CHAPITRE IV
LES PBOBABILITÉS DE l'eXPÉBIENCE. LA CAUSALITÉ.
Deux questions dominent toute controverse relative à la causalité. Il s'agit, d'abord, de résoudre cette alternative : ou bien la notioade cause est use no^ '~> tàoÊk {^péçialQ^ xui jgwgrtSj irréductible à toute autre, et ) dont il importe de connaître l'origine ^ ou bien la causalité n'est qu'un mot nouveau et ambitieux, ima- a giné pour représenter la liaison, la succession con- / a tante de deux événements inséparables. Quelle que soit la réponse sur ce premier point , il reste encore à expliquer pourquoi, dans la vie comme dans la science^ nous prenons sans cesse pour guide de nos pensées ce que nous appelons, à tort ou à raison, la notion de cause ; pourquoi, enfin, il y a une nécessité, réelle selon les uns, fictive et illusoire selon les autres, à chercher la raison d'être de toute existence. En d'autres termes : 1^ Quel est le sens, quelle est la valeur représentative de l'idée de causalité ; S® de quelque façon qu'on l'entende, comment comprendre qu'elle devienne un principe nécessaire de la pensée, la loi directrice de nos investigations ?
Tel est le double problème que Hume a prétendu
résoudre sans franchir les limites de son système (1). 11 comptait même trouver, dans ses explications sur ce sujet, une confirmation nouvelle de ses théories. /Pour lui , l'idée de cause, puisqu'elle ne correspond à ^aucune impression initiale, est une invention des phi- (losophes. Rien, ni dans les émotions intimes, ni dans les observations des sens, ne nous suggère la notion prétendue d'une force, d'une énergie productive. Et ( quant à la nécessité apparente qui lie une cause et .un effet donnés dans Texpérience, l'habitude, ou, comme on dirait aujourd'hui, l'association suffit pour l'expliquer. Sur ce point, il n'y a, entre Hume et ses disciples du dix-neuvième siècle, d'autre difTérence que celle qui distingue une hypothèse, présentée timidement et avec quelque embarras, comme il convient à un novateur, d'une affirmation décidée et tranchante, comme il est naturel à des imitateurs qui prétendent avoir vérifié les conjectures du maître. M. Stuart Miil n'hésite pas à dire : (c Pour ce qui est » du sentiment de la nécessité, ou ce qu'on appelle » une nécessité de la pensée (la nécessité réelle oo » objective n'est pas en question pour ces philoso- » phes), c'est, de tous les phénomènes, celui que l'as- » sociation est le plus capable de produire (S). »
Quelque incomplètes et inexactes que nous paraissent les vues de Hume sur la causalité, il faut au moins lui rendre cette justice que, mieux que per-
(1) Œuvres phil., tome I, de la page 95 à la page 224.
(2) M. Mil!, Hamilton, p. 349.
sonne avant lui ^ il a su poser la question et discuter les différentes parties du problème. Il n'a^ pour ainsi dire , laissé à ses successeurs que le choix entre les différentes hypothèses qu'il a lui-même examinées. L'opinion de Maine de Biran , moins nouvelle qu'on ne le croit généralement y a été exposée tout au long et repoussée par Hume ; et ce n'est pas une des moindres curiosités du Traité de la Nature humaine ^ que d'y trouver réfutée à l'avance, par un philosophe empirique , une théorie que les spiritualistes n'ont mise formellement en avant qu'un siècle après , et qui est devenue depuis ce temps , selon les expressions de M. Mill , « le boulevard de l'Ecole intuitive. )>
On ne saurait non plus refuser à Hume le mérite d'avoir compris l'importance du sujet. Ce n'est pas sans quelques précautions oratoires qu'il aborde, dans la troisième partie du Traité de la Nature humaine , ce qu'il appelle <( une des questions les plus élevées de » la philosophie. » Il savait qu'en attaquant le principe de causalité, il touchait aux fondements de toute métaphysique, bien plus, de toute science; et, quelque peu inquiet de la hardiesse de ses vues, c'est avec des détours que ne comporte pas d'habitude l'allure hautaine de son génie , qu'il expose prudemment une théorie dont il voudrait dissimuler la témérité.
Il faut voir combien il s'ingénie à faire croire au-^ lecteur que sa conclusion n'a rien de prémédité et de \ voulu, et qu'il la rencontre comme par hasard, sans s'y attendre , au bout d'une longue et impartiale re-
cherche. En cet endroit, sa méthode, plus savante qu'elle tià'en a Tair , est pleine d'artifice , et manque un peu de franchise. Donaons-ea un exemple. Après avoir analysé les éléments que contient Tidée de cause : 1** la contiguïté dans l'espace, 2^ rantériorité (jians le temps , 3^ et surtout la liaison nécessaire , il cherche, sans la trouver, l'impression initiale d'oà dérive une pareille notion : « Faut-il donc, » s'écrie* t-il , (( abandonner mon système, et reconnaître que je >) possède une idée qui n'a été précédée d'aucune n impression correspondante? Non ; car la vérité de )) mon système a déjà été démontrée. Que faire alors? » Il faut imiter ceux qui , n'ayant pas rencontré ce » qu'ils cherchaient à l'endroit où ils comptaient pré- » cisément le trouver, battent le terrain tout autour^ » sans aucun plan ni dessein déterminé y dans l'espé* )) rance que leur bonne fortune les mettra d'elle-même >\ sur la voie (1). » Hume ne se fie pas au hasard autant qu'il le dit ; mais , avec une feinte naïveté ^ il veut paraître ignorer où il va, et, par un procédé qui rappelle la méthode de Socrate, donner à une théorie habilement construite l'apparence d'une vérité qui s'offre d'elle-même , et qui a d'autant plus de chance d'être vraie, qu'elle a été moins prévue. « Je ferai » remarquer au lecteur, » dit-il à la fin de son travail , alors qu'il s'est enfin décidé à démasquer son jeu, et à parler de la succession constante, qui est, d'après lui, le principe de, l'idée de cause, « je ferai
(1) TraiU, tome I, part. m. aea. H. p« 105.
» remarquer que cette nouvelle relation s'est décou- » verte à nous, au moment où nous y pensions le » moins, et tandis que nons étions entièrement ab- » sorbe par un autre sujet (1). »
Venons maintenant au fond des choses, et, dépouillant de ses artifices oratoires l'exposition dé Hume , résumons ses théories , tout en les critiquant.
Sur le premier point, c'est-à-dire sur la valeur! représentative de la notion de cause , Hume n'hésité 1 pas : il nie l'idée de causalité. N'est-ce pas la nier,) en effet, que la réduire à ne représenter que l'antécédent , qui devance l'effet , sans qu'on puisse dire qu'il le produit? Ici le scepticisme de Hume ne se contente pas de refuser à nos conceptions la valeur objective que nous leur accordons; il conteste la notion elle-même , et assure , par exemple , que nous ne nous entendons pas, quand nous parlons de forcé, de pouvoir, de caase active et efficace.
