CHAPITRE VII
LA. CBOYANCE A. LA. HATIÈBE. l'iDÉALISME DE HUME ET
l'idéalisme de h. stuart mill.
Ponr bien comprendre Hamd^^ il ftrut a^eîr lu Berkeley. Rîen n'éclaire certains pasaaii^ da Traité (k la Nature humaine comme la lecture des célèbre» Diaiâ^ gués (THylas et âe PhiUmof^ ou du Traité $wr les Prinr cipes de la tonnaissance hmname. SI le mallre avait connu le disciple y c'eût été y à coup sûr y ane grande amertume pour le pieux et enthousiaste évèque de Cloyne , de voir ses raisonnements les plus étudiés transportés dans les écrits d'un penseur incrédule, pour y devenir des instruments de scepticisme et peut-être d'irréligion. Mais il n'en est pas noîiis vrai que, converties, pour ainsi dire, au py niionisme , quelques-unes de ses théories les plus pieusement conçues ont passé tout entières dans la philosophie de Hume. Sur la question du monde extérieur particulièrement, question capitale, comme oo sait, pour Berkeley , la ressemblance est à peu près complète : les deux philosophes s'accordent dans la solution comme dans la discwsion du problème. L'un et l'autre affirment que la matière n'est qu'une idée, et ils le proo-
yeoàt de la jnôaie manière , tfooiija'Ufi ne l'çatemJânt pas de la laèaie feçon.
Gomment Berkeley av^t-il été (XHidnit à nier la wéfiiié des ehoBea extérieures? Il y aurait > sans doute, qnelqoe naïveté à supposer qu'il avait préalablement siiivi la longue chaîne de raisonnements qui se dé- Fonle dans ses Dialogues. Les philosophes , dans Leurs jngements, sont quelquefois aussi peu circonspects que le vulgaire : ils concluent d'abord > sauf à raisonner ensuite pour justifier leurs conclusions. Il ne suffirait pas non plus , pour expliquer l'idéalisme de Berkeley^ de rappeler les tendances mystiques d'un esprit éai&emment religieux , qui , en haine du ma- 4érialisme, voudrait supprimer la matière , afin d'ôter à une doctrine impie tout prétexte à l'existence. Cerlainemeot , l'idéalisme de Berkeley lui a été suggéré en partie par sa piété , mais il a été déterminé par une cause plus particulière et plus précise : par une opinion fausse, issue d'une observation vraie qui avait TÎvement frappé son esprit^ et qui domine toute son argumentation. Une vérité longtemps igoorée s'était fait jour au dix-septième siècle : on savait maintenant que la couleur et quelques autres qualités sensibles s'existent pas dans les objets , telles qu'elles apparaissent aux sens. De là à affirmer que toutee les qualités sensibles n'existent que dans l'esprit , il n'y a que quelques pas , et Berkeley les franchit. Sa vertu de cette loi , si souvent constatée, qui veut que toute pensée nouvelle absorbe complètement l'esprit qu'elle saisit pour la première fois^ et que, dans cette première
surprise de rimagination^ renteodement n'ait pas assez de force pour circonscrire, dans ses justes bornes, la portée de la vérité qu'il découvre , Berkeley fut amené à exagérer ce qu'il y a de subjectif et dldéal dans les phénomènes de la perception extérieure , et à ne voir dans les faits sensibles que la part du mot pensant. Après les philosophes , qui , ne sachant pas distinguer deux éléments dans le phénomène complexe de la sensation , avaient tout attribué aux objets , il s'en rencontra d'autres qui , par une confusion contraire , attribuèrent tout à l'esprit.
Si Berkeley a raison contre le système absolu qu*il combat , il s'est trompé à son tour en tombant dans un autre excès. Son . argumentation est pleine de force, quand il attaque ces deux préjugés : 1® que la perception nous donne la connaissance immédiate des choses extérieures; %^ que les idées sont la représentation exacte et comme le portrait de la réalité. Mais, en poursuivant ces erreurs, Berkeley s'est égaré à son tour. Il n'a pas voulu admettre que la perception ) si elle n'est pas l'image et la copie de la réalité matérielle , n'en est pas moins le signe ; que les sens, s'ils ne nous représentent pas exactement la nature extérieure , sont cependant des interprètes qui nous traduisent, dans un langage spécial, les faits qui se passent hors de nous; qu'enfin, si le moi est pour quelque chose dans nos représentations sensibles , il ne s'ensuit nullement que le dehors n'y soit pour rien.
Hume adopte, sans y insister, les principes et l'argumentation de Berkeley. A ses yeux , la théorie qui
idéalise la matière est un fait acquis ^ et n'a guère besoin de démonstration (1). A quoi bon^ dit-il, ar* gumenter longuement^ pour confirmer une vérité universellement acceptée y à savoir, que l'univers et ses phénomènes sont seulement des perceptions subjectives, des formes de notre conscience? Quelle que soit la chose que nous percevons , nous la percevons en nous-mêmes ; les impressions sensibles n'apportent donc avec elles aucune autre certitude que celle de leur propre existence. Poussons notre imagination aussi loin que possible , portons-la jusqu'aux dernières limites de l'univers : en réalité, nous ne faisons jamais un seul pas hors de nous (2). L'esprit seul est partout présent à lui-même, ou, pour mieux dire, l'esprit n'étant lui-même qu'une entité fictive , l'idée seule existe. Enfermés dans le cercle infranchissable de nos sensations, nous ne saisissons, en définitive, que nous-mêmes, dans des impressions où le vulgaire croit apercevoir des objets indépendants et distincts de nous (3).
(1) Voir : Traiét, 1. I, part. Il, sect. VI, De Vidée d'une existence extérieure; part. IV, sect. II , Du scepticisme par rapport aux sens. Dans les Essais , la question n'est pas abordée.
