‹ La philosophie de David HumeChapitre 3 sur 16 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

les éléments de la connaissance. les lois de

l'assocl^tion des idées.

Le principal objet de la psychologie de Home, c'esl Fhistoire de nos idées , la description de notre organisme intellectuel. Sans doute, il n'a pas négligé les autres parties de Tâme : la volonté, les passions surtout lui ont inspiré des réflexions originales. Mais l'analyse de l'intelligence n'en est pas moins le fait capital de ses œuvres philosophiques. La plus grande partie du Traité de la Nature humaine, et la plupart des Essais, n'ont d'autre but que de décomposer les ressorts de l'entendement (\).

Dans cette étude de l'intelligence humaine où nous allons suivre Hume, il y a deux parties à distinguer : 1® une description en quelque sorte abstraite des éléments de la connaissance et des lois qui règlent en général le développement de l'esprit ; 2^ l'examen particulier des diverses croyances qui constituent le fond de la pensée humaine : la croyance au monde extérieur, la croyance au moi, la croyance à Dieu.

(1) Traité, liv. I, H, HI. Essais U, HI, IV, V, VI.

De ces deux parties, la plus faible est encore la première ; celle où il analyse les principes et les lois élémentaires de tonte connaissance. Ce serait s'expo-» ser à une déception que s'attendre à y trouver des discussions précises et approfondies sur Torigine de nos idées. Sur ce sujet, Hume s'est contenté de quelques esquisses qui soulèvent de graves difficultés^ qu il n'a ni réussi , ni même toujours cherché à pallier.

Pour lui, l'esprit humain n'est qu'une série de perceptions : d'abord de perceptions isolées et distinctes, qui sont autant d'états primitifs de conscience; ensuite de perceptions associées, liées ensemble, d après certaines lois, et qui forment nos idées les plus complexes. Cette association d'ailleurs a deux origines : — tantôt des relations naturelles, inhérentes aux idées elles-mêmes, unissent entre eux les éléments primî* tifis de la connaissance, et produisent les seules affirmations dont Hume reconnaisse la certitude; nous les étudierons dans un chapitre à part (1); — tantôt les lois d'une association fortuite et artificielle, les lois de l'habitude, viennent déterminer de nouvelles liaisons d'idées, et donnent lieu à des opinions ou croyances qui s'étagent à tous les degrés de la probabilité.

Ainsi des impressions primitives , qui par des transformations successives deviennent des souvenirs, des images, des conceptions abstraites ; et de» associations qui résultent ou d'une intuition immé-

(1) Chap. m, Des vérités certaines et de la démonstration.

<liate; ou des effetô de rhabitude, telles sont^ dons leur simplicité, les théories de Hume sur Forigioe de DOS connaissances. Simplicité séduisante, au premier coup d'œil, par le petit nombre de principes auxquels ^lle réduit les matériaux nécessaires à la formation de Tesprit; mais, si Ton y regarde de plus près, simplicité trompeuse, qui cache les plus grandes- eompiications. En effet, plus est restreint et diminué le nombre des éléments constitutifs, plus sont laborieu* ses et compliquées les opérations nécessaires pour que rintelligence , avec de si minimes ressources, puisse se développer autant qu'elle le faiU Dans les» artifices ingénieux auxquels Hume a recours pour se rendre compte de la production de nos pensées , il nous sera facile de reconnaître Timagination déliée et subtile d'un philosophe de talent, qui dépense beaucoup d'esprit pour sortir à son honneur d'une entre* prise dans laquelle il s'est témérairement engagé ; mais nous n'y retrouverons pas la démarche fratndlie et aisée de cette puissance créatrice qui agit toujours par les voies les plus simples et les plus naturelles.

Arrêtons-nous d'abord à considérer quels Boaty selon- Hume, les éléments de la connaissance. Nous verrons ensuite comment Taseociation des idées ioler-^ vient pour former avec ces éléments les idées générales , et déterminer les opérations les plus compliquées de l'esprit.

(( Toutes les perceptions de l'esprit humain , » dit Hume^ (c se réduisent à ce que j'appelle les impressions » et les idées (1). » Ces mots un peu arbitraires ont besoin d'être éclaircis. Les impressions , ce sont tous les phénomènes que dans le langage de la psychologie française nous appellerions des sensations et des perceptions (2). Hume entend parla, en effet, aussi bien les passions, les émotions sensibles que les faits intellectuels. « Sous ce nom, je comprends toutes nos » sensations, passions, émotions, lorsqu'elles font » leur première apparition dans l'âme. » Quant aux idées, il appelle ainsi « les images affaiblies des im- » pressions , telles qu'elles se présentent dans la y} pensée et dans le raisonnement » (m thinking and reasoning) : en d'autres termes , les souvenirs et les représentations de Timagination.

Que tout se réduit aux impressions et aux idées, c'est là un premier point que Hume ne prend pas la peine de démontrer : c'est comme le postulat de toute sa philosophie. Il insiste seulement pour faire comprendre qu'il y a entre les impressions et les idées une différence marquée de force et de vivacité, n Un » homme pris d'un accès de colère est affecté bien » autrement que celui qui ne fait que penser à cette » passion. Si vous me parlez d'une personne trans-

(i) Œuvres phil., tome I, p. 15; tome IV, Essai H, p. 16.

(?) A vrai dire , Hame n'a pas le droit d'employer le mot impression, qui suppose un objet; car Hiune n'admet pas l'existence de l'objet.

» portée d'amour, je comprends aisément le sens de » vos paroles, et je me fais une idée juste de Fêtai » qu'elles expriment : mais je ne confondrai jamais » cette idée avec le désordre et l'agitation qui se » produiraient dans mon âme, si moi-même j'éprou* D vais réellement ce sentiment. Lorsque nous réflé^ » chissons sur nos émotions passées, notre pensée est y) comme un miroir fidèle qui reflète ces objets avec » exactitude ; mais les couleurs qu'elle emploie sont » éteintes et pâles, en comparaison de celles dont » nos perceptions primitives étaient revêtues... Par y> le mot impression je désignerai donc toutes noa » perceptions les plus vives, celles de Touïe, de la » vue, du toucher, de Tamour, de la haine, du dé- » sir, de la volonté. Et je distingue de ces impres- » sions les idées, qui sont nos perceptions les moins » vives, celles dont nous prenons conscience, lorsque » nous réfléchissons après coup sur quelqu'une des » sensations ou des émotions que je viens d'indi-r » quer (1). »

Le second principe de Hume, c'est que toute idée dérive nécessairement d'une impression antérieure, a Tous les matériaux de la pensée sont pris dans » notre sensibilité extérieure . ou interne;... et les » idées , c'est-à-dire les perceptions plus faibles , » sont toutes des copies de nos impressions, c'est-à-- » dire de nos perceptions les plus vives (%). » La

(1) Tome IV, Essai IL , p. 16.

(2) Ibid, p. 17.

conséquence de ce principe , c'est qu'il fant rejeter comme creux et sans valeur tout mot qui est le signe d'une idée à laquelle ne correspond aucune impression.