Dans ce premier débat, c'est avec le sens commud que Hume a d'abord affaire ; car le sens commun né' se laissera pas facilement convaincre qu'il ne conçoit pas ce qu'il croit si nettement concevoir, c'est-à-diré des énergies agissantes et productrices. Mais c'est avec Maine de Biran surtout que la doctrine du philosophe écossais entre en lutte ; car Maine de Biran ne constate pas seulement le fait de l'idée de cause T) il en donne l'explication philosophique , et en déter- 1 mine avec précision l'origine.
(i) Traité, fieci VI, p. 117.
Sur un point , Hume est d'accord avec Maine de liran^ avec Dugald Stewart, avec presque tous les [philosophes : c'est lorsqu'il insiste pour montrer que 'l'expérience sensible par elle-même, ne nous permet, en aucun cas, de saisir directement Tacte producteur que nous appelons une causalité. S'ils ne s'aidaient de la conscience et de la raison, c'est^-dire d'une notion préalablement congue de la cause en général , les sens n'apercevraient jamais , dans les choses physiques , que des liaisons constantes ou des coïncidences fortuites de phénomènes : les causes et les effets , dans le monde matériel , ne leur seraient connus qu'à titre d'antécédents et de conséquents. Mais ici, on le sait, les idées de Hume sont moins originales que justes, et il n'a pas le mérite d'avoir le premier exprimé une vérité que Hobbes avait déjà saisie, et qui était devenue, après lui, un lieu commun dans la philosophie anglaise. Dans des termes qui annoncent le Traité de la Nature humaine , Hobbes avait dit : « Ce que nous » appelons expérience n'est que le souvenir de tels » ou tels antécédents suivis de certains conséquents. » Butler, Gollins, Berkeley, Locke, ont tous soutenu la même opinion. C'est qu'en effet rien n'est moins contestable. ^Les analyses les plus profondes de la physique et de la chimie s'arrêtent toujours aux apparences. Elles ne soulèvent jamais le voile qui couvre les forces cachées de la nature; et, si nous ne pouvions introduire, dans notre conception da monde extérieur, que les idées sensibles, l'univers resterait pour nous un immense assemblage de phé-
nomènes qui se déploieraient^ sans doate^ dans un certain ordre de temps et de lieu^ mais dont on ne pourrait jamais dire quelle est leur raison d'être, et quelle cause les détermine à se développer suivant cette loi de succession régulière.
Mais s'il en est ainsi du monde où ne plonge encore que le regard des sens , les choses changent et la nature prend un autre aspect, quand les phénomènes qu'elle présente à nos yeux sont interprétés et expliqués par l'esprit humain tout entier. En vain nous dit-on que les forces, que les causes, ne sont que de vaines entités scolastiques, qui doivent rejoindre, dans le pays des chimères, les qualités occultes et les formes substantielles l En vain les théories modernes, exduant du monde physique ces puissances, ou vivantes, ou tout au moins actives , que la vieille science admettait, nous représentent-elles la nature comme une machine qui ne diffère |des autres que par ses proportions infinies ; une machine où d'innombrables ressorts font jouer d'autres ressorts, sans qu'on puisse jamais découvrir, sans qu'on doive jamais chercher le moteur, la force initiale! Nous nous obstinons, malgré tout, à voir, dans ces couples de phénomènes que les lois scientifiques déterminent, autre chose que des faits |qui se succèdent. Déjà vive quand il s'agit des phénomènes de la matière inorganisée, notre croyance à la force devient irrésistible en présence des fonctions de la vie. Cette croyance est-elle trompeuse? Â coup sûr, elle est universelle et invincible. Le jour même où il serait démontré que dans
Fanivers phénoménal tont peut, être expliqné par le mécanisme , et où la conjecture actuelle deviendrait une certitude^ nous n'en persisterions pas moins à supposer que derrière les apparences se dérobent à nos yeux, ou des milliers de causes distinctes, ou une cause unique et infinie ; et, selon les propres expressions de Maine de Biran, « Fidée d'une force pro- » ductive se présenterait encore obstinément à notre » esprit, et subsisterait, malgré nous, dans Tintimité » de la pensée (1). »
C'est ce que Hume ne veut pas admettre, et la coa* yscience ou la raison n'ayant rien à ajouter, d'après lui, aux perceptions des sens, le monde reste vide de toute cause , de toute force active. En raisonnant lt)our établir sa thèse. Hume commet d'ailleurs une /confusion assez grave, il attribue à ses adversaires Ixxne prétention qu'ils n'ont jamais eue : « Si notre es- » prit, )) dit-il, « était capable de découvrir le pou- 1 » voir et l'énergie d'une cause quelconque, nous [ » pourrions prévoir et prédire l'effet sans avoir re- » cours à l'expérience. » Les partisans les plus décies de la notion de cause ne se sont jamais flattés d'une pareille puissance de divination. Gomme Hume, ils reconnaissent que l'expérience physique ne saisit directement que des successions de phénomènes ; mais ils soutiennent que, ces couples une fois déterminés par l'observation, l'esprit voit dans le premier fait plus qu'un antécédent. Gomme Hume ils accor-
(1) Maine de Biran, Œuvres inédites, éd. Navillc, tome I, p. 25T.
dent encore que la raison elle-même est incapable de déterminer à l'avance quel sera précisément l'effet d'nne cause donnée ; mais ils soutiennent qu'a priori l'esprit humain affirme qu'entre deux phénomènes^ qui se trouveront dans telle et telle condition y il y aura un rapport de causalité. En d'autres termes, ce que l'esprit fournit ici comme partout, c'est la forme : ce que l'expérience apporte , c'est la matière. Et ^Hame, qui raisonne très*ju6tement si son argumen* tation ne porte que contre des philosophes excessif» qui voudraient tirer de la raison même des connaissances expérimentales, Hume échoue, s'il dirige ses attaques contre ceux qui voient dans la raison , non, \h source de connaissances positives et particulières, mais seulement le principe de vérités générales et régulatrices.
Quoi qu'il en soit, sachons gré à Huine d'avoir établi fortement que l'idée de causalité ne peut avoir son principe dans l'expérience extérieure. Qu'il ait eu le^ tort de ne pas reconnaître à la conscience des droits qu'il avait raison de refuser aux sens , comment s'en' étonner, si l'on songe que la question de causalité est pour ainsi dire solidaire de la question de sub« stance, et que Hume niait toute substance (1) ?