(2) « Nous pouvons observer qu'il est universellement accordé » par les philosophes , et qu'il est en outre évident de soi , que » rien n'est présent à l'esprit, si ce n'est ses perceptions, ses » impressions et ses idées. » Tome I , p. 93. « Quant à la notion 9 d'une existence extérieure , considérée comme quelque chose 9 de distinct de nos perceptions , nous avons déjà montré qu'il » était absurde de l'admettre. » Tome I , p. 239.
(3) Locke, avant Hume , avant Berkeley, avait dit : « Les idées
Mais si Hume sait que le monde extérieur n'existe pas , il croU , comme tout le monde y qu'il existe. Et celte croyance n'est pas de sa part une coocession faite aux exigences du sens coounun ou à la peur du ridicule. Elleeat^ à ses yeux^ le résultat nécessaire des lois naturelles de notre esprit. Ces lois^ qui font de la croyance à la matière une illusion irrésistible^ supérieure à toute réflexion^ gouvernent le sceptique lui* même, et lobligent y au sortir de son cabinet, à redevenir, dans la rue, aussi crédule que le commun des hommes (1). Il importe donc d'analyser ces lois, et en cela consiste surtout la tâche que s'est proposée Hume : il a voulu déterminer l'origine d'une opinion consacrée par le témoignage unanime des hommes, et expliquer par quel mécanisme nous en veaons à fabriquer de toutes pièces, par notre seule imagination, un monde extérieur qui n'a d'autre réalité que celle que nous lui prêtons.
Il n'est pas inutile de faire remarquer que le problème qui exerce à un si haut point l'ingéniosité de Hume, et que son préjugé idéaliste le condamne à
» simples que nous recevons de la sensation et de la réflexion » sont les limites de dos pensées , hors desquelles Tesprit , quelo ques efforts qu'il puisse tenter» est incapable de fairo un seul » pas. » Liv. II , chap. XXII , § 29.
(1) « Le sceptique doit adhérer au principe de l'existence des » corps, bien qu'il ne puisse , par aucun argument philosophique, » en maintenir la vérité. La nature ne nous a pas laissé ici 1a n liberté du choix, et elle a sans doute considéré que cette croyance » était une affaire de trop d'importance pour être confiée à la » gaixie de nos raisonnements et de nos spéculations. » T. I, p. 238.
néaoudm, «'^xiate pas an nuéme degré pour Berkeley. Pov oe dernier phjloeqpbe, en effets l'action immédiate de la Divîmté peat^ jisqu'à «a icertam point, DeAdpe compte de ootre tendance à projeter hors de nous 006 pQroeptioD6 senaibles. De plus, par une illusion SHigolière^ Berkeley s'iniuagine être d'accord avec le sens commun : U n'y a, seloa lui , dans la croyance vulgaire, aucune aiSrmation qui dépasse son propre système. Ce sont les philosophes seuls qui ont inventé la matière, et ^ewployé ce mot pour représenter une svlistance distincte de nos pereepUons. U y a ici , dans TespHt de Berkeley, uoe confusion évide&te. U n'est pas contestable, en effet, qu'aux yeux du com^ mon des hommes, la matière existe effectivement. Berkeley, luî^méme^ est revenu, dans un autre passage de ses écrite, sur cette affirmation un peu téméraire. Il veut bien reconnaître que les hommes croient généralement à la permanence des objets extérieurs, et il indique même, en quek{ues mots, une théorie par laquelle on pourrait exfdiquer la réalité de cette croyance, sans cesser d'en nier la vérité (1). D'après lui, les perceptions sensiUea, puifiqu^elies n'émanent pas d'une m/ème source extérieure, sont à oe point indépendantes les unes des autres, que, dans le même moment , le Uime dont nos yeux lisent, les caractères n'est pas le môme que le livre que nous tenons dans nos mainfl ; ce qni est la cofiséquence nécessaire et absurde de l'idéalisme. Mais ces perceptious, quelque
(1) Troisième dialogue d'Hylas et de Philonoûs.
divisées qu'elles soient , se ressemblent souvent les unes aux autres ; des idées semblables reparaissent en diverses rencontres. C'est alors que, pour la commodité du langage, nous les assemblons, nous les groupons sous un même nom. Cette unité nominale une fois établie, Berkeley trouve tout naturel que nous en venions à considérer comme une seule et même chose les impressions diverses que nous représentons par un même mot. En d'autres termes , l'unité du mot créerait l'illusion de la permanence extérieure de l'objet. Je ne sais si cette explication bizarre, indiquée par Berkeley, n'a pas été pour Hume une indication précieuse, lorsqu'il chercha à son tour pourquoi nous projetons hors de nous, comme des objets permanents et distincts, des perceptions subjectives et passagères. En tout cas, il ne s'est pas contenté d'en appeler à une théorie nominaliste : c'est plus profondément, c'est dans les lois mêmes de l'esprit et de l'imagination qu'il a cherché les principes d'une théorie qui, pour être tout aussi précaire au fond que celle de Berkeley, n'en est pas moins beaucoup plus étudiée, beaucoup plus originale.
Hume établit, d'abord, que la croyance an monde extérieur se réduit, en définitive, à affirmer une existence permanente et distincte de la nôtre {acontmued, a distinct existence). Or, ni les sens ni la raison (raisonnement), ne peuvent, selon Hume, nous suggérer ces deux notions (1).
(i) Tome I , p. 238 et suiv.
