes, édit. Garnier, t. IV, p. 309. — II faut croire que Sccrétan avait lu ce passage avec
Les deux corrections que conseille Descartes s'accordent parfaitement entre elles et s'expliquent l'une par l'autre; elles prouvent qu'il n'entendait nullement faire de Dieu l'auteur, la cause libre, de son essence. Très certainement il veut dire que l'on doit refuser à Dieu le pouvoir, la liberté, de se priver de l'existence; parce que ce pouvoir, cette liberté serait incompatible avec la perfection de sa nature. Secrétan voit là un (( problème effrayant ' » ; mais ce n'est pas dans la métaphysique cartésienne, c'est dans la théorie secrétaniste de la liberté absolue que peut se poser et que se pose en effet un tel problème. Et l'on peut ajouter que, dans la théorie secrétaniste, ce problème ne peut recevoir qu^une solution affirmative. L'absolue liberté n'étant, comme le remarque M. Liard, astreinte à aucune nécessité intérieure, il faut aller jusqu'au bout, et, sous peine de l'amoindrir et de la nier, lui reconnaître le pouvoir de s'anéantir -.
bien peu daltenlion, ou avec une bien forle préoccupalion car il V a vu le contraire de ce «lu'il contient. « H ropu^-norait à Descartes, dit-il, d'accorder formellement que Dieu naît pas \x facullc de se priver de son existence » {La Philosophe de La liberté, t. I, p. 133). L'idée préconçue lui a fait voir ne seputsse vas ru lieu de se puisse. La méprise est si énorme .pi elle paraît incroyable. Aussi a-t-elle passé dans d'aulres onvraues. Dan. son Essai de la philosophie de Dans Scot (p. 2b i), M. l mzan^ki répète la phrase même de Secrétan. tout en renvo>a;U - comme Secrétan d'ailleurs - au texte de Descartes qui la
contredit, i. Lri Philosophie de la Uberte, t. 1, p. 13J. 2. Descaries (in-8% Félix Alcan), p. 206.
Il reste vrai, cependant, que la doctrine secrétaniste de la liberté absolue a des rapports avec les .vues de Descartes sur la puissance créatrice de Dieu, et qu eile relève et peut se déduire de ces vues. La légitimité cartésienne de Secrétan est incontestable, bien qu'elle ne puisse se fonder sur l'énoncé de la seconde preuve.
Descartes professe que Dieu est le créateur libre des essences comme des existences; que, sous ce mot essence, il faut comprendre toutes les idées que nous avons des propriétés et des rapports des êtres créés, toutes les vérités qui les concernent, sans distmguer entre les vérités contingentes et les vérités nécessaires ou éternelles; qu'ainsi toutes les vérités physiques, géométriques, arithmétiques, logiques morales, métaphysiques, ont été également ''créées par la volonté divine; que, par exemple, si les trois angles d'un triangle égalent deux droits, si deux et deux font quatre, si les contradictoires ne peuvent être ensemble, c'est parce que Dieu Fa voulu. « Les vérités métaphysiques, lesquelles vous nommez éternelles, écrit-il au P. Mersenne le 15 avril IGIJO, sont établies de Dieu et en dépendent entièrement, aussi bien que tout le reste des créatures. C'est en effet parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un Saturne et l'assujettir aux Styx et aux destinées, que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie, d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en la nature ainsi qu'un roi établit les lois en son rovaume
J'espère écrire ceci, même avant qu'il soit quinze jours, dans ma Physique, mais je ne vous prie point pour cela de le tenir secret; au contraire je vous convie de le dire aussi souvent que l'occasion s'en présentera, pourvu que ce soit sans me nommer : car je serai bien aise de savoir les objections que l'on pourra faire contre et aussi que le monde s'accoutume à entendre parler de Dieu plus dignement, ce me semble, que n'en parle le vulgaire, qui l'imagine presque toujours ainsi qu'une chose finie ^ »
Ainsi pour se faire de Dieu l'idée qui convient et pour en parler dignement, il faudrait concevoir les principes de la raison et de la pensée (ressemblance et différence, nombre, temps, causalité, finalité, obligation), le principe de contradiction lui-même, comme des lois établies par la volonté créatrice! Voilà le paradoxe auquel est conduit Descartes par l'idée de puissance absolue et infinie. Il ne s'aperçoit pas — quoique la comparaison qu'il emploie le fasse voir assez clairement — qu'il ne peut éviter l'anthropomorphisme pas plus en faisant dépendre de la volonté divine les principes de la raison qu'en soumettant à ces principes l'action de la volonté divine. C'est même, peut-on dire, à l'anthropomorphisme le moins élevé, le plus grossier, le plus vulgaire, qu'il donne la préférence.