Mesurons en effet dans toute sa portée l'affirmation de ceux qui prétendent expérimenter en eux-mêmed^ une cause véritablement active et directement saisie. Parler ainsi^ ce n'est rien moins qu'affirmer que l'es-
(1) Voir chap. II.
prit humain peut, en un cas au moins, sortir du phénomène, et pénétrer jusqu'à une réalité substantielle, qui ne se révèle pas seulement par des manifestations extérieures, mais qui se laisse apercevoir eu elle-même et dans les profondeurs de son être. Or , Hume faisait passer sous le même niveau les faits extérieurs et les faits de Tâme, et les réduisait, les uns et les autres, à n'être que de purs phénomènes. Et alors que la lumière des faits elle-même lui montrait, sans qu'il pût la repousser, ce fait unique, nouveau dans la nature, qui ne ressemble à rien, et qu'on appelle la conscience humaine, il ne se décidait pas à comprendre que, dans ce fait nouveau, l'esprit, placé dans d'autres conditions, peut recueillir d'autres notions que dans l'expérience sensible.
Tel est le principe général du scepticisme que Hume professe à l'endroit de toute explication psychologique de l'idée de cause; scepticisme d'autant plus remarquable qu'aucune des solutions qui ont été proposées, avant ou après Hume, n'a échappé à son œil scrutateur.
En effet, quoique les philosophes spiritualistes s'accordent généralement à faire des actes de la volonté le type primitif d'après lequel nous formons notre idée de cause et de pouvoir producteur, ils ne s'entendent pas tout à fait sur la question de savoir quel est le point précis de notre activité volontaire , où apparaît la notion de cause , et ils ont présenté sous diverses formes la théorie qui leur est commune. Ces différents points de vue, Hume les a tous distingués.
« On pourrait prétendre, » dit-il, « que nous avons à » tout instant conscience d'un pouvoir intérieur, pou* » voir que nous sentons en nous-mêmes toutes les / )) fois que, par un simple commandement de notre vo« )) lonté, nous pouvons mouvoir les organes de notre » corps (1). » Maine de Biran reconnaît dans ces lignes l'expression de sa propre théorie. Plus loin. Hume se demande « si l'impression originale qui sert )) de modèle à Tidée de cause ne serait pas cet effort, ^ 0 ce nisus, dont nous avons conscience , quand nous » rencontrons une résistance de la part des corps )) étrangers (%). » Ceci est précisément l'opinion de M. Engel y ce philosophe berlinois auquel Maine de Biran reprochait d'avoir déplacé l'origine de l'idée de force ou de causalité ; car M. Engel soutenait que ce la » véritable essence de la force consiste dans la possi- » bilité de saisir et de déterminer une force étrangère^ 9 extérieure, de se mettre en conflit et action avec une » force étrangère qui résiste (3). » Et, enfin. Hume examine une troisième hypothèse : celle où l'idée de cause dériverait, non de l'action que notre volonté exerce sur le corps, sur les muscles, mais de celle qu'elle exerce en quelque sorte sur elle-même, en donnant naissance à de nouvelles idées (4). Cette nouvelle modification de la théorie de la causalité fondée sur la
(1) Essais, sect. Vn, p. 74.
(2) Môme essai, p. 77.
(3) Maine de Biran, (JEuvres inédites, p. 269.
(4) Essais, sect. Vil, p. 77.
volîtion, a encore rencontré son défenseur, son propagateur spécial; puisque, à peu près de la même façon, un philosophe anglais contemporain, un disciple de Hamilton, un adversaire de Técole empirique y M. Mansel , cherche l'origine de l'idée de cause , non dans l'action de la volonté sur les mouvements corporels, mais dans la production de la volonté par nousmêmes : « Dans tout acte de volition , j'ai pleinement » conscience qu'il est en mon pouvoir de former une » résoTution ou de m'abs tenir : c'est là ce qui consti- » tue la conscience représentative de la volonté libre » et delà puissance (1). »
, Cette diversité de points de vue, chez des philoso- /phes qui tendent tous à une même conclusion , serait /plutôt contraire que favorable à la thèse que défend irécole spiritualiste. Car, pourrait-on dire, si le sentî-^ ment de notre causalité personnelle est aussi irrésls-^ tible, aussi manifeste que le prétend Maine de Biran y comment se fait-il que, dans son école même, son avis n'ait pas unanimement prévalu, et qu'on se soit vu obligé de chercher ailleurs que dans l'action de notre volonté sur nos organes , le prototype de notre idée de force? Nous aimons mieux, cependant, expliquer cette variété d'opinions dans une thèse commune, par une vaine recherche d'originalité, que par une impuissance radicale de l'esprit humain à se saisir lui-même comme une force active et productrice. Nous croyons,
(1) Voir M. Stuart Mill, HamiUon, p. 352 , et aussi M. de Rômusat » Philosophie religieuse.
avec Maiae de Biran^ que l'énergie d'une cause agis* santé ne se montre jamais mieux à nous que dans l'acte musculaire, quoiqu'elle puisse se révéler encore, mais à un moindre degré, soit dans l'action que notre être tout entier exerce sur les autres êtres de ce monde, soit dans la conscience de ce pouvoir incontestable par lequel notre volonté domine et maîtrise notre intelligence et notre sensibilité. Mais il n'en est pas moins inutile de chercher ailleurs que dans le fait particulier signalé par Maine de Biran , l'origine de la notion de cause ; il est inutile de sortir de nous-mé-^ mes pour percevoir l'effort qui nous inspire l'idée de la force; et il est chimérique de vouloir, avec M. Mansel , saisir cette action ef&cace dans je ne sais quel pouvoir mystérieux, qu'un moi absolu, incompréhensible , distinct de nos facultés elles-mêmes, exercerait sur nos volontés. Quand on a saisi dans notre conscience intime le pouvoir volontaire, il nous paraît impossible d'aller au delà. Laissons donc la question sur le terrain oà Ta placée Maine de Biran. C'est là qu'est la vérité, et nous allons montrer que les arguments de Hume ne • réussissent pas à en détruire révidence.
D'une façon générale y l'argumentation de Hume se^ réduit à tirer de l'hypothèse qu'il combat des conséA quences exagérées qu'elle ne comporte pas; à prouver, ce qui lui est facile, que ces conséquences ne se vérifient pas dans l'expérience; et, par suite, à repous*ser une théorie dont il a habilement confondu la cause et les destinées avec la vérité des conséquen-
ces qu'il lui attribue. S'il est vrai que nous avons '/conscience d'un pouvoir intérieur, dit Hume, nous devrions, d'avance et antérieurement à toute expérience, prédire l'effet de ce pouvoir. Or, rien de pa-/- Ireil n'arrive ; et c'est seulement après coup que nous apprenons si notre volonté a réellement réussi à mouvoir nos membres. De même , si cette conscience était ^^ réelle, nous devrions connaître tous les intermédiaires par lesquels notre volonté d'agir se transmet jusqu'au membre qui agit; or, les nerfs, les muscles, toutes les parties matérielles que la volonté met en jeu pour exécuter le mouvement qu'elle a résolu, nous les ignorons. Après cet éclair de lumière, que la volonté fait luire dans notre conscience, vient la nuit profonde, et nous ne connaissons rien des opérations mystérieuses de notre corps. En6n, en troisième lieu, si nous avions conscience de notre pouvoir volontaire, nous devrions être en état d'expliquer pourquoi ce pouvoir n'a d'empire que sur quelques-unes de nos facultés, « sur la langue et sur les doigts, par exem- » pie, non sur le cœur (1). »
Hume triompherait s'il prouvait, à la fois, que ces conséquences présumées de la théorie qui est en discussion ne se confirment pas dans l'expérience, et qu'elles résultent cependant nécessairement de la thèse spiritualiste. Mais, victorieux sur le premier point, Hume ne l'est pas sur le second , et dès lors toute son argumentation tombe.