Le pomt de déf>art de Tintelligence, c'est donc la sensation et la réflexion , si on entend par réflexion la sensibilité intérieure. La théorie de Hume n est pas nouvelle par couséqueut : c'est celle de Locke; c'est celle qu'acceptent^ en la renouvelant sous des formes diverses ^ les sensualistes de tous les temps. L'école anglaise contemporaine l'adopte en la modifiant légèrement. Voici comment M. Stuart Mill s'exprime : « Toutes les fois qu'un état de conscience a )) été déterminé par une cause quelconque , un état » de conscience ressemblant au premier , mais d'in- )) tensité moindre, peut se reproduire sous la pré- I) sence d'une cause semblable à celle qui l'avait pro- » duit d'abord... On énonce cette loi en disant : » chaque impression mentale a son idée (1). » Hume, plus catégorique , disait : « Il n'y a pas d'idée qui ne » dérive d'une impression. » Mais, au fond , les deux philosophes ne diffèrent que dans l'expression de leur pensée. M. Stuart Mill agit ici avec la circonspection qu'exige la méthode expérimentale, et qui n'est paa dans les habitudes de Hume; mais, en définitive, il pense, comme Hume lui-même, que ces états secondaires de l'esprit, qu'on appelle des idées, sont toua excités par des impressions ou par d'autres idées qui

(1) M. Stuart ITill, Logique, tome II, p. 437.

elles-mêmes^ en dernière analyse^ remontent dans leur origine à des impressions primitives : de telle sorte que Thypothèse d un esprit actif, introduisant par lui-même de nouveaux éléments dans la trame de nos connaissances, devient inutile et chimérique. D'autres distinctions importantes complètent la théorie de Hume. Les impressions peuvent être divisées en deux classes : les impressions de sensation ; les impressions de réflexion. « Les premières se pro- )> 'duisent originellement dans l'âme et résultent de ^) causes inconnues. Les autres dérivent en grande )> partie de nos idées, et cela de la façon suivante. » Une impression frappe d'abord nos sens et nous » fait percevoir le chaud ou le froid , la faim ou la » soif, le plaisir ou la peine. De cette impression » l'esprit garde, pour ainsi dire, une copie, qui per- » siste après que l'impression a disparu : c'est ce que » nous appelons une idée. Cette idée de plaisir ou de » peine, lorsqu'elle reparaît dans l'esprit, produit des » impressions nouvelles de désir ou d'aversion, d'es* » pérance ou de crainte , que nous pouvons appeler » proprement des impressions de réflexion, puisque » c'est la réflexion qui les produit. Ces impressions )) sont à leur tour copiées par la mémoire et l'imagi- » nation , et deviennent des idées, qui peut-être en- » gendreront elles-mêmes d'autres impressions et » d'autres idées; de telle sorte que les impressions de » réflexion, si elles précèdent leurs idées correspon- » dantes, sont cependant postérieures aux impres- )) sions de sensation d'où elles dérivent. L'étude de

)) ces sensations appartient aux anatomistes et à l'ob* » servateur naturaliste plutôt qu'au philosophe ; aussi » ne nous en occuperons-nous pas. Quant aux impres- » sions de réflexion, les passions , les désirs, les » émotions , elles méritent notre attention ; mais » comme elles dérivent le plus souvent des idées , il » est nécessaire de renverser la méthode qui aurait » pu paraître d'abord la plus naturelle , et d'étudier )) en premier lieu les idées (1). »

Il y a, d'après Hume, deux manières d'avoir des idées : tantôt, lorsque l'impression reparaît, elle garde encore un degré considérable de sa vivacité primi* tive ; tantôt , elle a perdu entièrement sa vivacité : elle est devenue une idée parfaite (aperfect idea). Dans le premier cas, nous avons affaire à la mémoire; dans le second , à Vimàgination. Ces deux facultés ( Hume emploie le mot sans croire à la chose) diffèrent encore en ce que l'imagination n'est pas astreinte à reproduire les impressions primitives dans le même ordre et sous la même forme ; la mémoire , au contraire y est rigoureusement soumise à cette loi. <( Le carac- )) tère principal de la mémoire n'est pas tant de con- » server les idées simples que de maintenir leur ordre » et leur situation. » L'imagination remplit un tout autre rôle: elle peut inventer ce qui n'a jamais été vu ni entendu, et au premier abord elle semble jouir d'un pouvoir illimité de conception. Qu'on ne s'y trompe pas cependant : ce pouvoir se réduit « à associer , à

(1) Tome I. Traité, p. 22.

» transposer, à augmenter, à diminuer les matériaux j» fournis par les sens et par l'expérience (1). »

A cette théorie de Timagination se rattache la distinction capitale des idées en deux catégories : les idées simples et les idées complexes. Il n'y a pas deux impressions. Hume le dit formellement, qui soient simples , qui soient absolument indivisibles. Les idées qui leur correspondent seront par conséquent complexes elles-mêmes. Mais Timagination , usant de son pouvoir, distinguera, séparera les éléments de ces idées. « Partout où l'imagination saisit une différence » entre les idées , elle n'a pas de peine à opérer une » séparation (21). » Principe important — quoique Hume le jette, pour ainsi dire, négligemment et en passant^ à. la fin d'un chapitre — car il est le seul éclaircissement que nous ayons rencontré daûs ses œuvres sur la formation des idées abstraites. D'un autre côté^ l'imagination possède la faculté d'associer, d'unir les idées de manière à former des notions plus complexes encore; et c'est à ce nouvel emploi de l'imagination que sont dues les idées générales et les idées universelles. Dans ce travail de liaison, de rapprochement entre les idées, l'imagination est d'ailleurs guidée par quelques lois constantes qui seules peuvent régulariser la marche d'une faculté aussi capricieuse , et qui sont précisément les lois de l'association des idées. Ce que sont ces lois et comment elles

(1) Tome IV, Essai U, p. 17.

X2) Tome I, Traité, p. 25.

^averaent en général notre esprit y c'est ce qui noois restera à exposer, pour achever de faire connaître la théorie de Hume sur les opérations essentielles dé riûtelligence.

Mais avant d'en arriver là, reprenons, pour les mieux comprendre, les premières réflexions de Hume. La plus grave, celle qui résume toutes les autres, c'est que les idées, quelles qu'elles soient, corres-» pondent toujours à des impressions primitives. Pour établir ce principe, Hume ne fait valoir que deux raisons. La première n'est guère que l'affirmation du &it. Hume laisse à ses adversaires Venus probandi. c( Ceux, » dit-il, « qui n'admettent pas que toute M idée est copiée sur une impression semiilable n'ont d) qu'un moyen de me réfuter : c'est de produire des Ji idées qui , dans leur opinion , ne dérivent pas de » cette source. Ce sera alors pour nous une nécessité, » si nous voulons maintenir notre doctrine , de citer » l'impression ou la perception vive qui correspond à » cette idée(1). » Or, les adversaires que Hume défie ne font guère, dans leurs ouvrages, que citer, à tort ou à raison , des idées et des principes auxquels ils attribuent précisément ce caractère d'être supérieurs à l'expérience, et de ne pas dériver de la sensation. La logique exigerait , ce semble , que Hume eiit prêté quelque attention à ces listes de catégories , de notions premières et innées, que l'école rationaliste s'ert toujours complu à dresser. C'est vraiment une exéca-»

(1) Tome lY, Essai H, p. 18. . , '.

tion par trop sommaire, que le procédé par lequel Hume y sans le moindre examen, fait rentrer ces no* lions fondamentales dans la catégorie des idées dérivées , calquées sur des impressions ou combinées par l'imagination. Le croirait-on , dans ce système prétendu expérimental, il n'y a pas une seule expérience directe, pour établir que les conceptions de la raison peuvent être ramenées à des sensations primitives 1 De toutes les notions rationnelles, Tidée de Dieu est la seule que Hume veuille bien rappeler; et en trois lignes , il prétend en faire justice , sans aborder véritablement les difGcuUés qu'elle soulève, et sans avoir l'air de se douter de la portée des expressions qu'il emploie lui-même : « L'idée de Dieu , c'est-à-dire d'un » Dieu infiniment intelligent, sage et bon, dérive de » ce que nous réfléchissons sur les opérations de notre » propre espri t , et de ce que nom concevons comme t/K- » mitées ces qualités de sagesse et de bonté (<). » Que la raison prenne dans l'âme humaine l'étoffe , pour ainsi dire, avec laquelle elle façonne les attributs moraux de la divinité , c'est ce que tout spiritualiste s'empressera d'accorder à Hume ; mais la forme que la raison donne à ces qualités , l'infinité qu'elle leur confère , et que lui-même ne leur dispute pas , où donc est l'impression ou l'ensemble d'impressions qui sert de modèle à ces conceptions métaphysiques? Ne faut-il pas reconnaître qu'elles expriment une tendance innée de notre esprit, qui reçoit sans

(1) T. IV, p. 18.

doute de Texpérience la matière de ses pensées , mais qui donne de lui-même , et fournit de son propre fonds, encore plus qu'il n'a reçu, par la forme dont il revêt ces éléments empiriques ?