En premier lieu, comment soutenir que les sens avec leurs sensations fugitives (perishing)^ nous donnent ridée d'un objet permanent? Ce serait prétendre qu'ils agissent quand ils n'agissent plus, et qu'ils nous font connaître ce qu'ils ne perçoivent pas. — A cela nous répondrons tout de suite que la perception, même la plus courte, dure cependant quelques instants, et que, par suite, elle nous révèle immédiatement une permanence au moins égale à sa propre durée. Que si, nos yeux une fois fermés, le sens de la vue ne nous montre plus l'objet que nous apercevions tout à l'heure, et ne peut, par conséquent , nous assurer de son existence, nous pouvons cependant, autant de fois que nous le voulons, réitérer l'expérience, rouvrir nos yeux ; el, retrouvant toujours à la même place le même objet , nous n'avons besoin que d'une rapide induction, pour affirmer que l'objet a continué à exister dans l'intervalle de nos différentes perceptions. Il est vrai que cette affirmation suppose que les sens nous ont précédemment avertis de l'extériorité de l'objet , et Hume leur conteste précisément le pouvoir de nous donner cette idée. Nous y arriverons tout à l'heure; mais, pour le moment, nous affirmons que l'extériorité des objets sensibles étant une fois accordée, leur permanence ne semble pas pouvoir être mise en question.
D'ailleurs, parmi nos sens, un au moins, sinon tous, nous fournit directement, par la permanence de ses perceptions, l'idée de la permanence des objets. Le sens du toucher, répandu sur tout le corps, n'est pas
sujet, comme tous les auitres^ à ces intermitteaces que 8%«ale Hume. Toujours eo activité, ml oioiiis pendant la veille, il ne cesse de nous dcmiier la notio« d'aae résistance permanente des choses extérieui'es. Ici, le raisonnement et Finduction n'auront besoin d'être invoqués tout au plus que pour combler les lacunes que le sommeil laisse dans notre conscience.
En second lieu, dit Hume , les sens sont incapables de nous inspirer la croyance à une existence extérieure, distincte de nous (1). Ils ne peuvent, nous le savons déjà, nous faire sortir de nous-^iémes. Les sensations sont pour ainsi dire murées, fermées sur elles-mêmes. Dira-t-on que les sens, par une illusion naturelle^ nous portent du moins à admettre cette existence d'objets distincts et extérieurs? Ce n'est pas l'opinion de Hume^ Ce serait peut-être aujourd'hui celle de M. Taine, qui nous semble, dans ses longues aoalyses sur la perception extérieure, avoir surtout cherché à montrer par quel mécanisme physiologique les sens s'habituent pai à peu à localiser, à différentes distan-
(i) a Les sens ne nous apportent pas autre chose qu'une per- » oeption simple (a single perception) et ne nous dcaneiU jamais la n moindre indicatioD sur quelque chose au delà. Une perception « simple ne peut jamais produire Tidée d'une double existence, à j» moins que ce ne soit par quelque Inférence fondée sur la raison » ou Timagination. » Tome I , p. 239. Et plus loin , p. 24% : « Les » sens ne peuvent produire la croyance à une existeooe distincte ; » car ils ne nous offrent cette existence ni sous forme de repré- A sentation , ni en elle-même. Pour nous la donner sous forme de B représentation , ils devraient nous montrer à la fois un objet et » une image , etc. »
ces^ nos différentes pereepiions. Dam» ce système, où
la coniaiBsaiice da moede extérieur se réduit à une
halludMktiaii vraie, ou, plus simpiemeat , à une per-
cep4ioii fausse, les sens joueM ua rôle que Hume
leur refuse,, et qu'il attribue à l'imagination. Mais,
dans l'Un comme dans l'autre système, l'extériorité
n^est qu'utt rôve* L'homme, en vieillissant, apprend à
se tromper. L'enfeaA est protégé coMre l'erreur par
son inexpérience même; il est plus dans le vrai quand,
avec ses yeux encore inexercés, il voit tous les objets
sur le même plan, que l*homme fait qui les aperçoit à
distance et dans des rapports déterminés.
Pour prouver que les sens ne sont pas la source de l'illusiOB qui nous présente une existence extérieure , distincte dto la nôtre , Hume invoque deux raisons ; mais toutes deux supposant, comme principe, la vérité de l'idéalisme, les raisonnements de Hume ne sont guère que des cercles vicieux. — Si les sens avaient le pouvoir de nous donner l'idée de quelque chose de distinct, d'extérieur, ils devraient appliquer ce pouvoir à nos sensations de douleur, à nos passions, comme à nos sensations d'étendue. Car, par hypothèse, toutes nos perceptions sont de même nature ; elles sont purement subjectives, et tendent, par conséquent, à nous apparaître toutes comme intérieures. Si donc quelques-unes nous semblent extérieures, ce n'est point par elles-mêmes qu'elles peuvent avoir acquis ce caractère. En d'autres termes, ce no sont pas les sens, c'est l'imagination seule qui opère l'illusion et qui détermine une ligne de démarcation entre nos peroep-
tioDS, les uoes étant attribuées au moi, les autres au noQ-moi. Hume, sans paraître s'en douter^ feit ici le procès à son propre système : car c'est y à coup sûr, une des plus grosses difficultés que Ton puisse opposer aux idéalistes, que cette distinction naturelle de no8 sensations, dont les unes nous apparaissait au dedans de nous, les autres hors nous. Est-il possible qu'il n'y ait là qu'une apparence fondée sur les lois de l'imagination?
L'autre raison consiste à dire que les sens ne pourraient tracer la frontière illusoire qui, dans la croyance commune, sépare l'esprit de la matière, que s'ils nous donnaient d'abord l'idée de notre corps. Ici, encore, la justesse de l'argumentation dépend de la valeur de l'hypothèse idéaliste où Hume s'est placé. Si, en effet, toutes nos perceptions sont purement idéales, il est incontestable qu'elles ne peuvent pas plus nous assurer de l'existence de notre corps que de n'importe quel autre objet matériel. Le cerveau, le corps tout entier, dit Berkeley, n'est qu'une idée. Les sens ne peuvent donc établir aucune comparaison entre notre corps et le monde extérieur, ni, par suite, nous donner l'idée d'un monde extérieur. Outre que ce raisonnement n'a aucune espèce de force si l'on écarte le préjugé sur lequel il est fondé, on pourrait faire remarquer qu'il suffit que certaines de nos perceptions nous donnent, non pas l'idée du corps, mais l'idée du moi immatériel, pour que , par opposition avec ce moi, d'autres perceptions, ou les mêmes, nous apportent l'idée du non-moi. Et c'est précisément.
on le sait, l'opinioa de Hamilton et de Maine de Biran^ qui pensent que tonte sensation contient une double connaissance, celle de nous-méme^ et celle du monde extérieur.