(l)Tomel, p. 206.
Demander, en premier lien, qne la conscience du potivoir producteur soit accompagnée d'un instinct prophétique qui détermine a priori la nature de l'effet, c'est demander l'impossible. En fait, la volonté de mouvoir nos membres est toujours suivie, sauf dans des cas exceptionnels, de l'exécution immédiate de ce mouvement musculaire. C'est dans cette production ^ réelle d'un effet particulier par une cause donnée, que ^ nous saisissons expérimentalement l'idée. de forQe.ou ) de pouvoir. L'école spiritualiste ne prétend pas davantage. Elle ne sort pas de la réalité comme fait Hume ; elle ne se place pas dans l'hypothèse chimérique d'une, volonté inefûcace, et, si je puis dire, d'un pouvoir impuissant, qui ne produirait pas l'effet qu'il veut, et auquel Hume demande cependant d'avoir conscience d'une action qu'il n'accomplit pas. Gomme le dit Maine de Biran, il ne s'agit pas de prévoir, » mais de bien sentir ou apercevoir ce qui existe (1). » Hume, je le répète, n'a pas remarqué qu'il poussait^ l'exigence jusqu'à réclamer que la volonté eût con«^ science d'un pouvoir qu'elle n'exercerait pas, et que y dans l'énergie de la cause, on saisit d'avance un effet qui ne serait pas encore produit. Or, il est bien évident que cette énergie ne peut se révéler à la con- ^ience que lorsqu'elle agit réellement. C'est dans*^ cette expérience de la cause effectivement agissante \ et immédiatement suivie d'effet, que nous pouvons l percevoir la force et la causalité. Il ne faut point aller
(1) Maine de Biran i Œuvres posthumes , tome I, p. 260.
aa delà de cette unique affirmation : l'action causale est un fait que nous saisissons en nous quand il se produit. Et Maine de Biran lui-même a tort quand il admet que l'énergie de la cause, considérée en ellemême, avant toute production d'e£fet, « emporte avec » elle une sorte de pressentiment ou de prévoyance » du succès* » Confusion manifeste : car, à vrai dire, reneige de la cause ne se sépare pas de TefTet produit, et nous ne savons pas, quant à nous, ce que serait une cause qui ne produirait pas d'effet.
f^ Hume exige encore une condition impossible à réaliser, quand il prétend que la cause ne peut se con* naîlre elle-même que si elle saisit en même temps tous les ressorts par lesquels les volitions s'exécn* tent (1). Que le mouvement de nos membres ne soit que le résultat d'une longue série d'opérations inaperçues pour la conscience, c'est ce que personne ne peut contester. Mais est-il nécessaire que notre conscience aille jusque-là ? Ne suffit-il pas, pour qu'elle se connaisse véritablement comme une cause libre et efficace, qu'elle saisisse l'acte initial qui est le point de départ de cette série de phénomènes et qui met en mouvement toute cette chaîne d'opérations? Et, de plus, cette connaissance est^elle possible ? Une force qui se sait agissante, et qui puise cette science dans un sentiment intérieur, peut-elle en même temps se représenter les organes matériels qui servent d'instra-
(i) Ce raisonnement de Hume a été reproduit par Hamilton, et cité par M. Mill, qui le trouve péremptoire.
meDts à son action, et qae les sens seuls peuvent nous
fidre connaître ? Demander que la conscience saisisse
les opérations physiologiques qui s'accomplissent dans
le corps à la suite de l'acte volontaire, c'est une erreur
analogue à celle que commettent les physiologistes^
quand ils déclarent qu'ils nieront l'âme jusqu'à ce qu'ils
l'ûent rencontrée au bout de leur scalpel. Maine deBi*
ran a admirablement montré que cette connaissatfce
des organes matériels est inutile à la conscience de
l'action, et en même temps impossible, contradictoire
en elle-même. Il n'y a rien à ajouter à sa démonstration»
Enfin, quand Hume s'étonne que la cause ac^
tive dont nous avons conscience ne se rende
pas compte à elle»mème des limites de son empire^
qae réclame-l-il autre chose, sinon qu'une force qui
agît connaisse ce qui est en dehors de son action ?
Qo'one grande partie de nos fonctions organiques)
échappe à la domination de notre volonté, c'est un)
fiait d'expérience ; mais pourquoi en est-il ainsi ? C'est
ce qu'il est difficile de savoir ^ c'est ce qu'il est en
tout cas impossible que sache, par une conscience
immédiate, une force qui n'intervient pas dans ces
opérations. La conscience est en proportion de l'action^
et notre volonté, dans le sentiment qu'elle a d'elle^*
ffiteie, ne peut dépasser les bornes de son activité, '
U ne faut donc pas être surpris que nous ne sentions
pas l'énergie de notre volonté dans des fonctions aux*
quelles elle ne se mêle pas. Et quand Hume, à l'appui
de son raisonnement, nous fait remarquer qu'un amr
puté ou un paralytique croit eBOore avoir le
de remuer ses membres^ et que rillusion d'une force ! agissante survit ainsi aux instruments sur lesquels elle ne peut plus s'exercer^ Hume invoque des faits ui peuvent aisément se retourner contre lui ; car cette croyance persistante prouve péremptoirement que pour avoir la conscience de notre énergie, il n'est nullement besoin de connaître les ressorts que cette énergie met en jeu , puisque , les ressorts une fois disparus, cette énergie subsiste encore.
En définitive, Hume se croit autorisé à nier le fait de la conscience intérieure d'un pouvoir actif, poor Vois raisons : 1^ parce que le sentiment de la cause ne contient pas la prédiction de l'effet ; 2^ parce que la I conscience de la volonté qui ordonne ne comprend as la représentation des ressorts qui exécutent ; o parce que la volonté qui agit quelquefois^ ignore pourquoi elle n'agit pas toujours. N'est-il pas de toute évidence que ces raisonnements ne sauraient prévaloir contre la conscience de notre pouvoir personnel, si réellement cette conscience existe ?
