LA CROYANCE EN GÉNÉRAL
De tous les phénomènes de l'esprit , celui que la philosophie de Hume a le plus de peine à expliquer, c'est précisément le plus simple , et en même temps le plus essentiel : le jugement^ la croyance (beUef). Tel est le sort de l'empirisme^ qu'il ne compromet pas seulement les opérations un peu compliquées du raisonnement ^ mais qu'il rend encore impossible toute explication satisfaisante de l'acte le plus simple de croire.
Nous avons ^ là-dessus^ les aveux de M. Mill laimême : « La croyance est^ de tous les phénomènes » intellectuels , celui que les philosophes de Vassoda- )) tion ont le moins réussi à expliquer ou à analyser; » et M. Bain pense^ de même^ que les psychologues de son école n'ont pu^ jusqu'à présent^ rendre compte de la croyance (1). Comment s'en étonner^ si l'on remarque que la croyance est précisément le phénomène intellectuel où se manifestent le plus l'activité de
(1) La Psychologie de M, A. Bain , par M. Stuart Mill, Bévue des Cours littéraires , sixième année , p. 607.
l'esprit et son rapport avec un objet réel? Le jugement est l'acte primitif ou final vers lequel convergent toutes les autres opérations intellectuelles ; il est la manifestation d'un être un et actif. Or^ pour les philosophes qui nous occupent; ef;, pour Hume particulièrement, l'intelligence n'est qu'un tissu d'idées ^ unies, peut-être, l'une à Tautre, comme les fils dont est faite la trame d'une étoffe , mais qui ne supposent nullement au-dessous d'elles un foyer et un centre d'action. De plus, la croyance, quelle que soit sa forme, est toujours l'affirmation d'un objet; le mouvement par lequel l'idée sort d'elle-même pour saisir autre chose qu'elle-même. Or, pour la plupart de ces mêmes philosophes, et pour Hume tout au moins, l'esprit ne saurait franchir les limites des conceptions subjectives.
La question est donc grave ; elle devait nécessairement fixer l'attention de Hume (i). Quand on admet la réalité de l'esprit et des objets que l'esprit embrasse, la croyance sera aisément définie : une affirmation par laquelle l'intelligence, mise en rapport avec les réalités, adhère à leur existence. Mais, si l'objet n'est qu'une idée qui nous fait illusion , si surtout notre esprit n'est qu'une série de phénomènes , comment comprendre que, parmi ces phénomènes, les uns restent à l'état de conceptions , que les autres , au contraire, par un entraînement irrésistible, nous
(1) Voir surtout : Traité , livre lU , sections VU, Vin, tome I, p. 125.
obligent à reconnaître l'existence de Tobjet auquel ils paraissent correspondre? En d'autres termes^ pourquoi passons-nous de Tidée à la croyance? Tout homme a l'idée de Dieu ; mais y s'il est athée , il ne croit pas à son existence ; s'il est croyant, sa foi est si vive, qu'il est prêt à mourir pour elle. D'où vient la différence? Nous connaissons assez le système de Hume pour prévoir sa réponse. S'il a eu la prudence de la dissimuler dans les Essais, il l'a du moins longuement exposée dans le Traité. La croyance n'est, pour lui, qu'une idée plus vive, dont la vivacité est l'effet de la coutume, le résultat d'une association d'idées.
Analysons , dit-il , les croyances humaines , et comparons-les aux simples idées. Au point de vue de la représentation, la conception d'un objet, qu'on l'affirme ou qu'on le nie, la conception est la même. <( Lorsque nous affirmons que Dieu existe , nous nous » formons simplement l'idée d'un être tel qu'il nous » est représenté par le motDteu; et l'existence que » nous lui attribuons n'est pas conçue par une idée » particulière, qui se joindrait à Tidée de ses autres )) qualités, et quïl serait possible de séparer et de dis- » tinguer de ces qualités. Mais je vais plus loin : je » ne me contente pas d'affirmer que la conception de » Texislence d'un objet n'est pas un élément indé- » pendant , qui s'ajoute à la simple conception de cet » objet; je soutiens que la croyance à l'existence » n'ajoute, elle-même, aucune idée nouvelle à celles » qui composaient déjà l'idée de l'objet. Lorsque je
» pense à Dieu y lorsque je pense à son existence y et » lorsque j'affirme son existence y l'idée que je me fais » de lui n'augmente ni ne diminue. Mais^ comme je » suis certain qu'il y a une grande différence entre » la simple conception de l'existence d'un objet et >i la croyance réelle à cette existence; comme , de » plus, cette différence ne consiste pas dans la com- » position et les éléments de l'idée que nous con* » cevons, il s'ensuit qu'elle doit consister uniquen ment dans la manière dont nous concevons le » même objet (il mmt lie in the manner in xohich we » canceive it) (1). »
Voilà un premier point acquis. La croyance n'est qu'une idée plus vive. Nous croyons^ parce que la vivacité de Tidée force notre assentiment. Mais cette vivacité particulière de l'idée devenue croyance, d'où résulte-t-elle ?