Hume, quoi qu'il en soit , conclut que les sens ne produisent pas la croyance au monde extérieur. « Au » point de vue des sens , toutes les perceptions son t » les mêmes ; rien ne distingue leur manière d'être. » Le raisonnement n'est pas moins impuissant à distinguer le moi du non-moi. La preuve qu'en donne Hume est singulière. 11 prétend que la croyance à la réalité matérielle, qui est naturelle à tous les hommes, ne peut être le résultat du raisonnement, qui est œuvre de réflexion. « Quelques arguments convaincants » que les philosophes s'imaginent avoir avancés pour » établir la croyance à des objets indépendants de » l'esprit, il est évident que ces arguments ne sont » connus que d'uu petit nombre ; et que ce n'est point » par là que les enfants, que les paysans, enfin que la » majeure partie du genre humain, en est venue à at- » tribuer un objet à certaines impressions, à le refu- )) ser aux autres (1). » On pourrait répondre à Hume que l'induction n'est nullement le privilège des philosophes; qu'à défaut de la perception immédiate, le raisonnement inductif, qui nous fait passer de l'effet à la cause et que le vulgaire lui-même pratique sans cesse, peut être le principe de la croyance à la matière. Mais cette hypothèse ne saurait se concilier avec
(1) Tome I, p. 244.
les principes de Hume. Pour lui , il^ n'y a d*aiiire rai^ 8cm»ement qœ le raisonBemeat par identité, qui n'est pas appHcaï^fe ici. Le raisonnement inducttf ^i noiw fait passer du signe à la chose signifiée , de reflet à la cause, est le seul qui puisse nom assurer de la certitude du monde ettllérieiir (dam le cas oè le rdnsonne^' ment serait nécessaire pour cela)*; or^ il n'Ml pas possible de Titivoquer dans leine phitos(ipkie qui le supprima ^ et ^ui réduit le rapport de# élAflU au4 causes à n'être que la reacontne habit«elleaiietit obser«^ vée dedeui phénomèn^ôs. Diaprés Hume, Mus poirl^M» bien saisir un rapport de causalité entre &etm peruep-^ tiens y mais non entre les perceptions et leifirs objets, lesquels reêfteiat afosotuvnent inconnue et dCtoC nous n'avons aucun droit de supposer Teiciëteno^
Ce n'est donc ni aux sens ni au raiSDunemenf que nous devons de croire à une existence permanente et extérieure. La question subsiste tout entière. L'humas ni té croit à la matière; pourquoi y croit-elle? Voici la réponse de Hume.
Le principe de notre illusion, touchnitt FesisteAce du monde extérieur, c'est la ressemblance de nos per* ceplions sensibles (1). Si elles différaient toutes Tutte de Tautre , nous ne songerions pas à sortir de noiiS*mèmes, et à rêver un monde matériel. Mais ces per« ceptions se représentent souvent dans notre esprit, semblables, dans leur nouvelle apparition, à ce qu'elles fiirent dans la première. De là, pour l'imi^i nation ,
(1) Tome I , p. 246 et suiv.
une tendance à confondre ces images qni se ressemblent^ à les faire rentrer l'une dans Tanti^e, et, enfin, par on abus. analogue à celui que Ton fait sans cesse daos le langage , à croire que ces impressions sembla-^ blés ne sont qu'une même perception; en un mot^ à prendre la ressemblance pour l'identité. Mais^ une fois ce premier pas fait , Timagination ne s'arrête pas ça chemin ; elle a , dit Hume , une tendance à dépasser sans cesse son objet; comme la barque qui, poussée par les rames , marche quelque temps encore 9près que les rameurs ont suspendu leurs mouvements. Pour s'expliquer qu'à des époques différentes la même perception se soit offerte à nous , l'imaginatien incline nécessairement à croire que cette percép^ tion n'a pas cessé d'exister. Une chose identique se reconnaît, en efT^, à deux caractères : 1 ® de ne point Tarier dans sa nature ; 2® de se perpétuer dans Fexistence. 11 n'est donc pas étonnant que l'imagination qui attribue déjà Tinvariabilité à la perception, lui prête aussi la permanence; qu'elle passe, par une transition insensible , du premier caractère de l'identité au second.
Voilà déjà presque toute la théorie ; pour la mieux faire comprendre, donnons la parole à Hume : « Après » un court examen, on peut constater que tous les » objets auxquels nous attribuons une existence con- » tinue, ont une constance particulière (a pecultar » constancy) qui les distingue des impressions dont n l'existence dépend de nos propres perceptions. Ces
» montagnes, ces arbres, ces maisons, qui sont pour
)) le moment sous mes yeiix^ m'ont toujours apparu » dans le même ordre; et^ si je les perds un instant » de vue en fermant les yeux^ ou en tournant la » tète y je les retrouve aussitôt sans la moindre alté- » ration... Cette constance admet cependant quelques » exceptions. Les corps changent souvent de situation » et de qualités, et, après une absence, même courte, » ils peuvent devenir à peine reconnaissables. Mais, )) ici , il faut observer que , même dans ces change- » ments , ils suivent un certain ordre (préserve a cohe* » rence), et ont entre eux des rapports réguliers... )) Lorsque je reviens dans ma chambre, après ud6 )) heure d'absence , je ne trouve pas mon feu comme )) je l'avais laissé; mais j'ai été précisément accoutumé » par d'autres expériences à voir une altération sem- » blable se produire dans le même intervalle de » temps... détordre dans les changements est donc » un des traits caractéristiques des objets extérieurs, » aussi bien que leur constance.