/ Si Hume la nie, nous savons pourquoi. La force ' n'est que la manifestation de la substance. La cause ^ n'est qu'une substance qui agit. Qui nie Tune nie l'autre. Pour un spiritualiste convaincu que le monde est un ensemble de forces, de substances distinctes, il n'y a rien d'étonnant à ce que l'une de ces forces soit douée d'intelligence ; que , par conséquent, elle prenne conscience d'elle-même, de ses efforts, de son action. Mais pour un empirique qui ne voit dans l'esprit que des impressions^ dans l'univers que des
phénomènes^ l'idée de cause, si elle était réelle, serait un prodige inexplicable. Et le système emporte la vérité; ridée préconçue domine les observations les plus daires.
Il nous semble, en effet, que, pour tout esprit exempt de préjugés , il n'est pas contestable que l'exercice de notre volonté nous donne la notion d'un 1 pouvoir réel. Que l'on dise que cette conscience «st ( une illusion, et qu'on le prouve : alors nous nous rendrons aux raisons de nos adversaires. Mais ce qui doit éveiller notre défiance, c'est que, dans cette discussion, Hume ne nie pas seulement l'autorité du fait, il nie le fait lui-même. Et cependant, que ces soit une illusion ou non, le fait existe : nous sentons! en nous-méme une énergie véritable, tantôt Ianguis-\ " santé et molle aux heures d'énervement et d'affaissement , tantôt vigoureuse et forte, lorsque les ressorts de la vie se sont retrempés ; et cela, non pas seulement pour les mouvements musculaires, mais pour tous les actes auxquels notre volonté participe. Quand nous prenons l'initiative d'une action quelconque, quand, dans la plénitude de notre liberté, nous nous détermi* nous à une résolution grave, n'est*il pas vrai que le sentiment de notre énergie, de notre causalité, déborde pour ainsi dire de notre âme ?
D'ailleurs, sans insister sur l'origine de l'idée , il y* a une chose incontestable, Hume le reconnaît : ridé< existe; la notion de force est familière à Tesprit hu-i main. D'où vient-elle? Qu'est-ce que cette idée vul-' gaire, universellement répandue, de pouvoir actif, de
puissance productrice? Une invention des philosophes ? Mais elle se développe dans tous les esprits ! /C'est qu'elle est formée, répond Hume, de ce senti- \ment d'effort que noas éprouvons, en présence d'une Irésistance extérieure, de ce nisus animal^ dont nous {faisons alors l'expérience. Nous sommes donc capables de sentir l'effort de notre énergie physiologique. Et pourquoi l'effort intellectuel, le nistis intérieur, ne seraitril pas, lui aussi, saisi par la conscience? Pourquoi n'entrerait-il pas , comme élément essentiel , dans la formation de l'idée de cause?
En accordant qu'il y a dans la notion de force un élément additionnel qui dérive de ce qu'il appelle un nisits animaly Hume est sur le point d'avouer qu'il y a, dans ridée de cause , autre chose que la conception d'un antécédent invariable , et de dire avec M. Stuart Mill ; « Nous faisons l'expérience d'un effort toutes les » fois que nous mettons un objet en mouvement, et^ )) par suite, nous formons naturellement et inévî- » tablement notre première conception de toutes les » forces de l'univers, par analogie avec les volitions » humaines (1). »
Mais ce ne sont là que des inconséquences et des
aveux involontaires. Hume maintient, malgré tout, que
\ la notion de cause , considérée comme la représenta-
Ition d'un fait spécial, immédiatement perçu, n'est
'qu'une chimère. <( L'esprit n'a aucune idée des choses
^ » qui n'affectent ni les sens, ni la conscience. Il semé
(1) M. Stnart Mill, Hamilion, p. 355.
>} ble donc nécessaire de conclure que nous n'avons » aucune idée de connexion et de pouvoir, et que ces )) mots n'ont aucune espèce de sens. »
Avec des conclusions aussi absolues, on se met en opposition, non pas seulement avec telle ou telle philosophie, qui explique à sa façon Torigine de Tidée de cause , mais avec la science qui fait de cette notion le principe de ses recherches , avec l'humanité tout entière qui s'en inspire dans tous ses actes. Or, si Hume ne craint pas de combattre les systèmes philo* sophiques, il est du moins très-disposé à s'incliner devant le sens commun ; et s'il ne croit pas à la solidité des principes qu'admettent la majorité des hommes, il est cependant fort préoccupé de les expliquer et de s'en rendre compte , surtout quand il s'agit de principes dont il comprend l'importance. Et la notion de cause est de ce nombre. « Certes, s'il y a entre les )) objets une relation qu'il nous importe de connaître, » c'est celle de cause et d'eflet. Sur cette relation repo- » sent tous les raisonnements qui concernent les ques- » lions de fait, les vérités d'existence. Grâce à cette )) relation seule, nous obtenons quelque certitude » touchant les objets qui échappent au témoignage de » nos sens ou de notre mémoire (1). » Il importe donc de savoir quelle est cette nécessité secrète qui nous force à considérer deux phénomènes comme dépendants l'un de l'autre, comme produits l'un par rautre. C'est ici la seconde question que nous avons
(i) Essais, sect. Vil, p. 87.
signalée au début de ce chapitre. Hume^ comme nous le verrons^ la résout d'une façon véritablement originale, et sa théorie a directement provoqué celle qui défraie aujourd'hui la logique inductive de M. Sluart Mill et de ses amis.
Distinguons^ d'abord, deux choses : la vérité ^énéraie, qui nous paraît une loi de la raison, et que Hume définit ainsi : « Tout ce qui commence à exister doit » avoir une cause, une raison d'être ; » et ^ en second lieu, l'application particulière que nous faisons de ce principe à la recherche expérimentale des causes dans le monde physique et moral : ce qui revient à discuter la légitimité et le fondement de l'induction. . .\,,^ ^ V
Hume, qui ne saurait admettre que le principe de causalité soit antérieur à l'expérience, a du moins I pris la peine de discuter la valeur de ce principe. La ! plupart des philosophes, dit-il , le considèrent comme certain ; les uns croient pouvoir le démontrer, les autres le prennent pour une vérité intuitive. ITfânt donc, avant de présenter une nouvelle théorie, critiquer les anciennes et prouver que le principe en question n'est ni une vérité intuitive, ni une vérité de raisonnement (1). Hume a beau jeu contre les philosophes qui , comme Hobbes, Clarke et Locke, ont tenté une démonstration a priori du principe de causalité : « Il est le premier, à ma connaissance, »^t D. Steward, « qui ait prouvé d'une façon satisfaisante
(1) Tomel, p. 106 et suiv.