Il convient, d'abord, de mettre à part les croyances qui dérivent immédiatement de l'intuition et de la démonstration , et auxquelles Hume accorde expressément le privilège d'être déterminées par une nécessité secrète, par l'impossibilité de concevoir le contraire. Mais en laissant de côté ces jugements primitifs, il reste à expliquer la plupart des croyances humaines, les croyances expérimentales. « Ici, en » effet, » dit Hume, (( dans les raisonnements fondés )) sur la causalité, et relatifs aux faits, une nécessité )) absolue de croire n'existe pas. L'imagination est
(l) Tome I, p. 125. 126.
» libre de concevoir les deux côtés de la question , I) et^ par suite^ je demande en qaoi consiste la diffé* }) rence entre croire et ne pas croire (4). n
Pour qu'une idée de fait acquière ce degré d'énergie^ qui est la caractéristique de ht croyance, il fant, selon Hume, que cette idée soit en rapport arec une impression actuelle. Par une loi qui n'est que l'extension à l'esprit des lois matérielles, relatives à la transmission de la force et du mouvement , Hume éta* blit: « que les impressions qui se présentent à nous, » non-seulement nous suggèrent toutes les idées qai » ont des relations avec elles, mais encore commu- » niquent à ces idées une partie de leur force et de » leur vivacité. Toutes les opérations de l'âme, » ajoute-t-il , a dépendent en grande partie des disposi- » tiens de l'esprit au moment où il les accomplit ; » selon que les sentiments seront plus ou moins ar- )> dents, l'attention plus ou moins fixée, l'activité de » l'esprit aura plus on moins de vigueur et de viva- » cité. Lorsque, par conséquent , un objet se présente D qui élève et anime la pensée , toutes les opérations » auxquelles l'esprit se livre ensuite seront plus vigou- » reuses et plus fortes, aussi longtemps que cette dis- » position durera*. • 11 arrive, par suite, que lorsque » l'esprit a été une fois animé par une impression » actuelle ^ il tend à se former une idée plus vive de » tous les objets qui serapportent à cette impression... » L'esprit s'appliquera à la conception de ces objets
(i) Tome I, Traité, p. 126.
n arec toute la force et toute la vivacité qu'il tieot de » rimpression présente (1). »
Hume juge a priori que cette explication de la croyance est vraisemUable et séduisante en ellemême ; mais, de plus, il prétend la confirmer par des exemples empruntés aux trois relations sur lesquelles se fonde Fassociation des idées : la ressemblance, la contigaïté, la causalité. Le portrait d'un ami absent, nonseulement nous fait penser à lui , mais donne à l'idée de cet ami une plus grande vivacité; et, par suite, tous les sentiments que cette idée excite, qu'ils soient tristes ou joyeux, acquièrent une nouvelle force. a A produire cet effet concourent à la fois, » dit Hume, « une relation (la ressemblance) et une impres* » sion présente (le portrait). » Il est presque inutile de faire remarquer combien cet exemple répond peu aux prétentions de Hume. L'association des idées produit ici un redoublement de sentiment , non un acte nouveau de croyance. Il en est de même de cet autre exemple : a Les fidèles de l'Eglise catholique » (que Hume appelle une étrange superstition , a strange su^ perstitton)y « s'excusent en général des momeries qu'on n leur reproche, en disant que les gestes, les attitu- » des, les actes du culte extérieur, ont ce bon résultat )) de vivifier leur dévotion, d'animer leur ferveur^ » qui s'éteindrait pen à pea, s'ils s'adressaient sen- » lement à des objets éloignés et immatériels (%)• »
(1) Tomel, Traité, p. 131.