Le second argument de Hume voudrait être une contre-épreuve du premier. Après avoir affirmé , sans le prouver, que les idées ressemblent toutes à des impressions antérieures. Hume, joignant à ce que ses successeurs appellent la méthode de concordance . cette vérification nouvelle qui constitue la méthode de diffé^ rence. Hume déclare que dans tout esprit où manque une série d'idées , ce défaut tient à une lacune correspondante dans nos impressions primitives. Ici, du moins, Humé développe un peu sa pensée, et cite quelques exemples. Un aveugle ne saurait concevoir la couleur, ni un sourd imaginer le son. Rendez à ces infortunés les sens qui leur manquent : en ouvrant cette nouvelle source d'impressions , vous créez pour chacun d'eux une nouvelle source d'idées. Il en est de même si le sens, quoique normalement organisé y n'a jamais rencontré l'objet propre à exciter telle ou telle sensation : ainsi un nègre, un Lapon, n'a pas l'idée du goût du vin. Et quoiqu'il n'y ait pas d'exemples aussi frappants de semblables lacunes dans les impressions morales, si une âme n'a jamais ressenti certaines passions, si elle en est tout à fait incapable, la même observation s'applique encore avec quelque justesse à ce monde nouveau des sentiments intérieurs. Un bomme de mœurs douces n'aura pas ridée de la cruauté ni d'un ressentiment iinplaca-

ble. Un égoïste ne comprendra pas le sublime de l'amitié, ni les douceurs de la générosité.

Observations très-justes en un sens , s'il s'agit de cette vivacité d'esprit, de cette finesse de cœur, qui seules peuvent saisir toutes les nuances d'une pensée^ toutes les délicatesses d'un sentiment I L'expérience personnelle est nécessaire pour donner à certains mots, qui sont sur les lèvres de tous, cette valeur expressive, cette signification secrète, qu'ils ne possèdent que pour un petit nombre d'âmes. Avant qu'un sentiment se développe en nous, l'idée que nous nous en faisons est vague et incertaine; la réalité seule renouvelle dans leur fraîcheur première ces notions traditionnelles. Mais autre chose est se représenter avec force, avec toute la puissance de l'imagination, une émotion du cœur, autre chose est en avoir l'idée. La conception d'un sentiment, que nous n'éprouvons pas, que nous n'avons pas éprouvé , Hume nous la refusera-t-il? Réduisez autant que vous voudrez son minimum de représentation , l'idée de ce sentiment dont nous n'avons pas fait l'expérience n'en existe pas moins dans notre esprit.

Hume, il est vrai, pourrait nous répondre que nous avons observé chez lés autres, sinon expérimenté en nous-mêmes, les émotions dont nous avons quelque idée. Telle est, en effet, l'origine des notions confîi* ses et obscures que nous laisse tout sentiment dont nous n'avons pas fait l'épreuve personnelle. Nous l'ac- Hcordons volontiers à Hume, qui d'ailleurs n'a pas pris la peine de poussa l'analyse jusque-là. Mais ce ijpû

est vrai de nos sentiments^ et de la plupart de nos idées^ Test-il aussi de toutes les formes de ia pensée humaine ? Les faits rapportés par Hume ne justifient pas une conclusion aussi absolue. Son affirmation dépasse singulièrement la portée des exemples qu'il produit, et qui sont tous empruntés au monde de l'expérience. Les conditions que Hume impose avec raison aux conceptions qui ont leurs racines dans les faits, faut^il les étendre aussi aux idées qui passent généralement pour se développer à prioii ? Cela est possible, mais Hume ne prouve aucunement que cela soit, n y a là tout au moins un défaut de méthode à signaler. La démonstration notoirement insuffisante du Traité de la Nature humaine n'est pas faite pour nous détourner de considérer l'esprit comme une puissance active et indépendante, qui non-seulement soumet l'expérience à ses lois, mais qui encore est capable de s'élever par elle-même plus haut et plus loin que l'expérience.

Si Hume s'était contenté de dire que pour nous représenter un objet nous avons besoin de trouver dans les choses sensibles un point d'appui ou un symbole, nous pourrions être d'accord avec lui. Telle nous paraît être, en effet , la loi de l'esprit humain, que nous sommes incapables de penser, si nous ne concevons en même temps , ou une représentation imaginative (souvenir d'impression morale, ou image sensible) , ou tout au moins un mot^ un signe convenu qui tombe sous nos sens ou frappe notre imagi* nation.

Ce dernier point, rintervention da signe, a été d'ailleurs trop négligé par Hume. C'est une des grandes lacunes de sa psychologie que l'omission de toute étude sur le langage. S'obstinant à ne voir dans l'esprit qu'un ensemble isolé de phénomènes, il n'a cherché ni les rapports de notre pensée avec le cerveau, ni les liens qui l'unissent avec les signes. Il a dédaigné de marcher dans des voies que Locke et Berkeley lui avaient cependant ouvertes ; où Condillac s'est engagé avec une imprudence qui Va mené trop loin, mais où une sage psychologie trouverait à recueillir une foule d'observations utiles. Il nous semble, quant à noas, que lorsque l'image, lorsque le souvenir moral ou sensible fait entièrement défaut, un mot est indispensable pour que notre pensée abstraite se développe. Par exemple, je ne puis penser Yinfini sans que les trois syllabes dont ce mot se compose se représentent à mon esprit, soit sur le papier où il est écrit, soit par une vague apparition mentale. Si le mot infini ne se présente pas lui-même, ce seront , du moins, d'autres signes équivalents : Dieu, l'être parfait. Que chacun s'interroge sur ce point : nous croyons fermement que tout effort de pensée abstraite , si .haut qu'il place son objet, est soumis à cette condition nécessaire d'une représentation sensible, quelle qu'elle soit d'ailleurs; et que notre esprit, pour ainsi dire, ne peut prendre son vol dans les régions métaphysiques qu'en restant par une partie de lui-même appuyé sur les réalités empiriques.

Mais autre chose est considérer la présence de ces

représentations sensibles (l'objet lui-même , ou le mot qui en est le substitut)^ comme une des conditions de la pensée; autre chose soutenir^ comme le fait Hume, qu'elles constituent à elles seules tous les éléments de la pensée. Pour nous^ les notions premières, et en général tous les phénomènes intellectuels, ne sauraient s'expliquer sans une puissance interne de penser, qui s'aide, sans doute, des images, des souvenirs, des mots, mais qui reste distincte de ces conditions sensibles, et leur est supérieure. Par exemple, la seule représentation matérielle de Tinfini qui soit possible, c'est le mol infini lui-même. Ici il n'y a ni sensation, ni impression d'aucune sorte, qui nous aide à concevoir , en tant qu'il est infini , Têtre que désigne ce mot. Mais il y a en dehors du mot qui se présente à l'imagination, un acte intellectuel par lequel nous interprétons ce mol et concevons à son occasion l'attribut divin qu'il exprime.