I) que toute démonstration tendant à établir la nécessité » d'une cause pour toute existence nouvelle ne peut » être que fausse et sophistique (1). » Lorsque Glarke, par exemple y veut fonder l'évidence de ce principe sur l'absurdité qu'il y aurait à ce qu'une chose fût à ellemême sa propre cause; lorsque Locke, par un raisonnement analogue, insiste sur l'impossibilité de soute* nir qu'an être a pour cause le néant (is produced by wthmg), ces deux philosophes font un cercle vicieux, puisque l'absurdité sur laquelle ils s'appuient ne demeure une absurdité qu'autant que l'on respecte le principe même dont ils recherchent la démonstration. Sij par hypothèse, on écarte un instant le principe de causalité, il n'y a plus aucune nécessité à dire que les choses ont le néant pour cause, ni qu'elles sont à eUes-mémes leurs propres causes ; puisque c'est uniquement le principe de causalité qui nous fait une loi de la recherche des causes.
Toute tentative pour démontrer le principe de causalité est donc impuissante, et condamnée à n'être qu'un cercle vicieux. Les philosophes qui s'imposent cette tâche ingrate oublient que, quoi qu'ils fassent, ils n'échapperont pas dans leurs raisonnements à la domination d'un principe qui est au fond de la raison humaine. La réfutation que Hume présente ici, nous la retrouvons, presque dans les mêmes termes, dans Hamilton, qui attribue à Wolf et aux disciples de Leib* nitz le raisonnement que Hume combat chez Glarke et
(1) D. Stewart, Dissertation, etc., p. 178.
chez Locke. « Ecoutez, » dit Hamilton, a ce qa'on )» donne pour une démonstration. Tout ce qui est pro- » duit sans cause n'est produit par rien, ou, en d'aa- » très termes, a rien pour cause. Mais rien ne peut » pas plus être une cause qu'être quelque chose. La » même intuition qui nous apprend que rien n'est pas » quelque chose nous montre que chaque chose doH » avoir une cause de son existence. A cet argument » nous répondrons que l'existence des causes étant le D point en litige, il ne faut pas la prendre pour vraie » dans le raisonnement même qui doit prouver aa » réalité. En excluant les causes, nous excluons toutes » les causes, et, par conséquent, nous excluons rien )) considéré comme cause : on ne peut donc pas, con* » trairement à l'effet de cette exclusion, supposer que n rien soit une cause, et de l'absurdité de la supposi- » tion conclure à l'absurdité de l'exclusion même. Si » toutes les choses doivent avoir une cause, il s'en- » suit que, par la raison qui a^ fait exclure les antres » causes, il faut faire de rien une cause. Mais c'est là » précisément le point en question : on veut savoir si » toutes les choses ont une cause ou non ; on viole » donc le premier principe du raisonnement en pre- )i nant pour vrai l'objet du débat (1). » Les idées et les expressions de Hamilton se trouvent presque textuellement dans le Traité de la Nature hu$naine. Sur ce premier point, Hume a facilement raison de
(1) HamUton, lectures, H, 391, 392. Conférez Hume, tome I, p. 108.
— tasses adversaires. Mais noas sommes moins disposé à le suivre^ quand il affirme que le principe de causalités n'est pas davantage une vérité évidente par ene-\ méme^ une intuition de la raison. II n'y a, on le sait^ ) que quatre relations d'idées qui donnent lieu, d'après Home^ à une certitude immédiate. La causalité ne^ rentre dans aucune d'elles ; elle ne peut donc aspirer( à être intuitivement saisie. Mais sur ce point, la théo-1 rie de Hume est tout à fait arbitraire ; il n'a aucun! droit de réduire à quatre catégories les rapports im- j médiatement aperçus par l'esprit, et, par suite, les t conséquences qu'il tire de cette supposition tombent avec le système qui leur sert de principe.
Mais il insiste, et reconnaissant que l'impossibilité de concevoir le contraire du principe de causalité, à savoir, un commencement d'existence sans cause, prouverait, si elle était réelle, que ce principe est une intuition a priori, Hume s'attache à montrer que cette impossibilité n'existe pas. Il admet qu'un commence* ment d'existence peut se produire sans cause productrice, que Tesprit humain, tout au moins, conçoit qu'it\ en peut être ainsi. Nous nions absolument que la rai- / son se prête à cette supposition, bien que, par une hypothèse bizarre, des rationalistes comme M. Mansel acceptent cette possibilité, et rêvent des étoiles où la loi de causalité ne régnerait plus en souveraine. La raison dément de pareilles hypothèses. Il n'y a pas de vérité que l'esprit humain affirme plus résolument que la nécessité d'une cause. Gela est si vrai, qu'il est ^ quelquefois difficile de fiedre comprendre à certaines in* j
C telligences que Diea, la Cause Suprême, n'a pas de "^ / cause; de même que les chimistes ont de la peine à foire admettre aux enfants qu'il y a des corps simples^ dont toutes les molécules sont de même nature. La fausseté de l'opinion Ae Hume, et la nécessité de considérer le principe de causalité comme une lo|. primitive de notre esprit , ressort d'ailleurs de la feiblesse même des explications qu'il donne pour établir que cette vérité se fonde sur l'expérience (1). Voici sa théorie, qui pourrait se résumer dans cette phrase de Maine de Biran : « L'habitude
A » nous crée des causes dans l'ordre des successions,
1 » comme des essences dans l'ordre des coexisten-
j » ces (2). »
^ Si nous étudions de près ce qu'on nomme vulgairement une cause et un effet , nous remarquons , entre ces deux phénomènes, deux premières relations : ils sont contigus dans l'espace, et celui qu'on appelle (( la cause » précède toujours celui qu'on appelle « l'effet. » — On pourrait déjà contester à Hume la vérité de ces deux assertions. La cause est-elle ton- \ ijours antérieure à l'effet ? Non, si l'on admet l'exis-
jtence des causes finales. Il est vrai que la cause finale est prévue par l'intelligence qu'elle détermine ; et^ dans ce sens, elle est idéalement antérieure ; mais
(1) C'est dans le Traité sur la Nature humaitie qu'il faut cherdier les longues explications de Hume sur ce sujet. Dans les EssaU il a fort abrégé sa théorie. Tome I, p. 111 et saiv.
(2) Maine de Biran , Mémoire sur rkabitude.
la succession de deux phéDomènes ne suffi- \ à nous inspirer l'idée de la liaison nécessaire (
c'est une antériorité dont Hume n'a aucune idée. H considère, d'ailleurs, la négation des causes finales comme un corollaire de sa doctrine sur la causalité, n n'y a, dit-il , qu'une seule espèce de causes : les antécédents invariables. Quant à la seconde conditio] de la causalité, la juxtaposition dans l'espace, Hume,^ ici encore, nous parait dans l'erreur. N'y a-t-il pai une multitude de causes, connues comme telles, qui! agissent à distance, et qui, par suite, échappent à la loi générale que Hume admet sans discussion ?