1) Ibid., p. 133.
Home n'a pas mieax réussi dans les expériences qull emprunte aux antres relations d'idées : « Lors- » que je suis à quelques milles de chez moi , tout ce D qui se rapporte à ma maison me touche bien plus » vivement que si j'étais éloigné de deux ceats » lieues (contiguïté). » — a Le vulgaire superstitieux » se passionne pour les reliques des saints, dans le » but de fortifier sa piété et d'acquérir une idée plus » intime et plus puissante de ces vies exemplaires » qu'il désire imiter (causalité). » Satisfait de cette démonstration, Hume conclut : « Ces phénomènes » prouvent clairement qu'une impression présente, » avec le secours d'une relation de causalité, de conti- » guïté ou de ressemblance, peut donner plus de » vivacité à une idée; — et, conséquemment, produire » la croyance ou l'assentiment, conformément à la }) définition que nous en avons donnée (1). » Le premier point est hors de doute; mais le second n'est qu'une hypothèse, que Hume a l'incroyable présomption de maintenir comme une vérité certaine, en dépit de rinsuffisance de ses preuves, et malgré l'impossibilité avérée de toute vérification expérimentale* Ici, comme ailleurs, c'est la déduction, c'est l'esprit systématique qui dicte à Hume ses théories ; les appels qu'il semble faire à l'expérience n'ont d'autre but que de rendre après coup plausibles les conclusions que lui ont déjà imposées ses principes. Et voilà pourquoi il n'hésite pas à affirmer a qu'il n'entre , dans
(1) Tome I , Traité^ p. 135.
» les opérations de l'esprit^ qa'une impression ac- » tuelle, ane idée vive, et une relation on association » établie par l'imagination entre l'impression et » ridée (1). »
Ici, comme toujours, il y a, au fond des paradoxes de Hume, une part de vérité qu'il est intéressant de démêler. Il est certain que l'âme humaine , quand elle s'est modifiée dans un sens ou dans un autre , a une tendance à se maintenir quelque temps dans les dispositions où l'a jetée tel sentiment ou telle pensée. U est certain que nos différents états de conscience se prolongent volontiers, même quand nous appliquons nos facultés à des objets entièrement différents. Mais comment ne pas voir précisément dans ce fait une preuve considérable de l'unité de notre âme , unité qui n'admet pas ces brusques changements , ces coupures et ces solutions de continuité que les théories de Hume rendraient , au contraire , vraisemblables et même nécessaires? Prenez un homme amoureux : il est secrètement disposé, s'il est heureux, à aimer toutes choses , à mieux comprendre les beautés de la nature ou de l'art; s1l est malheureux, au contraire^ à s'irriter contre toutes choses , et non pas seulement contre Tobjet de son amour. Vient-on de faire en pu-
(l) Tome I , p. 135. n résulte de tout cela que le jugement et le raisonnement n'existent pas à vrai dire pour Hume. Il ne saurait en être autrement, puisque, à ses yeux, Tespiût, en tant que pouvoir unique , n'est qu'une chimérique entité. Le jugement et le raisonnement ne sont que des formes particulières de la conception (particular ways ofconceiving our objects). Tome I , p. 128.
blic une harangue, et, par saite, de soigner son langage plus qae de coutume? Si , une fois le diseours fini, Ton cause ayec un ami , on apporte, malgré soi, dans la conversation, un apprêt involontaire, et les phrases s'arrondissent d'elles-mêmes , quoique ce ne soit plus le moment d'être élégant et disert. Uo homme s'est- il mis en colère ? Même en parlant de choses indifférentes , son accent gardera encore quelque chose de passionné et d'amer. Mais à quoi bon multiplier les exemples ? Il est bien évident que dans l'âme aucun événement ne passe inaperçu, que toule émotion y laisse une trace et comme un long retentissement , comme la pierre jetée dans une eau paisible en ride au loin la surface. La pierre est depuis longtemps tombée , que la dernière petite vagae s'éteint encore contre la rive.