A quoi bon insister d'ailleurs sur une question que Hume a éludée et non résolue? Ces notions que Kant rattache à la constitution native de l'esprit, que d'autres philosophes considèrent comme les intuitions directes d'essences suprasensibles , ne pouvaient être admises dans un système où l'activité propre de l'esprit est rigoureusement niée, et la sensation proclamée comme l'unique source de nos connaissances. Les idées a priori, si elles existent réellement, seraient, dans l'ordre spéculatif, ce que nos volontés semblent être dans l'ordre pratique : des actes absolument irréductibles de l'esprit^ qui surgiraient spontanément

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dans la série de nos phénomènes de conscience, indépendants de tout ce qui les précède. Il est éyident que Hume ne peut leur donner place ni parmi les impressions primitives , qui sont toutes a posteriori^ ni parmi les idées qui dérivent directement des impressions.

Si dans cette question, toujours controversée et toujours obscure, de la raison et des conceptions a frioriy Hume a évité de s'expliquer, il n'est guère plus satisfaisant ni plus clair, lorsqu'il veut rendre compte de la formation des idées abstraites. Ici, cependant, il pouvait, en un sens, justifier et maintenir son principe : que les idées résultent des impressions. (Test l'expérience en effet qui fournit la matière avec laquelle Tesprit fabrique les notions abstraites. Mais encore fâut-il que Tcsprit existe ; qu'il y ait pour séparer les éléments des impressions primitives, un travail intérieur d'attention, dont une force intellectuelle seule est capable. Or, Hume ne l'entend pas ainsi. L'idée abstraite n'est pour lui que la sensation primitive, affaiblie, amincie, si je puis dire, devenue souvenir; et enfin se divisant d'elle-même en autant de morceaux qu'elle contenait de parties. Sans compter qu'il résulterait de là que les idées abstraites seraient vagues, et dépourvues de toute vivacité (ce qui est contraire à l'expérience et ce qu'un mathématicien n'admettrait jamais), il est impossible de comprendre comment ce travail si délicat de Tabstraclion, qui néglige certaines qualités des choses, pour ne mettre en lumière que celles qu'il importe d'étudier ,

pourrait s'accomplir mécaniquement, sans le concours- (i*une raison active. Cette nécessité d'une activité raisonnable est si évidente qu'elle s'impose à Hume luimême; lorsque, se démentant jusqu'à un certain point lui-même, il invoque pour expliquer les idées abstraites, l'influence de l'imagination, qui, comme noua l'avons déjà dit , peut opérer une séparation partout où elle saisit une difTérence. N'est-ce pas reconnaître^ après l'avoir niée, l'existence des facultés et des pouvoirs de lesprit?

Gomment d'ailleurs, si l'esprit n'agit pas, expliquer je ne dis pas seulement l'abstraction, ou les idées de la raison, mais aussi ces impressions primitives, dont Hume nous dit qu'il n'y en a pas deux qui ne soient complexes? Or, si elles sont complexes en réalité,, comment se fait-il qu'elles apparaissent comme simples? Cette simplicité apparente n'exige-t-elle pas déjà rintervention dun esprit qui soumette la diversité réelle des éléments de l'objet à l'unité subjective de la perception?

Hume ne s'est pas préoccupé de ces difficultés. It n'a pas songé à rendre compte de l'origine de ces impressions primitives qu'il considère comme le point de départ de toute connaissance. Elles existent par une sorte de création miraculeuse: voilà tout ce qu'il en sait. C'est là, même au point de vue logique, un vice fondamental, que les empiriques 'modernes ont en général tenu à éviter. L'école contemporaine anglaise, si elle n'admet pas plus que Hume des faculté» originelles, s'efforce au moins de chercher,, soit dan$

l'organisation du cerveau, soit dans Thérédité, dans les impressions accumulées des individus et des races, dans ce que M. Spencer appelle VévoMiony des raisons qui puissent expliquer la production des phénomènes primitifs de la conscience.

Si Hume n'a pas même tenté d'expliquer les perceptions élémentaires de l'esprit, il a fait du moins un grand effort pour déterminer Torigine des idées dérivées, c'est-à-dire des idées générales; origine dont les lois de l'association des idées contiennent, d'après lui , le secret. Nous touchons ici à un des points les plus importants de la philosophie de Hume; mais, avant d'exposer ses propres idées sur ce sujet, quelques explications générales sont nécessaires pour faire comprendre le rôle que sa théorie est appelée à jouer dans l'histoire de la psychologie.

Une des plus grosses difficultés que soulève le sensualisme, particulièrement celui de Condillac, c'est l'impossibilité de comprendre ce merveilleux pouvoir de transformation, qui d'un élément unique, la sensation, fait sortir tous les phénomènes du sentiment et de la pensée. L'histoire de la pensée est alors comme une série de miracles qui renouvellent et mal* tiplient sous toutes les formes un seul et même principe. Hume et les sensualistes anglais, qui se sont

condamnés, eux aussi, à prouver que quelques impressions primitives suffisent à la génération de toa-

tes DOS idées y ont du moins suivi une méthode plus ingénieuse et en apparence plus satisfaisante. Ce n'est point par d'inexplicables métamorphoses de la sensation qu'ils rendent compte de nos pensées ; c'est à l'association des idées y c'est au mélange ou à la combinaison d'un certain nombre d'éléments primitifs qu'ils attribuent la production de tous les phénomènes in* tellectuels ou sensibles.

Quand on veut se passer de Tftme et de ses facultés^ il en est de l'explication de l'esprit comme de l'explication du monde ^ quand on écarte la croyance à Dieu. Deux solutions seulement s'offrent au choix des philosophes : ce sont précisément celles qu'avaient déjà rencontrées les premiers philosophes grecs , quand ils se représentaient le monde ^ tantôt comme l'effet varié d'un élément unique, qui, dans ses évolutions perpertuelles , se prête à toutes les formes; tantôt comme l'assemblage complexe d'une multitude de principes qui, s'associant entre eux de mille manières, réalisent l'infinie variété des choses. C'est de la même fagon que les sensualistes modernes voient dans l'esprit tantôt les transformations multiples de la sensation , tantôt les associations diverses de quelques impressions élémentaires.

L'école anglaise contemporaine s'est ralliée à cette dernière hypothèse. L'association est devenue pour elle comme un mot magique qui éclaire tous les mystères du cœur et de l'esprit. Les idées les plus hautes, les conceptions les plus générales, que l'école rationaliste considère comme données a priori^ l'école

expérimentale les explique par rassociation des idées. Les substances ne sont plus alors que des groupes de phénomènes simultanés , associés par l'habitude. Les causes et les effets ne sont pas autre chose que des successions invariables de phénomènes, associés en* èore par l'habitude. Et de même y les sentiments les plus élevés ne sont probablement que des associations d'idées et de sentiments plus simples; mais ici Técole expérimentale hésite encore, et malgré les analyses récentes de M. Bain sur les émotions, elle n'est pas arrivée sur ce point à se satisfaire elle-même (\).

Il serait à coup sûr exagéré de feire remontar à Hume seul l'honneur d'avoir provoqué, par ses réflexions , les analyses ingénieuses ou profondes où se complaît de notre tenps la psychologie anglaise. La théorie de FassociatioB , considérée comme la faculté maltresse de Tesprit humain , ou plutôt comme la loi unique des phénomènes de l'âme, ne s'est pas fondée en un jour. Elle a son histoire; elle est passée par diverses vicissitudes. En 18S0, Dugald Stewart, dans son livre sur les progrès de ta philosophie, la considérait comme abandonnée , et en proclamait la chute : <c Cette théorie, y> disait-il, « est à peu près tombée » dans l'oubli; la popularité éphémère dont elle a » joui en Angleterre a cessé, en grande partie, de-

- (1) « Il est oerttin,» dM M.^MiU» « que les, efforts des psycho-

> logaes de ros^ociafton^ayant pour but d'expliquer par l'associa*

> tion les phénomènes de la sensibilité, n'o6t guère été couronnés i> de succès. » Remé des Cours littéraires, sixième année, p. 604.