» Après avoir établi que l'opinion d'une existence » continue des corps dépend de Yordre et de la con- » stance de certaines impressions, j'ai maintenant » à chercher de quelle manière ces qualités donnent )) naissance à une opinion aussi extraordinaire... Je » suis assis dans ma chambre, devant mon feu, et » tous les objets qui frappent mes regards ne dépas- » sent pas un rayon de quelques yards. Ma mémoire » m'informe 9 sans doute, de l'existence d'un grand » nombre d'objets ; mais cette information ne s'étend » pas au delà de leur existence passée, et la mé*
n moire y pas plus que les sens , ne peut porter té- » moignage de la continuation de cette existence. » Pendant que je sais assis , j'entends tout d un coup x> comme le bruit d'une porte qui roule sur ses gonds; ï> et quelques instants après y je vois un portier qui » s'avance vers moi. De là, plusieurs réflexions. » D'abord , je n'ai jamais observé qu'un bruit sem- » blable à celui que j ai entendu pût provenir d'autre n chose que du mouvement d'une porte; c'est pour- » quoi je conclus que le phénomène actuel est en » contradiction avec toutes les expériences passées y )) à moins que la porte, que je me rappelle avoir vue u de l'autre côté de la chambre, n'existe encore réel- » lement. De plus, j'ai toujours constaté qu'un corps » humain est soumis aux lois de la pesanteur, et n qu'il ne peut, par suite, s'élever dans les airs; c& » que le portier, cependant, aurait dd faire, à moins » que l'escalier, dont j'ai gardé le souvenir, n'ait con- » tinué à exister en mon absence. Mais ce n'est pas » tout : le portier me remet une lettre que j'ouvre ; » l'écriture et la signature me font connaître qu'elle » me vient d'un ami , qui , m'écrit-il , est éloigné de n moi de deux cents lieues. Il est évident que je ne » puis me rendre compte de ce fait, sans me repré- » senter les mers et les continents qui nous séparent, » sans admettre encore l'existence des postes et }) des routes, conformément à mes observations ana> térieures. Ces faits, la venue du portier, et la }) remise d'une lettre, paraissent contraires, en un » sens, à l'expérience commune... Car, en général^
D je n'ooteods un tel son (le bruit de la porte), qu'à )) la condition de voir en même temps la porte en w mouvement. Ici , je n'ai pas éprouvé à la fois ces » deux perceptions. L'observation présente serait A donc en contradiction avec mon expérience passée, » si je ne supposais pas que la porte existe ^ et qu'elle » s'est ouverte , quoique je ne la voie pas ; et cette » supposition, qui paraît d'abord entièrement arbi- D traire et hypothétique, acquiert de la force et de >) l'évidence , parce qu'elle est la seule qui puisse faire » disparaître la contradiction... Je suis donc naturel- )» lement conduit à regarder le monde comme quelque » chose de durable et de réel , qui continue à exister, » même lorsque je ne le perçois pas (1). »
Voilà pour ce que Hume appelle la cohérence, c'està-dire l'ordre, la régularité propre aux impressions fpn nous décident à croire au monde extérieur. <( Mais, » ajoute-t-il, « quelle que soit la force de ce » principe, je crains qu'il ne soit trop faible pour >» supporter un édifice aussi vaste que celui de l'exîs- D tence continue de tous les corps extérieurs. C'est » pourquoi , à la régularité des perceptions, nous joi- » gnons un autre principe, la constance de ces mêmes )) perceptions. Par inférence de ce second caractère » des impressions, se produit l'idée d'une existence » continue , idée qui précède celle d'une existence dis- » tincte, et qui est le fondement de cette dernière. » Lorsque nous nous sommes habitués à observer le
(i) Tome I, p. 246 et suiv.
n retour coDstant des mêmes impressions^ et à voir n le soleil , TOcéan apparaître devant nous après un » intervalle^ absolument semblables à ce qu'ils étaient » dans leur première apparition, nous ne pouvons » considérer ces perceptions interrompues comme dif- » férentes l'une de l'autre (bien qu'elles le soient )) réellement); au contraire, nous sommes disposés k nies considérer, en raison de leur ressemblance, » comme étant les mêmes. Mais comme l'interruption » de leur existence rend impossible cette identité » absolue, nous nous trouvons enveloppés dans une » sorte de contradiction. C'est alors que, dans le but » d^échapper à cette difficulté , nous dissimulons , au* » tant que possible , l'interruption réelle des impres- » sions semblables , ou plutôt nous la supprimons tout » à fait, en imaginant que ces impressions, bien » qu'interrompues , sont liées l'une à l'autre par la » continuité d'une même existence (1)... »
Hume achève l'exposition de sa théorie en essayant de la fortifier par des explications nouvelles , en montrant quelles sont les lois qui règlent l'imagination, dans les démarches, en apparence si téméraires, qui la con* duisent jusqu'à la fiction d'un monde extérieur. Ces lois dérivent des principes d'association que nous con» naissons déjà, mais dont il nous reste à étudier les effets dans le cas particulier qui nous occupe.
Il y a d'abord une -première loi d'association , qui veut que les phénomènes semblables , non-seulement
(1) Tome I . p. 250 et suiv.
«e rappellent l'ua Taotre, mais finissent même, sous rinfluence d'une répétition fréquente, par se Confondre l'un dans Tautre. Ce n'est plus alors seulement un fait d'association, mais un exemple de cette pénétration mutuelle, de ce travail de combinaison intime, qui, d'après Técole anglaise contemporaine , transforme les vérités expérimentales en vérités nécessaires , lorsqu'un millier d'expériences , se soudant , pour ainsi dire. Tune à l'autre, donnent au fait qu'elles affirment une solidité qu'une ou deux expériences seraient évidemment impuissantes à lui assurer.