De ces faits incontestables , on ne peut faire sortir rigoureusement aucune autre conséquence que l'identité et la permanence de notre àme. Ce qui se transmet dans l'esprit, d'un moment à un autre moment, c'est la disposition mentale à considérer les objets
notrveaux qui se présentent, sous tel ou tel jour, tristement ou gaiement , avec tendresse ou avec colère. Mais en même temps que l'esprit conserve quoique chose de ses impressions évanouies , il est tonjours présent tout entier, avec ses forces sensibles et intellectuelles, prêt à porter de nouveaux jugements, à éprouver de nouveaux sentiments.
La théorie de Hume aurait une bien autre portée. Il ne s'agit plus pour lui des dispositions affectives de
l'esprit : il 8'agit de Tacte le plus esseBtiel de l'entea^ dément. La croyance se transmettrait de proche en proche, et se propagerait d'écho en écho> toujours de plus en plus affaiblie , à partir d'une impression ittîliale. Le jugement ne serait donc plus qu'une im« pulsion de la sensibilité, le résultat, pour ainsi dire, d'une inclination affirmative, que toute impression vive déterminerait dans l'esprit. Une seule impression engendrerait toute une série de croyances. 11 n'est pas possible de pousser plus loin l'explication mécanique des phénomènes de la pensée, et de mettre plus bas rintelligence humaine, puisqu'il suffirait, pour croire il un objet , que cet objet eût , dans notre imagina* iion, un rapport de contiguïté, de ressemblance ou de causalité avec une impression déjà éprouvée. C'est à peu près comme si , à la vue d'une lumière bleue ou verte qui teindrait de ces couleurs un ensemble d'objets y on disait : La lumière est la cause qui créé ces objets.
Il y a deux parties à distinguer dans la théorie de Hume : i^ l'affirmation de fait, que la croyance ne diffère de l'idée que par un degré de vivacité de plus. L'idée en elle-même est comme un trait à peine indiqué ; la croyance , c'est le même trait repassé à l'encre et plus nettement marqué ; Sl^ l'explication propo^ fiée pour rendre compte de la croyance , une fois ces données admises ^
Comment ne pas arrêter Hume sur sa première af<« firmatîon , et ne pas lui faire remarquer combien elle Mt en contradiction avec l'expérience aussi bien
qu'avec la raison? Si une idée se transformait en croyance^ par cela seul qu'elle aurait acquis un degré nouveau de force et de vivacité , la difficulté devien* drait grande , pour un homme d'imagination , de dé* mêler dans sa pensée les fictions qu'il a lui-même in-* ventées et la réalité connue de tous les hommes! Rien de plus yif^ de plus détaillé^ que la représentation des paysages ou des caractères dans les romans ou dans les poèmes^ et cependant nous ne sommes jamais tentésde croire à leur existence réelle. La conception d'un triaagle^ d'un cercle, n'est-elle pas beaucoup plus vive^poor le géomètre , que la conception de César, de Charle* magne pour un historien? Et cependant nous croyons que César, que Charlemage ont existé , tandis qoe nous prenons le cercle, le triangle, pour ce qu'ils sont^ c'est-à-dire pour des abstractions et des hypothèses.
S'il était vrai que la croyance n'est qu'un degré de plus de vivacité dans l'idée , il en résulterait encore , qu'à force de penser à un objet, et d'aviver, par suite, sa représentation dans l'esprit, nous en viendrions, peu à peu, à croire à son existence; noos créerions ainsi , par le retour fréquent de l'imagination sur les mêmes conceptions , la réalité des objets fictifs qu'elles représentent, et ces croyances auraient la même valeur, elles seraient de même nature, qne les croyances les plus certaines, que les suggestions primitives de nos sens ou de notre conscience. Nons retrouvons ici un défaut perpétuel chez Hume : celai de confondre le développement normal de l'esprit dans ses facultés les plus hautes et dans la pleine conscience
de lui-même^ avec le* développement machinal de rintelligence dominée par Finâtinct ou par Thabitade. n est incontestable que quelques croyances humaines sont le résultat de la coutume, du retour habituel d'une impression. Mais, quand l'homme se laisse glisser sur cette pente, il est sur le chemin de l'idiotie ou de la folie ; et l'erreur de Hume est de croire que ces phénomènes anormaux, irréguliers, qui correspondent à l'affaiblissement ou à la décadence complète de rintelligence, soient la loi commune de l'esprit tout entier, le dernier mot de notre puissance intellectuelle. Si Hume avait dit la vérité , il faudrait nécessairement en conclure que les croyances, les plus chères à l'humanité sont à peine supérieures , puisqu'elles seraient également chimériques, aux idées fixes d'un pauvre fou.