» pais la mort de son infatigable apôtre^ le docteur » Priestley (1). n Cette théorie^ dontPttgald Stewart loinoiiçait prématurément la raine ^ c'est la même qni^ dès cette époque^ prenait^ dans les méditalions et lea écrits de Thomas Brown et de James Mili , de nou« yeanx développements , et qui devait, quelques années plos tard| devenir le signe de ralliement de tonte une école (2). M. Stuart Mill et ses amis acceptent volontiers le nom nouveau d'Âs^ocîationnistts.

Cest Hartley qu'il est d'usage, enAagleterre, de cMc sidéré comme le fondateur de la théorie de l'associa* tien des idées. Et^ à vrai dire, cette théorie loi doit beaucoup. C'est loi qui a imagitoé l'ingéniense distinction, sans cesse reproduite par M. Stuart Mill, entre ces associations d'idées, qui ne sont que des mé" langes, et ces associations plus intimes, qui deviennent de véritables combmaisonêy analogues aux combinaisons chimiques. Tantôt l'idée complexe, l'idée d'une lose , par exemple , est telle qu'on peut y retrouver, avec un peu de réflexion , tous les éléments primitifai qui la composent : certaines idées simples de forme, de couleur, de parfum ; de même qu'en mêlant une poudre bleue et une poudre jaune , on obtient une masse qui, à distance, parait verte, mais dans laquelle on distingue de près les grains bleus et les

(1) Le docteur Priestley avait publié , en 1790 , une seconde édition du livre de Hartley : « Theory of the human Mind on the 9 prindple of tk& tusociatian of iieai, »

(2) Thomas Brown, Esquisses de la physiologie de l^Esprit hu^ main, i820. James Mill, Analyse de VEsprit humain, 1829.

grains jaunes : jusque-là nous ne dépassons pas les idées de Locke. Tantôt ^ au contraire , les idées simples s unissent si intimement^ qu'il est impossible de reconnaître dans ridée complexe les éléments dont elle est formée; de même que dans un composé, comme Feau, on ne saurait démêler l'hydrogène de l'oxygène. Par cette vue pénétrante et par d'autres théories encore , Hartley mérite sans doute d'être placé au premier rang parmi les chefs de la nouvelle école (1). Mais Hume doit partager tout au moins cet honneur avec lui. Gomme Hartley, il s'est servi de rassocialion des idées pour expliquer les principales croyances de rhumanité, et, de plus, il l'a fait avant lui. Le traité de la Nature humaine date de 1737 , et Hartley ne publia ses « Observations sur f homme » qu'en 1749 (%).

Hume s'est rendu à lui-même ce témoignage, qu'il est le premier qui ait étudié avec quelque attention les phénomènes de Tassociation des idées : « Je )) ne connais pas de philosophe qui ait entrepris » d'énumérer et de classer tous les principes d'asso- » ciation (3). » Hobbes, en effet, s'était contenté d'indiquer quelques-uns des rapports qui , le plus or-

(i) Voir, sur la théorie de Tassociation dans Hartley, une étude intéressante de M. A. Mauiy, Le Sommeil et les Rêves, p. 467.

(2) Il n*est pas inutile de remarquer que Hume ne cite jamais Hartley : il semble ne pas le connaître. D ne Peut pas suivi d'ailleurs dans les considérations physiologiques dont Hartley abuse , et dont Hume, on le sait, s^est toiyours abstenu.

(3) Essai m, tome IV, p. 23.

dinairement^ unissent nos idées ; il n'avait point cherché à établir une classification rigoureuse et méthodique de ces rapports* Âristote seul avait déjà donné Texemple d'un pareil, essai. Dans son petit Traité sur la Mémoire, il affirme en passant que nos souvenirs ne se rattachent guère les uns aux autres que de trois manières distinctes : « soit par ressemblance^ soit par » différence, soit par proximité (1). » Et il n'y a pas loin de cette classification à celle de Hume y qui ramène tous les principes d'association à trois : la ressemblance, la contiguïté dans le temps et dans l'espace, enfin la relation de la cause à l'effet, la seule dont Aristote ne parle pas (%).

A vrai dire, c'est seulement par complaisance pour le sens commun que Hume met à part le troisième principe : celui de causalité. Dans son système, la relation de cause à effet ne saurait être sérieusement distinguée de la contiguïté dans le temps et dans l'espace. L'idée de causalité n'est en effet pour lui qu'une idée dérivée, factice, une fiction de l'imagination, fondée sur la liaison habituelle de deux phénomènes qui se suivent. De sorte que la causalité esl plutôt le résultat de l'association qu'un principe distinct d'as-

(1) Aristote : Hspl ii>viqii,y)ç ... àf* ^t^iou , ^ ^vavxCou , fj toO o^efpiç. Tauchnitz. tome Vn, p. 123.

(2) Une preuve que Hume n*a point assez mûri son système pour en accorder toutes les parties , c'est la contradiction , au moins apparente , qui ressort de sa doctrine sur les trois principes d'association et de sa théorie sur les sept relations qui peuvent exister entre les idées. Voir plus loin, chap. III.

sociatioii. Qooique Hume ne Tait pas reconnu formellement , les principes qaMl distingue se rédaieent donc à la contigntté et à la ressemblance. Toute l'école anglaise contemporaine se range à son opinion ainsi interprétée. « Des lois d'association, » dit M. Mill, « la première est que les idées semblables tendent k » s'éveiller Tune l'autre ; la seconde , que deux im* » pressions fréquemment éprouvées ensemble , simul- » tanément ou dans une succession immédiate, ten- » dent aussi à se rappeler (4). » Et de même, M. Bain, dans son livre sur les Sens et F Intelligence^ consacre deux longs chapitres à Tétude de l'association dans ses deux variétés : l'association par contiguïté y l'association par ressemblance (2). La rédaction de tous les principes d'association à deux, tel est donc le mot d'ordre de l'école tout entière. La contiguïté dans le temps et dans l'espace , la ressemblance , voilà les deux chevilles ouvrières de l'esprit humain. Ajoutons qu'en un sens la contiguïté dans l'espace se réduit, pour des idéalistes comme Hume, comme Mill, à la contiguïté dans le temps, à la simultanéité, ou à la succession. Enfin, le mouvement qui entraîne les philosophes de l'école expérimentale à ramener au plus petit nombre possible les principes de l'association est si vif, si accentué , que nous avons vu un de leurs imitateurs, M. Mervoyer, affirmer que c'était encore trop de deux rapports distincts, et ramener la

(1) Stuart Mill. Logique, tome H, p. 437.

(2) Voir aussi Spencer.

ooDtigQïté elle-même à n'être qu'une forme d^ la res^ araablauœ (4).

Nous sommes loin, on le voit, de la théorie de Du* gald Siewart ^ qui comptait sept ou kuit principes , et qui ne prétendait pas les avoir découverts tous. Nous sommes loin aussi de l'esprit de sagesse et de prudence qui faisait dire à Hume y comme s'il se fût repenti de «a classification un peu systématique : « Que notre n énufflération soit com{dète, et qu'il n'y ait pas d'au«n très principes d'association que ceux que j'ai indi- » qués, c'est ce qu'il serait difficile de prouver (2). s U n'en a pas moins maintenu ^ dans ses EuaiSy la doc^ trine du Traité.