Quoi qu'il en soit, Hume reconnaît que la contiguïté et
sent pas à nous inspirer qu'en fait nous concevons entre un effet et sa cause. Dans une seule expérience de deux faits coDtigus et successifs , nous ne trouvons rien qui ressemble à la nécessité. Trouverons-nous donc cette nécessité au bout de plusieurs expériences ? Hume le croit. Comment cela est-il possible ? « Comment , » dit-il luimême, « ce que nous n'apprenons pas à la vue d'un » objet, pourrions-nous l'apprendre à la vue de cent }) objets absolument semblables au premier ? » C'est qu'à chaque apparition nouvelle des deux phénomènes, une nouvelle impression se produit , et que l'esprit contracte ainsi l'habitude de passer de l'un à l'autre. Une goutte d'eau est assurément impuissante ' à creuser le moindre trou dans la pierre, et cependant un million de gouttes d'eau semblables aura peut-être ce pouvoir. De même, ce qu'une seule apparition des phénomènes n'avait pu faire^ la répétition constante
des phénomènes le fera; et, en effet , nous remar*
quons qu'après un fréquent retour des mêmes couples
de faits, Timagination est déterminée par l'habitude à
penser, en présence de l'antécédent , à son conséquent
ordinaire (its ttstuU attendant). « La répétition constante
» de deux objets ne découvre rien de nouveau en eux,
» et c'est cependant de laque dérive l'idée de pouvoir,
)) de liaison nécessaire. . . C'est que, si cette multiplicité
» d'exemples, d'où dérive l'idée de cause, ne découvre,
» dans les objets^ aucune qualité nouvelle qui puisse
» servir de modèle à celte idée, du moins Vobservation
» de cette succession constante produit une nouvelle
» impression dans f esprit: c'est cette impression qui est
» le modèle réel de l'idée de cause... La nécessité n'est
» donc que l'effet de cette observation d'exemples sem-
» blables ; elle n'est pas autre chose qu'une impression
» interne de l'esprit, une tendance à passer, par la
» pensée, d'un objet à un autre (1). »
Le lien nécessaire par lequel nous unissons les faits n'est donc qu'une tendance de l'imagination. Il en est de l'esprit humain comme de ces menteurs qui, à force de répéter leurs mensonges, finissent par en être dupes eux-mêmes. A force de voir des phénomènes associés^ l'esprit imagine une relation de causalité, une relation nécessaire entre des phénomènes où, en réalité, il n'y en a pas trace.
> Cette relation, effet de l'imagination, est entièrement ; subjective. Il y a cette seule différence, de Hume à
(1) Tome I , p. 210 et suiv.
Kant , que pour Eant le subjectif est le résultat immé^ \ diat de la cqustiiutioaJnteUectueHe de rhomme : pour Hame le subjectif est l'eflet de l'habitude. L'esprit qui, par une fictioo, a créé l'univers, par uue autre fiction crée les rapports qui paraissent unir les phénomènes dont se compose cet univers. Hume avoue que c'est là le plus étonnant paradoxe (the most violent) de toute sa philosophie ; mais il ne croit pas pour cela se tromA per, et iU espère que ses arguments seront assez décisife pour convaincre à peu près tout le monde que les objets de la nature n'ont entre eux d'autres relations que celles de contiguïté et de succession ; que tout le reste n'est qu'un poëme, en quelque sorte, surajouté par notre imagination à la réalité.
Le moyen proposé par Hume pour obvier aux dif* ficultés que soulève la nécessité reconnue d'une liaison causale dans une doctrine empirique, ne saurait nous satisfaire ; mais il n'en est pas moins le meilleur, le seul peut-être qu'on puisse imaginer pour conserver, dans un pareil système, l'ombre et lapparence de la nécessité dans les rapports des phénomènes. Nul doute que M. MiU et son école n'adhère à cette théorie, quoiqu'il ne l'ait pas expressément déclaré. C'est ce moyen que, dans un récent travail , un philosophe de l'école française présentait au philosophe anglais comme l'unique voie à suivre pour se tirer d'embarras. Comme il n'est guère possible de mieux résumer l'opinion de Hume, nous citerons en entier ce passage, emprunté à la thèse de M. Lachelier sur le Fondement de {Induction: a Supposons, d'abord, que
» l'indaction spontanée ne soit pas an jugement porté » par notre esprit sur la succession objective des phé* » nomènes, mais une disposition subjective de notre » imagination à les reproduire dans l'ordre où ils ont » frappé nos sens ; on peut accorder^ sans franchir les » bornes de Tempirisme^ que cette disposition, d'abord j) purement virtuelle, se développe en. nous sous Fin- » fluence de nos premières sensations, et l'on conçoit, )) en même temps, que, faible à son début , elle soit » incessamment fortifiée par l'ordre invariable dans » lequel se succèdent, en fait, toutes ces sensations. » Supposons, en second lieu, que la probabilité con- » sisle pour nous dans une habitude puissante de » l'imagination, et la certitude dans une habitude » invincible, le passage de la probabilité à la certitude » n'a plus, à son tour, rien d'inconcevable, pourvu » que Ton n'attache pas au mot invincible un sens )) trop absolu , et que l'on avoue que notre croyance » à la causalité universelle, fondée sur un nombre » prodigieux d'impressions conformes, pourrait être )) ébranlée à la longue parle choc répété d'impressions )) contraires (1). » Quoiqu'il s'agisse ici du principe d'induction, et non, à proprement parler, du principe de causalité, les lignes que nous venons de citer contiennent, mutatis mutandiSy l'expression exacte de la pensée de Hume (2).
(1) M. Lachclier. Du fondement de l'induction, p. 28, 29.
(2) Voici comment Hume résume sa théorie : « Vidée de la » Dôccssité dérive de quelque impression. Il n'y a pas d'impression
Noos lui objecterons d'abord l'impossibilité de coi fondre nne tendance de rjiaagination, quelque entrai*^ nante qu'elle soit^ avec une affirmation aussi invincible que la croyance à une caose pour toute existence nouvelle. Nous trouvons tous, dans notre expérience personnelle y des habitudes invétérées contractées par notre imagination : or, y a-t-il quelque ressemblance çntre les conceptions qu'elles nous suggèrent et les jugements nécessaires que nous impose le principe de causalité? De plus, combien serait lent et compli* que le développement de cette tendance Imaginative t n faudrait, pour lui donner une force même modérée, un nombre considérable d'observations. Cela peut-il se concilier avec la spontanéité de nos affirmations , avec la curiosité instinctive de l'enfant?