Mais Hume applaudirait peut-être à de semblables conclusions, bien qu'il n'ait pas eu le courage de les proclamer lui-même. Ce qui le touche davantage, c'est la difficulté que nous signalions tout à l'heure (difficulté qu'il ne peut écarter par la question préalable, parce qu'elle dérive de l'expérience et se concilie avec ses principes), à savoir, qu'un grand nombre de conceptions et d'imaginations très-vives n'entraînent cependant pas la croyance. Hume avoue qu'il est fort embarrassé par ce fait que la vivacité de l'idée puisse revêtir ainsi des formes différentes, et ne pas tou^* jours aboutir à un jugement (1). Il ne faut pas, dit-il,
(1) « Je dois avouer que je trouve ici une difficulté considéra-
confondre la vivacité propre à la croyance avec l'exactitude et la netteté de la représentation, ni avec l'éclat de l'imagination. Oui ; mais par quoi s'ei distingue-t-elle? Quelle est donc enfin cette vivacité particulière et mystérieuse, cette manière extraordi^ naire de concevoir, qui emporte la croyance? Poussé à bout, le sceptique confesse qu'il lui est impossible de rendre compte exactement de cette forme spéciak de la conception (this feeUng or manner of omoof^ tion) (1). Elle est, ajoute-t-il , quelque chose que l'esprit ressent (something feU by the mùyi) , et qui disliih gue les idées du jugement des idées de rimaginatioiu ' En d'autres termes, elle est quelque chose d'indéfinis* sable et d'inconnu, que l'empirisme n'atteint pas. L'impuissance, vainement dissimulée par Home, d'expliquer ce qu'il entend par un degré plus grand de vivacité dans l'idée, n'est-elle pas la preuve qu'il ftat chercher ailleurs l'origine de la croyance, et qoe ce quelque chose, qu'il ne peut définir, est l'acte même par lequel notre esprit , dans sa relation réelle avec les objets qu'il connatt, porte tel ou tel jugement? Hume a si bien compris que sa théorie de la croyance prétait le flanc à la critique, qu'il s'est cru obligé d'y revenir dans un Appendice au Traité de la Nature humaine : n Je n'ai pas eu le bonheur, »
» ble; et bien que je croie comprendre parfaitement -la questioR. » je suis en peine de trouver des termes pour exprimer ma façon » de voir. » Tome I, p. 123.
(1) « Je confesse qu'il est impossible d'éclaircir complétemeat « cette manière de concevoir. » Tome I» p. 130.
dit-il, a de découvrir dans mon oavrage ane seale 9 erreur; mais j'ai pu me convaincre, par expérience, f> que toutes mes expressions n'ont pas été choisies a) de façon à empêcher les confusions du lecteur (1). » Et il s'efforce de mieux définir ce sentiment particulier qui accompagne l'idée quand elle devient une croyance. « Elle est alors sentie, plutôt que con- )) çue {%). » Ce sentiment est spécial , sans analogue dans la sensibilité humaine. Voilà tout ce que Hume en peut dire , et ses éclaircissements n'ajoutent près* que rien à la théorie primitive. Ils ne font que rendre plus manifeste encore son impuissance à' rendre compte de la croyance , et trahissent le vice fondamental d'une hypothèse qui nie que le fait de croire soit un élément distinct de la conception, u Nous n'avons » pas, » dit- il formellement, « une idée abstraite de » l'existence, qui puisse être séparée et distinguée » des objets particuliers de nos conceptions. Il est » impossible, par conséquent, que cette idée de » l'existence puisse être ajoutée à l'idée de quelque » objet, ou constituer la différence entre la simple » conception et la croyance (3). »
Au surplus, admettons un instant que la croyance ne diffère, en effet, de l'idée, que par une vivacité plus grande. Ne voit-on pas que, dans cette hypo* thèse, il est impossible d'expliquer la différence des
(1) Tome II. p. 543.