Ce n'est pas d*ailleurs dans la classification des pri»« cipes de Tassociation que consiste l'originalité véritable de Hame^ c'est dans l'usage qu'il fait de ces principes pour expliqua nos idées et aussi nos croyances* Nous aurons à étudier^ en particulier, ses tentatives pour ramener à une association d'idées la croyance au monde extérieur, la croyance à l'flme elle-même. Pour te moment , montrons comment l'association des idées est^ d'après lui , le vrai principe des idées générales.

A ne lire, dans le Traité ou les EssaUy que les cha^ pitres que Hume a consacrés directement à l'association

(1) Mervoyer, Essai sur l'association des idées, 1864.

(2) En note, Hume fait remarquer qu'on pourrait distinguer encore le contraste ou la différence comme un principe spécial . quoique, par une analyse subtile» il soit possible de confondre ce rapport avec ceux de la causalité et de la ressemblance. Essai TU, tomelV, p. 28. /

des idées, on ae se douterait pas qu'il en fait le ressort principal de Tesprit. Quelques lignes lui suffisent pour exposer ses vues. Il signale vaguement aux philosophes les conséquences qu'on pourrait tirer de l'étude de l'association, comme s'il ne s'était pas chargé lui-même de les déduire : ce L'explication de ces prin- » cipes et de leurs effets nous conduirait à des rai- }) sonnements trop profonds et trop longs pour ces )) Essais. » Et ailleurs : « Je réunis ces quelques traits, » afin d'exciter la curiosité des philosophes, et leur }) faire soupçonner, si je ne puis les en convaincre , )» que beaucoup d'opérations de l'esprit dépendent de » l'association des idées (1). » La plupart des théories de Hume ne sont cependant que des applications rigoureuses de sa doctrine sur l'association. Mais il n'aimait pas, on le sait, ces expositions didactiques qui, rapprochant les conséquences des principes, annoncent d'avance les résultats auxquels on doit aboutir. Il conduit son lecteur de surprise en surprise , et le mène en aveugle jusqu'au bout de ses déductions; comptant précisément, pour mieux s'emparer de son esprit, sur l'ignorance où il le laisse des dangers que courent ses croyances en compagnie d'un guide aussi aventureux. Méthode habile qui, dissimulant des conclusions inquiétantes, afin de faire plus sûrement ac« cepter ses prémisses , ne démasque le but que lorsqu'elle nous y a insensiblement conduits I Ce ne sont pas les idées de la mémoire, qui, selon

(1) Tome lY. Essai UI, p. 29.

Hame, peuvent être soumises aux lois de l'association ; car la mémoire conserve fidèlement Tordre des impressions primitives; ce sont seulement les conceptions de rimagination : c'est-à-dire les souvenirs affaiblis. En même temps que diminue la vivacité des souvenirs, s'évanouit aussi l'enchaînement qui les maintenait dans un certain ordre, de telle sorte que l'imagination ne nous présente que des idées désunies^ éparses comme les grains d'un collier dont on aurait coupé le fil. C'est précisément parce que l'imagination est libre dans son action, parce qu'elle ne connaît plus ces liaisons inséparables qui s'imposaient encore à la mémoire, que les idées dont elle dispose ont besoin d'être guidées par quelques principes d'association, et se prêtent à la formation d'idées nouvelles^ en obéissant à certaines affinités. Si les images se groupent d'une fagon à peu près uniforme, il ne faut paa voir là l'effet d'une raison véritable, ni d'une réflexion sachant ce qu'elle fait. L'imagination est comme une collection d'idées, qui s'éparpilleraient dans tous les sens, ou se mêleraient tout à fait au hasard, si elles n'étaient à peu près régularisées dans leur marche par quelques lois d'association, qui, sans posséder sur elles un empire absolu , les dominent néanmoins le plus souvent , grâce à la force modérée (a gentie force) dont elles sont douées. D'oii vient l'autorité de ces principes de liaison? c'est ce qu'il est impossible de dire. Tout ce qu'on peut avancer, c'est que la nature désigne, en quelque manière, à chacun de ces principes, « celles des idées simples qui sont le

» pins propres à être unies dans des idées c<hii- » plexes (<). »

Ici, comme dans la qaestioa des impressions pri« mitives y Hume écarte la recherche des causes et se contente de signaler les effets : « Les trois principes » d'association que j'ai indiqués tiennent lieu , pou^ n les idées de Timagination, de cette connexion insé* i» parable qui les unissait dans la mémoire. Il y a ici » une espèce d'attraction morale, qui a des effets aussi n extraordinaires que Fattraction physique... Ses effets )i sont partout manifestes ; mais ses causes sont le I) plus souvent inconnues , et elles doivent, être oom- » prises parmi ce qualités origineUes de la nature bun maine, que je n'ai pas la prétention d'édair- *) cir (2)... »

Quels sont donc les effets de Tassociation des idées? Cest grftce à elle , d^abord, que Timaginalion, guidée par le principe de la contiguïté ou celui de la ressem^ blance, produit la conception de la substance. Ici Eume ne fait guère que généraliser les explications esquifl-* sées, par Berkeley; pour rendre compte des substanoés sensibles. L'idée de la substance ne peut passer pour la copie d^une impression primitive : ni les senaa^ tiens, ni les émotions ou les passions ne nous repré^ sentent ce que nous appelons une substanoe. Cette idée n'-est qu'une « collection d'idées ^impies, unies par rimagination. » Cette collection reçoit <f ailleurs un

(1) Tomel, Traité, p. 26.

m Id„ p. 28.

Don pertiealier qui nous permet de noas rappeler reasemble de qaalités qu'il représente (1).

Les substances ne sont donc que des fictions de f imagination, déterminées par des mots. L'illusion à laqudle nous cédons, quand, derrière ces mots , nous imaginons des objets réels et distincts , dérive de ce que nous nous sommes accoutumés à passer, par une succession régulière, de l'une à l'autre des différentes qualités que nous rapportons à ces entités fictives. Et cette habitude eile-méme résulte de la proximité ou de la ressemblance qui relie et associe entre elles ces diverses qualités.

Ce qui est vrai des idées ccHnpIexes qui représentent des substances l'est aussi, selon Hume, de ces nôtres notions composées qui représentent des modes^ c'est-à-dire, en d'autres termes, des idées générales. In ressemblance qui existe, par exemple, entre la hlancheur du lait et la blancheur de la neige nous conduit doocement à unir, à confondre ces deux im* preasions en une seule, et i foitner l'idée générale de la blancheur.

Hume reconnaît cependant, qu'il y a une différence entré Vidée de substance et l'idée de mode. Dans le premier cas, nous rapportons l'ensemble des qualités conçues par l'imagination à quelque cho$e d'inconnu (an unk$u>wn $ofnething\ qui est le substratum*où toutes ces qualités s'unissent. Dans le second cas, il n'en est rien , puisque les qualités dont se compose

(1) Tomel, 2Va»W, p. 9Î.

l'idée d'un mode sont dispersées sur un grand nombre d'objets. D'oti vient cette différence 7 Comment se fait-il que l'imagination ne se laisse pas glisser sur la pente qui devrait naturellement l'entraîner à voir une substance derrière toute collection dé qualités ? C'est ce que Hume, avec son inexplicable indolence pour toutes les questions d'origine^ n'a pas pris soin de nous dire.