En cette affirmation de la contingence des vérités d'ordres divers. Descartes suit le chemin ouvert par Duns Scot, mais pour aller plus loin. Dans une lettre adressée à un père jésuite, et que Secrétan ne manque
1. Œuvres philosophiques de Descartes, édit. Gamier, t. IV, p. 303.
pas de citer, il répond aux objections que rencontrent les conséquences extrêmes de sa thèse. « Pour la difficulté de concevoir comment il a été libre et indifférent à Dieu de faire qu'il ne tut pas vrai que les trois angles d'un triangle fussent égaux à deux droits, ou généralement que les contradictoires ne peuvent être ensemble, on la peut aisément ôter en considérant que la puissance de Dieu ne peut avoir aucunes bornes, puis aussi en considérant que notre esprit est fini, et créé de telle nature qu'il peut concevoir comme possibles les choses que Dieu a voulu être véritablement possibles, mais non pas de telle sorte qu'il puisse aussi concevoir comme possibles celles que Dieu aurait pu rendre posaibles, mais qu'il a vouhi toutefois rendre impossibles. Car la première considération nous fait connaître que Dieu ne peut avoir été déterminé h faire qu'il fût vrai que les contradictoires ne peuvent être ensemble, et que par conséquent il a pu faire le contraire ; puis l'autre nous assure que, bien que cela soit vrai, nous ne devons point tacher de le comprendre, pour ce que notre natui-e n'en est pas capable. Et encore que Dieu ait voulu que quelques vérités fussent nécessaires, ce n'est pas à dire qu'il les ait nécessairement voulues; car c'est tout autre chose de vouloir qu'elles fussent nécessaires, et de le vouloir nécessairement, ou d\Hre nécesdlé à le vouloir. J'avoue bien qu'il y a des conti'adictions qui sont si évidentes, que nous ne les pouvons représenter à notre esprit sans que nous les jugions entièrement impossibles, comme celle que vous proposez : Que Dieu aurait pu faire que les créatures ne fussent pas dépendantes de lui; mais nous ne nous les devons point représenter pour con-
naître l'immensité de sa puissance, ni concevoir aucune préférence ou priorité entre i.on entendement et sa volonté, car l'idée que nous avons de Dieu nous apprend qu'il n'y a en lui qu'une seule action toute simple et toute pure K »
Ainsi, l'impossible et le nécessaire sont voulus, créés par Dieu. Gomment ils résultent de sa volonté, nous ne le pouvons comprendre, parce qu'ils s'imposent comme tels à notre entendement. iMais nous devons croire qu'ils en résultent, parce que nous ne devons pas mettre de limites à la puissance divine. Il nous faut donc tenir que la dépendance des créatures à l'égard de Dieu n'est une vérité nécessaire qu'en suite d'un décret de Dieu, pour Dieu libre et indifférent. C'est ce que Duns Scot n'eût certainement pas admis.
Secrétan applaudit à cette lettre, d'où il peut aisément tirer toute sa doctrine. En elfet, dire que Dieu est le créateur des vérités arithmétiques, logiques, îuorales, métaphysiques, des principes synthétiques de la pensée et du principe de contradiction, ne revient-il pas à dire qu'il est le créateur de sa propie nature intellectuelle? Est-ce que nous pouvons concevoir l'entendement de Dieu, en parler, sans y niellre ces vérités et ces principes? S'ils ne le constituent, est-il autre chose pour nous qu'un mot vide de sens? Ce qui se rapporte à l'essence divine ne faitii pas partie de ces vérités métaphysiques dont la '.lôcessité dépend de la volonté divine?
De Dieu créateur des vérités morales, logiques et
1. OKuvres p/iilosoplw^ucs de Descarier, cdil. Garnier, t. IV, p. lu.
i34 LA PHILOSOPHIE DE SECRÉTAN
métaphysiques, Secrétan peut donc conclure à Dieu auteur de sa propre essence, causa sui. Le premier paradoxe mène au second, et le second juge le premier : ils ne sont pas plus absurdes Tun que l'autre.
— Pourtant Descartes ne subordonne, en Dieu, pas plus rintelligence à la volonté que la volonté à l'intelligence; il n'admet aucune priorité entre elles; il les rdentitie; elles ne sont, à ses yeux, qu'un seul et même acte. Secrétan subordonne l'entendement divin à la volonté divine; il lait donc un pas de plus.
— Oui, sans doute; mais que ce progrès était bien préparé! Qu'on y réfléchisse, il n'y a, au fond, qu'une priorité contre laquelle Descartes soit en garde, celle de l'entendement, affirmée jusqu'alors dans l'école. C'est cette priorité-là, même purement logique S qu'il se préoccupe avant tout d'écarter. D'ailleurs, identifier en Dieu volonté et entendement pendant que l'on fait dépendre de la volonté divine Timpossibilité et la nécessité de telles ou telles propositions, n'est-ce pas, comme l'a très bien vu Secrétan s subordonner l'entendement à la volonté? Que peut-il subsister du premier dans cette (c action toute simple et toute
1 « n répuf^ne que la volonté de Dieu n'ait pas été de toute éternité indiflérente a toutes les choses qui ont été faites, ou qui se feront jamais, n'y ayant au.nine idée qui représente le bien ou le vrai, ce qu'il faut croire, ce qu'il faut faire ou ce qu'il faut omettre, qu'on puisse feindre avoir ete lobjet de l'entendement divin avant que sa nature ait été consliluee telle par la détermination de sa volonté. Ei je ne parle ici d une simple priorité de temps, mais bien davantai^^e, je dis ([u il a été impor^sible qu'une telle i.lée ait précédé la détermination de la volonté de Dieu par une priorité (Vordrc ou de nature, ou de raison raisonnée, ainsi qu'on la nomme dans l'école, en sorte que cette idée du bien ait porté Dieu à élire l'uu plutôt que l'autre [Réponses aux Sirièmes Objections). »