(l) « Jt is felt raiher than conceived, » Tomo I, p. 548.
&) Ibid. . p. 544.
jugements affirmatifs et des jugements négatifs? Si la croyance n'est qu'une conception plus vive, quelle est donc la différence entre croire et ne pas croire? Prenons les jugements les plus simples, les jugements d'existence. Les hommes, tantôt les tiennent poar vrais, tantôt les rejettent avec une conviction par* faite. Ils croient ou ils ne croient pas. Tel est le fait. Si la croyance n'était qu'une conception plus vive, tous les jugements devraient être afBrmati&. L'homme devrait croire à la réalité de tout ce qu'il se représente vivement. Il serait incapable de se refuser à cet eatraînement de la sensibilité et de l'imagination. N'ayant aucune idée distincte de l'existence, il ne saurait, à la vue d'un objet , déterminer si l'existence lui appar* tient ou non. Incapable d'une comparaison réfléchie, cédant à l'impulsion mécanique de la conception la plus vive, il adhérerait à cette conception, comme le plateau de la balance penche sous le poids le plus fort. Et , comme les conceptions sont toujours nécessairement positives, comme elles sont les représentations de quelque chose , l'affirmation serait la seule forme et la forme nécessaire de tous nos jugements.
Hume ne parait pas avoir prévu cette objection, qui est capitale pourtant , et contre laquelle il ne saurait défendre son système. Car la négation est un fait non moins certain que la croyance affirmative. L'athée n'a pas seulement l'idée de Dieu , il affirme que Diea n'existe pas ; son jugement est aussi décidé que le jugement contraire. La conception est aussi nette dans son esprit que dans l'esprit du croyant. Pourquoi donc l'un af-
firme-t-iltaadi8qae l'autre nie? Hume lui-même ne croit pas à Texistence de la matière, du monde extérieur, «ty cependant, puisqu'il a des sens , la représentation qu'il se fait de la matière est nécessairement aussi vive que dans l'esprit du vulgaire. Pourquoi donc, ici, la croyance affirmative ne suit^lle pas la vivacité de la conception ? Sans doute, c'est la condition même du scepticisme de se contredire lui-même , et , à vrai dire, le sceptique recherche, plutôt qu'il ne fuit, les occasions de mettre sa propre pensée en lutte avec elle-même ; car, de ces contradictions mêmes , sort un nouvel argument en faveur du scepticisme. Les fautes de l'auteur profitent , ici , au succès de la doctrine qu'il veut établir. 11 ne paraît pourtant pas que Hume ait entrevu la contradiction singulière à laquelle le condamnaient les conséquences de sa théorie de la croyance. Si cette théorie était juste , en effet , le scepticisme serait impossible, car la vivacité de la conception. Hume le dit lui-même, ne dépend pas de la volonté, elle est produite par certaines causes déterminées, dont nous ne sommes pas les maîtres. Comment alors échapper à la domination de ces principes naturels qui, malgré nous, animent et vivifient nos idées ? Si Ion y échappe par réflexion , par un effort d'esprit, peu explicable d'ailleurs dans le système de Hume , comment atteindre de nouvelles croyances, radicalement contraires aux croyances naturelles? Ces croyances nouvelles n'auraient pas d'objet, puisque notre esprit ne sait pas distinguer la nonexistence de l'existence. Quand Hume nie le monde
extérieur ou Tidentité personnelle y il n'en a donc pas le droit : car^ alors encore, il se représente le monde extérieur ou l'identité. Dira-t-il qn'il se les représente faiblement? Nous admettons que cette indécision vague de la conception Tem pèche de croire et d'affirmer ; mais elle ne l'autorise nullement à ne pas croire et à nier^ surtout s'il veut attribuer à ses négations quelque certitude et quelque valeur.
La seconde partie de la théorie de Hume ne soulève pas moins de difficultés que la première. Elle consiste, on le sait, à soutenir que la vivacité de l'idée qui constitue la croyance est le reflet d'ane impression primitive. L'impression par elle-même est si vive qu'elle dispose l'esprit à concevoir, avec une vivacité semblable, tous les objets qui se rapportent à cette impression. Elle est, en un mot, comme nn éclair de lumière, qui traverse l'esprit; tontes les conceptions qui se trouvent dans le voisinage profitent de cette lumière, et en sont elles-mêmes éclairées.