Si le mot cause n'exprime pas un rapport spécial de dépendance entre deux phénomènes, s'il représente seulement la succession constante, pourquoi donc
» fournie par les sens qui puisse donner naissance à cette idée. D » faut donc qu'elle dérive d'une impression intérieure ou d'une im- » pression de réflexion. Or il n*y a pas d'impression intérieure qui » se rapporte au sujet qui nous occupe, si ce n'est cette inclination, » effet de l'habitude, qui nous pousse à passer d'un objet à l'idée de » l'objet qui l'accompagne ordinairement. C'est, à n*cn pas douter, y» cette inclination qui constitue la nécessité ( is the essence of neces^ o sity). En un mot, la nécessité existe dans l'esprit, non dans les B objets ; et il ne nous est pas possible de nous faire la moindre idée >• de cette nécessité considérée comme une qualité des choses. Ou » bien nous n'avons aucune idée de la nécessité , ou la nécessité » n'est que la tendance de la pensée à passer des causes aux effets » et des effets aux causes, conformément à leur liaison constatée * par l'expérience. » T. I, p. 212.
n'intervertissoos-DOus pas quelquefois les termes d'une relation aussi fragile? Deux phénomènes se suivent
sans cesse. Ne pourrions-nous pas appeler indifféremment cause et effet chacun de ces phénomènes , puisque le mot cause et le mot effet ne désignent que des faits successifs? Et cependant, en réalité, nous mettons dans ces deux termes une énergie de sens tellement spéciale, que toute confusion est impossible* Dira-t-on que ce qui empêche la confusion , c'est seulement Tantécédence invariable? Mais si nous appelons came le premier phénomène pergu, celui qui sert de point de départ à Tinférence , et effet celui qui est inféré, n'y a*t*il pas des cas où nous devriofts appeler catise ce que nous appelons effet? Si, par exemple, sans voir le feu, nous éprouvons de la
/ chaleur, et concluons à l'existence du feu, ne devrionsnous pas , conformément aux règles de la logique de Hume, considérer la sensation de chaleur comme la
\ cause du feu? Pour rendre cette absurdité possible, il
1 suffirait que les deux phénomènes se produisissent un certain nombre de fois dans Tordre fortuit et renversé que nous venons d'indiquer. En d'autres termes, on ne s'expliquerait plus la régularité admirable que la science conçoit dans la nature, si les liaisons qu'elle détermine dépendaient seulement de l'uniformité supposée de nos perceptions , uniformité qui est -si souvent troublée.
C'est à tort que Hume prétend tirer un argument en faveur de sa théorie, de l'existence de ces systèmes qui, supprimant toutes les causes secondes^ attri-
buent à Diea seul Fénergie causatrice; car^ là encore^ ;^ se retrouve, avec la difficulté, que nous ne contes- ) tons pas , d'expliquer comment les choses agissent les unes sur les autres, la conviction profonde qu'il y a quelque part un pouvoir actif infini. Que ce pouvoir soit réparti entre les différents êtres créés , ou cbn-centré tout entier dans la substance divine , cela re-i^ ^ [, vient au même; dans les deux cas on croit à la causalité : ici, à la nécessité d'une multitude de causes secondes dépendantes d'une cause première ; là , à la nécessité d'une cause unique qui intervient à chaque instant pour assurer la succession des phénomènes dans un certain ordre. Des deux côtés, on le voit^ Hume ne saurait recruter des adhérents.
Nous n'avons pas besoin de redire, après tant d'autres , et comme Reid l'a fait observer le premier, que la succession constante, universelle de deux phéno- . mènes , n'équivaut pas toujours à une liaison causale^ ' que l'habitude, par exemple, de voir le jour succéder à la nuit , ne nous fait pas croire que le jour a pour cause la nuit. M. Mill repousse celte objection, quoiqu'il avoue qu'elle esta très-plausible, » en déclarant que la succession invariable ne suffit pas, qu'il faut encore qu'elle. soit inconditionnelle; c'est-à-dire que l'expérience nous ait prouvé (( qu'il n'y a pas d'autres » conditions (comme, dans l'exemple cité, le lever du » soleil) d'où dépende la séquence invariablement obj> servée (1). » Mais n'est-ce pas renverser les fonde-
(f) M. Stuart Mill, Logique, tome I, p. 381.
metits duBystème, isous j^téte^e defétayer, et reconnaître qu'il y a en nous quelcftfe puissance de raisoonemeift ; capable de surmonter les tendafnces les pins fortes de i notre imagination? Il ne salirait y avoir, en effet, de ^succession plus frappante *pour nos sens, plus répétée que celle du jour et de la nuit. M. Mill a beau dire ^ue l'expérience seule, en nous montrant que le lever du soleil précède le jour, empêche noire esprit de voir tthe liaison causale entre deux phénomènes qui , simplement, se succèdent; il est certain que Vimagnia^ tion, si elle était le vrai principe des liaisons causales, ne tiendrait aucun compte des expériences particulières relatives à l'apparition du soleil , et qu'elle passerait outre sans âc^upule , tant l'observation générale de la succession du jour et de la nuit l'emporte sur Taûtre par le nombre des constatations faites. ,^ Pour toutes ces raisons, il est permis de conclure que l'empirisme de Hume est impuissant, malgré ses efforts , à trouver une explication solide de la loi de causalité. La frêle liaison qu'il établit entre les phénomènes, et dont il confie la garde à une faculté aussi indécise que l'imagination , peut un instant faire illusion, et maintenir jusqu'à un certain point un ordre factice et précaire entre les phénomèties ; mais ce tissu fragile et inconsistant de lois, fondées sur l'habitude, ne résiste pas à la moindre analyse. La science, création passagère de l'imagination , n'a pas plus de valeur et de réalité que les modes artificielles, que les goûts éphémères des hommes, qui, fondés sur l'habitude^ sur l'usage prolongé, peuvent disparaître un jour ou
Tautre. Les prétendues vérités scientifiques ne sont que des préjugés un peu plus durables que les autres. Il n'y a pas de raison pour que les successions uniformes jusqu'à présent constatées, se maintiennent toujours. Un jour peut renverser l'ordre entier de la nature , mettre les effets à la place des causes , les causes morales à la place des causes matérielles, et réciproquement. La nature n'est plus qu'un assem* blage incohérent de phénomènes qui sont ordonnés aujourd'hui dans certains rapports de succession, mais qui demasn peuvent prendre un ordre contraire. Sans doute , Hume . qui ne croit pas à la nature , ne s'inquiétera pas du sort que lui fait son système ; mais il se trompe s'il oroit pouvoir au moins maintenir quelque liaison solide entre les perceptions elles-mêmes. La nature intérieure échappe, elle aussi, à toute loi scientifique, à toute connaissance réelle, si nous n'avons, pour déterminer ses phénomènes, d'autres instruments que l'habitude et l'imagination. De sorte que c& dogmatisme empirique, qui croit trouver dans les mouvements de l'imagination quelque fondement aux affirmations générales de la science , est au fond le plus complet des scepticismes.