Une seconde loi d'association oonsiste dans cette tendance qui excite l'imagination à passer d'une idée analogue à une autre idée analogue, d'une partie d'une idée complexe à une autre partie de cette même idée; et Hume montre très-ingénieusement comment s'exerce cette dernière loi. L'influence de deux objets semblables sur l'esprit est naturellement de le placer dans une même disposition. D'où il résulte que tous les objets, toutes les idées qui disposent et affectent l'esprit de la même façon courent le risque d'être confondus; et c'est ce qui arrive dans la question qui nous occupe. L'identité réelle laisse l'âme dans un état entièrement calme : en présence d'une chose qui ne change pas , l'esprit n'éprouve aucune fatigue , puisqu'il n'a pas à renouveler ses impress\pns. N'est-il pas évident que deux perceptions, quoique successives et distinctes, si elles sont semblables, produiront sur l'esprit un effet analogue? L'imagination glisse doucement et sans secousse, sans le moindre effort, de
Tune des impressions à l'autre ; et alors ^ trompée par la similitude des deux cas^ elle prend une simple ressemblance pour une identité réelle : elle considère comme identiques des perceptions qui, en réalité, £ont multiples, et que séparent quelquefois de longs intervalles, remplis par d'autres perceptions.
Mais comment notre imagination est-elle assez puissante pour couvrir la voix des sens, la voix de la conscience , qui nous montrent ces perceptions telles qu'elles sont réellement, c'est-à-dire interrompues et coupées? Hume a beaucoup de peine à rendre compte de cette singulière et mystérieuse influence. Il y a, dit-il, un conflit, une contradiction marquée entre l'imagination qui rêve un objet identique, et la réalité qui nous montre une succession d'idées. L'esprit, embarrassé , ne peut sortir de cette difficulté qu'en sacrifiant un des termes contradictoires , et il sacrifie , en effet , celui qui n'a pas pour le soutenir l'appui de l'imagination. La raison a beau nous montrer que nos sensations sont distinctes et séparées : l'instinct de l'imagination est plus fort, et^ entraînés par lui, nous en venons à .nous représenter un objet permanent et invariable, pour servir de fondement et de trait d'union à nos diverses sensations.
Mais ce quelque chose de permanent, est-ce en nous-méme, ou hors de nous, que nous plaçons et localisons son existence ininterrompue? Evidemment, pour qu'il n'y ait pas solution de continuité dans cet objet, nous sommes obligés de le détacher de nous, puisque nous ne sommes, nous-mêmes, que mobilité
et succession ; et de considérer comme une réalité distincte cette existence continue qui n'est cependant qu'un fantôme de notre imagination. Cest donc, on le voit, la permanence qui crée, en quelque sorte, Teoo* téciorité: c'est parce que nous sommes conduits à ima* giner quelque chose qui dure et qui ne change pas^ que, pour compléter notre illusion et satisfaire notre imagination, nous supposons encore quelque chose qui existe hors de nous, et, qui échappe, par consé** quent , dans sa permanence, au courant fugitif de nos sensations.
Hume n'a plus qu'une chose à nous apprendre : comment, de cette supposition purement imaginative, nous passons, et avec nous tout le genre humain , à une croyance qui ne doute pas d'elle-même, et qvà n'a contre elle que l'opinion de quelques philosophes. Mais, nous l'avons déjà vu, la transition de l'idée à lu croyance n'offre aucune difficulté, dans le système de Hume. La croyance, ce n'est que l'idée plus vive, et cette vivacité, l'idée l'acquiert par son rapport avec une impression actuelle. Dans le cas particulier de la croyance à une extériorité permanente, l'impression actuelle nous est fournie par la mémoire, qui nous présente un grand nombre d'images semblables à l'image qui se renouvelle à nos yeux. D'où il semblerait résulter que la croyance au monde extérieur ne 9'acquiert que'peu à peu, qu'elle est, pour ainsi dire, susceptible de degrés, en proportion du nombre de souvenirs que la mémoire contient ; et qu'il faut avoir èa plusieurs fois une même perception, pour en veqir
à la dédottbler et à distinguer d'elle on objet illusoire. Or, l'expérience est tout à foît contraire à une semblable hypothèse, et la croyance au monde extérieur^ qui a , en apparence au moins, la rapidité d'une intuition immédiate, ne peut, en aucune façon, s expliquer par une formation aussi lente, aussi susceptible de progrès.
Remarquons, d'ailleurs, que Hume ne peut considérer l'élaboration de notre croyance au monde extérieur comme le privilège de l'enfance, de cet âge où, dans le premier éveil d'une conscience à demi éclose, s'accomplissent évidemment bien des faits que Tana-. Lyse psychologique ne peut saisir, et qui préparent les phénomèmes de la conscience adulte. Si le système de Hume était vrai , les images que la perception nous présente étant souvent tout à fait nou* velles, puisque, à vingt ans, à trente ans, il nous arrive de voir pour la première fois des objets incon* Bas, nous aurions, durant toute la vie, à répéter madiinalemenl, à renouveler sans cesse, pour tous les (Ajets qui nous sont inconnus, le travail d'imagination qui nous fait passer de la perception subjective à la creyance objective. La foi à l'existence du monde extérieur ne serait donc qu'une conquête laborieuse et successive. Qr, nous n'avons aucune conscience de oes acquisitions consécutives.
Da reste , et c'est la vraie difficulté, Hume ne nous convaincra îamaîs qu'une fiction de l'imagination puisse devenir une croyance irrésistible, universelle, une croyance de tous les instants. Admettons les
déductions ingénieuses, par lesquelles il nous montre l'imagination groupant des perceptions isolées, qu'elle fond pour ainsi dire et fusionne les unes dans les autres ; forcée ensuite de supposer leur identité, puis leur permanence, enfin, leur existence hors de nous. Admettons que l'imagination en vienne ainsi à rêver le monde extérieur comme un moyen de sortir d'embarras dans les contradictions où elle se perd : quel rapport y a-t-il, entre cette fiction inconsistante et fragile, et la certitude absolue où nous sommes tous que le monde existe ? C'est avec raison qu'un philosophe anglais contemporain, nourri cependant dans les préjugés de l'école de l'association, M. Murphy, affirme que « la loi d'association, si elle suffit à ren- » dre compte de l'origine de nos conceptions, est )) totalement incapable d'expliquer nos croyances (4 ). d Toutes les finesses, tous les artifices de l'imagination guidée par les lois de lassociation, paraissent impaissants à engendrer cette conviction profonde^ cette invincible certitude, qui caractérise, en général, nos croyances, et particulièrement la foi à une réalité externe.