Quoi qu'il en soit , toute généralisation n'est qu'un travail d'imagination dirigé par les lois de l'association des idées. Une idée générale^ c'est la tendance que rimagination contracte à se représenter successivement des images qui se ressemblent^ ou qui se lient selon d'autres rapports ; et cette tendance se caractérise par un nom. C'est à peu près ce que pense un auteur français contemporain, disciple, lui aussi , des empiriques anglais : <( Ce qui se dégage en nous, après » que nous avons vu une série d'objets semblables, » c'est une tendance finale... Il n'y a en nous, quand » nous pensons une idée générale, qu'une tendance à » nommer un nom... Ce nom a pour caractère la pro- » priété d'évoquer en nous les images des individus )) d'une classe, et de cette classe seulement (I)... »

(1) M. Taine, De V Intelligence, 1« volume.

Dans cette question des idées générales , Hume reconnaît 8*étre inspiré de Berkeley. « Un grand philosophe a affirmé que toutes nos idées générales ne sont pas autre chose que des idées particulières, unies à un mot qui leur donne une signification plus étendue, et qui leur permet de rappeler, à l'occasion, d'autres idées particulières semblables à elle. « Tome I, p. 33. Voir Berkeley, Principes de la Connaissance humaine, iDtroduction.

Enfin, ce ne sont pas les idées générales seulement dont Home, explique l'origine par le concours de l'imagination et de l'association des idées. Lés jugements, les croyances lui paraissent issus de la même source. Et dans son système, il n'y a aucune difficulté à admettre cette nouvelle conclusion : car le. jugement et la croyance ne sont pour Hume que des impressions plus vives que les autres. Or, l'imagination peut, dans certains cas, assurer aux images, qui en elles-mêmes ne sont que des impressions affaiblies, ce degré supérieur de vivacité, nécessaire pour déterminer l'afQrmation. Nous étudierons plus au long et en détail ce nouvel et ingénieux emploi des principes de l'association des idées ; mais, sans anticiper sur ces théories, nous pouvons dès à présent juger le rôle que Hume attribue à ces principes dans la formation de nos connaissances.

Que Hume et ses disciples aient méconnu, autant qu'ils l'ont fait, la riche variété des rapports qui unissent nos pensées, c'est ce dont on s'étonnera moins, si Ton considère que les philosophes anglais entendent l'association des idées tout autrement que nous. C'est une différence de points de vue qu'il importe de saisir. Pour les psychologues français, l'association n'est qu'une loi qui gouverne, qui range dans un certain ordre, les phénomènes de la mémoire et de l'imagination, mais qui ne produit directement aucune pensée. Pour Hume, elle est une des facultés essentielles de l'esprit , ou du moins, si ce mol répugne à des théories positivistes^ le principe presque unique

de notre déTeloppement intellectiiel. Avitre chose est donc ne voir dans Tassociation qu'un enseneiMe de rapports qui lient un souvenir à ua anitre somvenîr^ une image à une autre image : nn enchaînement qui écarte de la trame de nos pensées tonte conoqfition qui ne s'y rattacherait pas par un lien ou par un au^ tre ; autre chose croire que l'association, en éTeillant les idées semblables ou contiguôs, les groupe si ingé^ nieusement, ou les unit si intimement ^ qu'elle nous feit prendre ces assemblages d'idées pour de* idées nouvelles.

L'association des idées n'est {dus alors confinée aa seul nMe que nous lui attribuions , d'être Tintro-^ ductrice perpétuelle^ qui après une idée en fait paraître une autre sur la scène de l'esprit : eUe devient une puissance effective, la source de production de nos idées générales. Sur ce point Hume n'a guère été devancé ; ni Hobbes ni Aristote n'avaient vu dans l'association autre chose que la loi qui règle le renoa-^ vellement de nos souvenirs, ou qui ordonne les fictions de notre imagination. Locke, par sa théorie des idées complexes, et Berkeley, par quelques aperçue, semblent seuls avoir préparé les voies aux doctrines beaucoup plus hardies de Hume et de Hartley.

Dans l'étude des principes sur lesquels repose l'as-' sociation, l'école erpérimentale ai^;Iaise s'est donc contentée de rechercher les ra|^>orts véritablement féconds, ceux qui, d'après elle, sont capables de produire de nouvelles conceptions. Interrogée sur les rsq^ports quels qu'ils soient qçi peuvent lier nos sou-*

vesirs , le crois (|a'elle nous en accorderait voloDlier 8 la moUiplictté. Ce qui contribue y en effet , à augmenter le nombre de ces relations (on ne l'a pas assez re« Boarqué) c'est qu'elles peuvent exister soit entre les objets de nos idées ^ soit entre les idées elles mêmes, soit enfin entre les mots qui les expriment. L'incohérence des idées n'est souyent qu'une liaison superfi* cielie entre les mots. Il peut suffire d'une syllabe , d'une lettre cpielquefois , pour jeter notre pensée dans une direction nouvelle. Le mot et l'idée sont si intimement unis dans l'esprit que le mouvement de l'un entraîne le mouvem^it de l'autre; et qu'asservie au langage la pensée subit le joug des associations Icnrtuites, qui surviennent entre les symboles miatériels qu'elle a créés pour se rendre sensible. Et de même Tassociation peut exister entre les objets mêmes que notre esprit conçoit ; ce sont précisément les liaisons les plus philosophiques. Quant à donner une classification exacte de nos principes d'assodation entre les mots, les objets et les idées elles-mêmes, c'est ce qu'il serait présomptueux de tenter.

D ne fout pas oublier, d'ailleurs y que le progrès et renchatnemeat de nos pensées tient à d'autres causes qu'à l'association et à ses principes. Les puissances aetives de l'esprit, soit par la perception, soit par la réflexion, interviennent à chaque instant dans ùos pensées pour en changer lé courant. Le jeu des facultés intellectuelles, des sens et de la conscience, l'effort du raisonnement sont les causes j^rincipales qui mo.

difient sans cesse la suite de nos pensées , et qui renouvellent constamment^ pour ainsi dire, lé décor de notre esprit. Et enfin , si l'on voulait épuiser le sujet, il faudrait aussi tenir compte, pour expliquer la succession de nos idées, de l'influence mystérieuse que peuvent exercer sur nos pensées le travail physiologique du cerveau et les modifications qui s'accomplissent d'instant en instant dans sa substance. Tous les psychologues ont remarqué que, dans nos rêveries, le lien des idées nous échappe souvent : il y a comme des ponts invisibles par lesquels passe notre imagination. Ces rapports, qui n'apparaissent ni entre les idées , ni entre les objets , ni entre les mots , doivent être cherchés dans le travail inconscient de nos facultés , ou dans l'action sourde et latente du cerveau. Mais Hume ne l'entend pas ainsi : l'association des idées remplace , à ses yeux , les facultés que les spiritualistes attribuent à l'esprit , les forces que les matérialistes accordent au système nerveux. Comment admettre cependant que l'attraction et l'affinité des idées suffisent , par elles seules , à produire les idées complexes? Quand Hartley nous représente une idée générale comme une combinaison, analogue à celle que le chimiste détermine, lorsque, par Teffet d'ane étincelle électrique, il transforme certains volumes d'hydrogène et d'oxygène en une substance nouvelle qui n'a aucun rapport avec ses éléments constitutifs, la comparaison nous semble ingénieuse; mais nous demandons précisément quel est, dans l'esprit, le pouvoir, la faculté , qui joue le rôle de TétiDcelle électri-

que^ et qui^ trouvant rapprochées l'idée de Paul^ l'idée de Pierre ^ l'idée de Jacques , en fait l'idée complexe d'humanité. Peut-on comprendre une pareille opération^ si on ne reconnaît pas à l'esprit une activité propre; si, en dehors de ces éléments simples que l'association rassemble, on n'admet pas une intelligence capable de saisir le rapport de ces éléments et d'en constituer l'unité? Hume d'ailleurs n'est pas de Favis de Hartley : il ne croit pas que l'idée générale soit un composé nouveau, dans lequel on ne démêle plus les éléments simples. Pour lui, comme pour Berkeley, pour les nominalistes de tous les temps, concevoir les universaux, c'est seulement avoir à sa disposition un nom, pour représenter les idées individuelles qu'une secrète tendance nous pousse à grouper ensemble et à entrevoir rapidement dans une intuition vague (1). Dans ce cas, l'action d'un esprit est encore plus rigoureusement requise. Qui donc, en effet, peut avoir groupé ces images particulières, dont la série compose l'idée générale? Dira*t-on qu'elles sont venues se ranger d'elles-mêmes dans un certain ordre, comme les atomes des épicuriens s'alignaient et s'ajustaient par le pur effet du hasard? Au fond , c^est à peu près ce que pensent les philosophes de l'école empirique; car la doctrine de l'association des