Nous ferons tout de suite une objection à Hume. Celle transmission de la vivacité d'une première impression aux idées qui lui succèdent immédiatement ne peut se comprendre, à moins d'admettre une relation réelle entre les conceptions qui se suivent. Or, c'est un des principes les plus nets de la philosophie de Hume, que les impressions et les idées forment une succession , une série , dont tous les élé* ments sont distincts et n'ont entre eux aucun rapport réel.
Dans Tappeadice que nous citions tout à l'heure^ Hume affirme qu'il y a deux lois auxquelles il lui est impossible de renoncer : 1^ toutes nos perceptions distinctes sont des existences distinctes ; %^ notre esprit ne peut jamais percevoir^ entre des existences distinctes^ une connexion réelle (1). C'est précisément pour obéir à ces principes que Hume a imaginé la théorie que nous examinons ; c'est parce qu'il n'y a pas de liaison réelle entre les idées que Hume^ pour expliquer le jugement qui est la liaison de deux idées^ suppose une communication fatale et mécanique de la force^ que possède l'impression première^ à toutes les idées qui s'y rattachent. Mais cette communication n'est possible elle-même que s'il y a un lien réel entre les conceptions qui se succèdent : elle exige l'existence d'un même esprit^ qui passe d'une idée à une autre, et qui, ayant acquis certaines dispositions dans un premier état de conscience, les conserve et les applique aux états de conscience qui viennent après. Si bien, qu'en définitive, l'hypothèse que Hume a péniblement construite pour se passer de l'esprit dans l'explication du jugement, n'a de sens, elle-même, qu'à la condition que l'esprit existe.
Sans relever toutes les obscurités que laissent subsister les explications un peu confuses de Hume , voici encore un autre point à noter.
(1) Tome n, p. 551. Hume ajoute : « Si nos perceptions étaient 9 inhérentes à un sujet simple et individuel, ou si l'esprit perce- 1» vait quelque liaison réelle entre les perceptions , il n'y aurait 3> plus de difficulté. »
Qu'est-ce que cette impression initiale, qui est le point d'appui de toute croyance inductive, relative aux questions de fait? Est-elle, en elle-même, aœ croyance spontanée, immédiate ? Il semble quUl faille l'admettre, quoique Hume soit muet sur ce point ; car, si elle n'est pas une croyance, comment prodni* rait-elle par contre-coup d'autres croyances? Si les croyances dérivées ne se produisent qu'en verta de la vivacité qu'elles empruntent à l'impression première, comment l'impression qui possède cette vivacité dans son entier ne serait-elle pas elle-même une croyance? Il est donc logique et nécessaire de l'accorder ; mais, si on l'accorde, que de difficultés nouvelles ! Il y a donc alors des croyances imn^édiates, même dans les questions de fait : comment les expliquer, sinon par Texistence d'un esprit capable de saisir d'emblée le rapport des idées ? Et si l'on admet l'existence de cet esprit pour rendre compte des premiers jugements, n'est ce pas à ce même esprit qu'il faut avoir recours pour expliquer les jugements ultérieurs? Hume est comme ces philosophes qui s'ingénient à faire voir que tous les êtres ne sont que les transformations multiples d'un seul et même être , d'une seule molécule matérielle peut-être. Mais cette molécule ellemême, comment comprendre son existence, sans un Dieu créateur ! Et si ce Dieu créateur est nécessaire pour expliquer la première existence, à quoi bon faire tant d'efforts pour s'en passer et pour éliminer son action dans l'explication des existences dérivées? De même. Hume bâtit toute son hypothèse du dévelop-
pemenl de la croyaoïce sur ud seo] fondement , Timpression actuette ; et cette impresMon eUe-méme ne peut ayenr la Talenr qu'il lui {Hrèt^ que si elle est déjà une cro^fancei^
Oft peut encore foire renMtrqoer que la théorie de Home aurait pour résultat de nendre toute longue méditation impossible^ Le penseur, qui, après avoir enaprunié à la lecture ou à' Texpérience ïe point de départ de ses réflexions , enchaînerait lea souvenirs aux souvenirs, le» pensée» aul penaées , eesserak bientôt de croire aux objets que sa mémoire ou son entendement lui présenteraient tour à tour, à moins qu'on ne supposait Timpulaioa initiale tellement forte, que son influence durât toujours, et que son aotion fût inépuisable : supposition peu couciliable avec les lois de la mécanique , ser lesquelles Hume a évidem^ ment cakpié les lois de sa psychologie.