Dira-t*on que l'imagination , quand elle est savamment excitée par un romancier habile , nous illusionne au point de nous faire prendre des chimères pour des réalités; qu'en lisant un auteur dramatique, nous sommes émus , notre cœur bat , comme s'il s'agissait d'événements historiques ? Nous répondrons que »
' (1) M. Murphy. De l'habitude.
même alors y Fillasion n'est jamais complète. Dans le plus fort de notre émotion , nous ne croyons pas réellement à l'existence des héros de notre roman ou de noire poème; an fond de noire conscience reste, endormie, si l'on veut, mais prête à se réveiller, la pensée que nous avons affaire à de pures inventions. Dès que nous le voulons, nous pouvons nous ressaisir nous-mêmes, et surmonter toutes les duperies de l'imagination. Y a*t-il rien de semblable dans la croyance que nous suggère la réalité dii monde extérieur ?
Ce qui a trompé Hume, comme la plupart de ceux qui, dans l'hypothèse idéaliste, ont fait effort pour expliquer la croyance au monde matériel , ce qui le rend peu exigeant en matière d'explication , c'est qu'il part de ce préjugé que la réalité sensible est une illusion. Comment s'élonner qu'il se soit contenté, pour fonder une croyance qu'il n'admettait pas , de motifs précaires et tout à fait insuffisants? Hume , précisément , lisait dans le monde extérieur comme dans un roman ; il en acceptait les impressions trompeuses , pour satisfaire aux nécessités de la vie; une fois rendu à lui-même et à ses méditations intérieures, il se détachait facilement de son illusion. Ce retour à ce qu'ils appellent la vérité est si naturel aux idéalistes, qu'ils le croient possible et même facile pour tous les hommes : ils s'imaginent volontiers que le vulgaire n'a pas plus de foi qu'eux-mêmes à l'existence de la matière. Nous avons déjà signalé celte singulière erreur chez Berkeley. Nous la retrouvons chez Hume.
(f Les philosophes seols ont inventé la distinctioii da )) sojet et de l'objet. Pour le commun des hommes , » il n'y a que les perceptions. » Et, de même, M. Mill prétend qae les hommes, si Ton met à part les philosophes y ne croient pas à quelque chose qui exis* terait en dehors de la sensation possible (1). Là ne s^arrête pas y d'ailleurs , la ressemblance entre le sys* tème de M. Mill et celui de Hume.
La doctrine bizarre du Traité de la Nature humaine a, en effet , inspiré celle que M. Mill soutient aujourd'hui sous ce titre : Théorie psychologique de la croyance à la matière y théorie qu'un de nos mattres qualifiait récemment : n le plus grand effort qui ait été fait » pour expliquer, sans y croire , la croyance à la ma- )> tière (2). » Pleine de surprises pour le sens commun, cette opinion mériterait l'épithète que Hume appliquait à ses propres idées sur le sujet, quand il tes déclarait très-étranges (yery curùms) ; mais elle est moins originale, moins nouvelle qu'on ne serait d'abord tenté de le croire.
Hume eût défini la matière : des groupes de sensations que l'imagination finit par nous représenter comme permanentes d'abord , comme extérieures ensuite. Peut-être n'y a-t-il pas bien loin de cette définition à celle de M. Miil : n La matière est une possibi- » lité permanente de sensations. » Pour établir la vérité de son assertion , le philosophe anglais invo-
(1) M. Mill , La Philosophie de Hamilton , chap. XI , p. 220.
(2) M. P. Janet , Revue des Deux-Mondes.
que des principes que Home eftl signés des deux nMiins. Le plus important c'est que Tesprit, dit M. Mill^ eet capable d'eaopectaiion. 11 ne se circonscrit pas dans la sensation actuelle : il attend, il pressent des sensations nouvelles. Hume eût ramené cette faculté d'eoopeciation ou d'attente à la tendance qui pousse l'imagination à dépasser sans cesse son objet. A cette foculté s'ajoutent les lois ordinaires de l'association des idées. Une fois ces principes admis^ il est facile^ selon M. Milly d'établir que les sensations de la mémoire et les sensations présentes peuvent s'associer de façon à produire la croyance à la matière. Comme Hume, M. Mil! commence par réduire l'idée de la matière à l'idée de la permanence, àcequeKant appelle j)er(;IurabiUte (1). Comment expliquer cette permanence? Par un système non moins ingénieux que celui de Hume. En vertu des lois de notre esprit, en même temps que nous percevons une sensation présente, nous croyons à la possibilité des sensations déjà perçues. Autour du petit noyau que forme la perception actuelle se groupent, quoique vagueihent, les idées des sensations possibles, et, bien que la sensation actuelle change, ce même cortège, pour ainsi dire, accompagne sans cesse toutes les nouvelles déterminations de notre esprit. Fous sommes donc toujours entourés, pour ainsi dire, par cet ensemble fixe et permanent de possibilités de sensation. Or ,. c'est précisément dans l'opposition et le contraste de ces possibilités permanentes et de la
(i}M. MiU,<9. 6»«., p. 214.
sensatioD actuelle, qui varie d'instant, en instant» que trouve 6on germe la distinction d'un moi variable et d'un non*moi immobile. C'est parce qu'il y a toujours en nous la représentation de ces perceptions possibles., c'est, par exemple , parce que , outre le livre que j'ai actuellement entre mes mains, je me représente oientalement, tout entière , la bibliothèque oii je l'ai pris^ que nous concevons peu à peu l'exiotence du monde' extérieur.