(l) Comme le fait remarquer Dugald Stewart, qui est ua peu de ravis des nomiaalistes , Hume a tort d'attribuer à Berkeley Tori' ginaUté d'une opinion que Berkeley n*a fait que défendre et exposer après beaucoup d'autres.

idées ^ telle qu'ils Tentendent^ n'est qne TappIicatioB à l'âme de la théorie atomistique. Les phénomène» psychologiques ne sont alors , dans l'origine, que des molécules d'une espèce particulière, dont le jeu et les divers groupements réalisent l'apparente variété de DOS états de conscience. Mais il reste toujours à expH*> quer comment et pourquoi ces groupements s'accomplissent. Et , à moins de déclarer qu'ils sont entière*» ment fortuits, il faut bien en venir, comme Hume, à supposer l'influence de certaines lois, de certains principes. Or, si ces lois agissent réellement sur les idées, si elles ont, comme dit Hume, une force d'action modérée, mais néanmoins efficace, elles ne sont plus des lois empiriques, de simples constatations de faits; elles deviennent, sous un autre nom, de véritables facultés^ les forces primitives de TespriU Tant il est vrai que la philosophie ne parviendra jamais à rendre compte des phénomènes, sans concevoir derrière eux une puissance , une force qui les dirige.

Resterait la question de savoir s'il faut croire, avec Hume, que l'idée générale n'est pas autre chose qu'une tendance à se représenter une série d'idées simples, tendance soutenue par un mot qui, comme un bref symbole, résume toute la série, et nous dispense de la parcourir tout entière. Si l'on affirme que ces idées simples ne sont que les représentations des individus compris dans l'idée générale , nous ne saurions accepter une théorie ({ui réduirait à l'imagination seule tou« tes les facultés de notre esprit. Mais y si l'on soutient

seulement que l'idée ^nérale a'est pas un acte simple de rintelligence ^ qu'elle enveloppe on certain nombre de conceptkMiS distinctes , nous ne voyons pas comment on pourrait repousser une explication de ce genre. Comme toute opération qui s'élève au-dessus des choses sensibles et des perceptions de l'expérience, l'idée générale se compose de plusieurs éléments qui peuvent être analysés; elle est formée d'une série d'états de conscience. Notre esprit est ainsi fait, que quand les représentations sensibles ou les impressions intérieures lui font dé&ut, il ne peut plas saisir^ en un moment et par une seule perception , les objets qu'il conçoit; il est réduit à s'appuyer, pour ainsi dire, sur une série de conceptions, d'où se dégage, en raison de l'unité de notre intelligence, et grâce aussi à Tinter- Tention des mots, une idée en apparence une. Quand nous pensons l'humanité , par exemple , ou bien nous n'avons devant nous qu'un mot vide de sens, ou bien nous concevons rapidement, avec l'agilité merveilleuse qui caractérise les opérations intellectuelles, les caractères essentiels qui constituent l'humanité, et qui rentrent dans sa définition : la vie, la raison^ l'existence. Ce n'est pas que les représentations imaginatives , la figure humaine , les différents détails de la physionomie ne puissent concourir à former cet état complexe, d'oti dérive la conception générale de l'espèce humaine. Quelques hommes peut-être ne s'élèvent pas au-dessus de ces imaginations sensibles; et quand ils pensent l'humanité, ils conçoivent seulement^ en raccourci et avec une extrême prompti--

tude^ quelques-uns des individus humains dont la représentation est familière à leur imagination. Cest le propre des esprits réfléchis de mettre sous les idées générales autre chose que des images, je veux dire des conceptions abstraites , des rapports constatés par une comparaison attentive. Mais, dans tous lès cas, les idées générales nous paraissent résulter d'une certaine coordination de conceptions simples et élémentaires, symbolisée par un mot unique : de sorte que quand ce mot se présente à notre pensée , il nous dispense le plus souvent de considérer une à une les idées qu'il résume , et qu'il suffit, pour les besoins de la pensée et du discours, de se représenter un ou deux éléments de cet ensemble d'idées abstraites ou concrètes.

Les observations qui précèdent sont en partie conformes à l'opinion de Hume , mais elles s'en séparent sur un point essentiel : l'existence d'un esprit actif, qu'il ne veut point admettre. C'est par là que pèche ^ en définitive, toute théorie qui rattache à l'associatioa des idées le développement de nos connaissances. On a beau analyser les ressorts de l'esprit, détailler et compter les rouages de son mécanisme, il y a toujours quelque chose que l'analyse ne saisit pas, et qu'elle ne peut saisir, le principe d'activité qui dirige toutes ces opérations, et qui en est le moteur caché (1). A

(1) M. Stuart Mill accorde qaUl paraît impossible que Passocia* lion des idées rende compte de V activité mentale ; mais il prétend que cette impossibilité n*est qu'apparente , et il loue Thypothèse de M. Bain , qui place dans Tactivité propre du cerveau, développée aous Tinfluence du « stimulus organique de la nutrition, » lepria-

ne regarder les choses que par le dehors^ en quelque sorte ^ DOS idées générales dérivent sans doute de ce que plusieurs fois l'image individuelle d'un objet se présente à nous. Mais la répétition de ces images ne servirait de rien , sans un esprit qui sache les comparer^ qui leur fasse subir une certaine élaboration, qui, de concrètes qu'elles étaient, les transforme en idées abstraites, qui enfin accumule peu à peu en lui-même les éléments d'où se dégagera finalement ]'idée gêné-, raie. Les théories fondées sur l'association des idées peuvent suffire à expliquer le mécanisme superficiel de notre esprit, mais elles laissent de côté la cause originelle des tendances qui nous poussent à associer quelques idées plutôt que d'autres. Et comme le dit M. Maury à propos de Hartley : <( L'hypothèse des » philosophes anglais nous ramène , dans tout ce que » l'existence a de mécanique , à une force simple , et » dont les modes engendrent la diversité des phéno- » mènes ; mais cette force elle-même, nous ne saurions D pénétrer jusqu'à son point de départ; et quand, par » un effort suprême, qui est le summum de la corn- » plexité des opérations intellectuelles et de la faculté » pensante, nous arrivons, en nous repliant sur nous- » mêmes , à constater ce que nous sommes et à véri- » fier notre existence par le fait même de la pensée , I) la conscience s'éveille en nous au-dessus d'un mé- » canisme matériel et d'une coordination ^multipliée

cipe de nos actions morales. M. St. Mill , Revue des Cours lUtéraires, sixième année, p. 601.

» de mouvemeate ; il y a alors bu moteur qui ne sau- » rait être la substauce nerveuse en vibration (ni ufte » série d'idées associées les unes aux autres) ; ce moi> teur mystérieux, dans l'homme comme dans toute » la nature, se dérobe à l'expérimentation (1). »

(!) A. Maary, Le Sommeil et les Rêves, p. 48.

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