Afois la conséquence la plus grave de la théorie de
Hume, c'est qu'elle précipite la croyance dans les
sphères inférieures de la sensibilité et des émotions
subjectives. La croyance n'est que la seasation trans**
formée, puisqu'elle n'est qu'une idée qui a retenu
quelque chose de la vivacité de l'impression avec
laquelle elle est liée. Hume ne songe d'ailleurs pas à
désavouer cotte conséquence. Il répète sans cesse que
la croyance est plutôt un fait sensible qu'un phéno*
mène intellectuel. « Tout raisonnement probable
» n'est qu'une forme de la sensation (et tous les rai-
» sonnements fondés sur la causalité ne sont que des
» raisonnements probables). Ce n'est pas seulement
» dans la poésie et dans la masique qae nous devons » suivre notre goût et notre sentiment, c'est aussi » dans la philosophie. Lorsque je suis convaincu de » quelque principe, c'est seulement parce qu'une idée » me frappe plus fortement. Lorsque je donne la » préférence à un argument sur un autre, je ne fais » que me déterminer, en raison de ma sensibilité, à » reconnaître la supériorité de son influence. Les » objets n'ont pas entre eux de relations saisissables , » et c'est seulement la coutume , agissant sur l'imagi- » nation, qui peut nous autoriser à inférer, de Tap- )) parition d'un objet, l'existence d'un autre (1). » En d'autres termes , la sensation est la mesure de toutes choses.
Il ne nous reste plus qu'un mot à ajouter : c'est que , dans la pensée de Hume , l'impression initiale est le vrai fondement de la croyance. Le rapport habituel que l'imagination établit entre l'impression et ridée ne joue qu'un rôle secondaire. Or, les philosophes contemporains ont, en général, écarté la théorie fondamentale de Hume, pour ne conserver que sa théorie subsidiaire : je veux dire que, laissant de côté l'influence d'une impression actuelle, ils n'invoquept, pour expliquer la croyance, que la coutume, c'est-àdire l'association habituelle des idées. Combien, sous cette nouvelle forme , l'explication est encore précaire et fausse, c'est ce que M. Mill se charge lui-même de nous apprendre. « L'opinion de MM. James Mill et
(i)Toniel, Traité, p. 137.
» Spencer, que l'acte de croire n'est que le résultat » d'une association indissoluble entre deux idées, ne » donnait pas une solution sérieuse de la question. » S'il en était ainsi, la croyance serait indissoluble, » et elle ne l'est pas.*. La doctrine de ces philosophes )) eût été certainement incontestable , s'ils s'étaient » contentés d'affirmer qu'une association indissoluble » entraîne généralement la croyance^ et que, lorsqu'une » association de ce genre existe entre deux idées, l'es- » prit éprouve de grandes difficultés à ne pas croire à » une liaison entre les phénomènes correspondants. » Mais, même dans les exemples de cette nature »* qui paraissent les pins concluants , un esprit habi- » tué à la spéculation abstraite peut repousser la » croyance, quoique incapable de surmonter l'asso- )) dation (1). » En d'autres termes, M. Mill le reconnaît lui-même , s'il y a des croyances fortuites , machinales, à l'usage des intelligences qui se laissent gouverner par l'instinct, il y a aussi, pour les esprits caltivés tout au moins , le pouvoir de juger s'il faut accepter ou non les croyances suggérées par l'association , le pouvoir de comparer les jugements , de les corriger les uns par les autres; une faculté, enfin, qui n'est pas soumise aux influences fatales et subjectives de la sensibilité , et qui , par elle-même , par des actes spéciaux et irréductibles , adhère à telle ou telle croyance.
(l) La Psychologie de M. A, Bain , par M. Stuart Mill , Revue des Cours littéraires , sixième année , p. 607.