Nous n'avons pas à suivre M. Mill dans l'exposé des considérations subsidiaires qu'il développe à l'appui de son système , pour montrer que Tidée de la permanence devient plus précise encore,^ quand la perception présente fait partie d'un groupe de sensations qui forment un tout bien lié ; c'est-à-dire quand elle est une qualité particulière de ce que la philosophie du sens commun appelle une substance, ou bien quand elle est rattachée à des sensations passées ou futures par cet ordre de succession constante que cette môme philosophie appelle la loi de causalité. Ici encore , l'analogie avec Hume est manifeste , car Hqme insiste^ lui aussi pour établir que la cohérence des perceptions^ c'est-à-dire leur succession régulière, est une des conditions essentielles de l'idée d'une existence per-^ manenle. Ce que nous avons dit suffit amplement à faire comprendre comment, pour M. Mill, la perma* nence des représentations dans l'imagination donne lieu à l'idée de la matière, qui n'est, en définitive, qu'un mot, par lequel nous exprimons l'attente où nous sommes de pouvoir transformer en sensations
actaelles toutes les idées que notre esprit nous représente comme des sensations possibles.
Sans compter qu'il est bizarre que, pour expliquer la croyance au monde extérieur, on invoque la possibilité permanente de nos sensations , et non le fait in* contestable du renouvellement de nos perceptions actuelles^ la théorie -de M. Mill nous parait reposer sur un cercle vicieux. Car la croyance à la possibilité permanente de nos impressions est elle-même fondée sur la croyance préalable au monde extérieur. Si nous n'avions pas la certitude que l'univers existe > Aous ne nous attendrions pas à le voir reparaître devant nous. Pour croire que nous sommes en état de percevoir de nouveau la chambre voisine de celle que nous occupons , au delà de celte chambre la rue, au delà de la rue la ville , il faut que nous soyons d'avance persuadés que tout cela existe.
Au fond^ la théorie de M. Mill se réduit à soutenir que la permanence de nos perceptions exige , si elle est conçue^ la croyance à Y extériorité ; c'est sur ce point surtout (et c'est le point essentiel) que les rapports avec Hume sont frappants : « On pourrait préy> tendre, » dit M. Mill , a que ma théorie rend bien » compte de l'idée d'existence permanente, qui forme » une partie de notre conception de la matière, mais » qu'elle n'explique pas pourquoi nous croyons que » ces objets permanents sont extérieurs ou hors de » nous. Je crois, au contraire , que l'idée de quelque » chose d'extérieur tire son origine uniquement de la » connaissance que. l'expérience nous donne des pos-
» sibilités permanentes. Noos portons avec nous nos » sensations partout où nous allons, et elles n'exis- » tent jamais où nous ne sommes pas; mais, quand » nous changeons de place, nous n'emportons pas » avec nous les possibilités permanentes de sensation. I) Elles restent jusqu'à notre retour, comm^icent et » finissent sous des conditions avec lesquelles notre )) présence n'a , en général , rien à faire. Et, parades- » sus tout, elles sont des possibilités permanentes de » sensation pour d'autres êtres que nous, et elles le » seront encore quand nous aurons cessé de sentir. )) Ainsi, nos sensations actuelles et les possibilités » permanentes de sensation présentent inévitable* » ment un contraste saillant (1). » Nos deux idéalistes ne diffèrent donc que dans l'explication de l'idée de permanence. Pour Hume, la permanence dérive surtout du renouvellement d'impressions semblables ^ qui, sous rinfluence de l'imagination, parviennent à faire corps en quelque sorte, et s'opposent alors à la mobilité de nos impressions intérieures. Pour M. Mill, la permanence des objets extérieurs résulte du contraste frappant que présente, en face de la sensation actuelle , l'ensemble des possibilités permanentes de nos sensations. Mais, une fois Tidée de la permanence acquise d'une façon ou d'une autre, c'est de la même manière que Hume et M. Mill projettent, hors de nous, cette existence permanente qui ne peut être confondue avec notre mobilité subjective. S'il y avait
(1) M. MiU. Hamilton, p. 224. 225.
qaelque intérêt à faire un choix entre deux doctrines que nous jugeons également fausses ^ nous indiquerions une préférence en faveur de celle de Hume. Hume nous paraît avoir mieux réussi à expliquer la formation de Tidée de permanence , ce qui est le point capital du système.
C'est, du reste 9 au même scepticisme, franchement avoué , que les deux philosophes aboutissent. Après avoir épuisé leur ingéniosité à expliquer comment se produit l'illusion du monde extérieur, ils déclarent ouvertement, Tun et l'autre, qu'ils ne sont pas dupes d'une pareille fiction.
Il y a, cependant, encore une différence importante à signaler. M. Mill excepte de son scepticisme l'existence des autres hommes. Il est d'ailleurs difficile de comprendre pourquoi : non pas que les raisons qu'il en donne ne soient excellentes , mais ces mêmes raisons pourraient être aussi légitimement employées à la dé- * monstration de la matière et du monde extérieur tout entier ; et l'on ne s'explique pas que, rejetées sur un point, elles soient respectées sur un autre. La vérité est qu'il en coûte de trouver au bout de son système la négation même de l'humanité; et qu'on se décide alors à se sauver de cette conséquence, aussi affligeante qu'absurde, au prix d'une contradiction. Hume, plus absolu, et, il faut le dire, plus logique dans son scepticisme, semble ne pas faire d'exception ; et quoiqu'il ne dise nulle part qu'il doute de l'existence des hommes aussi bien que de l'existence des corps en général, son silence permet de supposer que telle était, en
effet; sa conclosion. L'oubli, en pareille question, Tonbli involontaire est peu admissible ; surtout quand od sait que Hume s'était nourri de la lecture de Berkeley, et que Berkeley explique longuement, en plusieurs endroits de ses ouvrages, que son scepticisme ne s'étend pas jusqu'aux âmes de nos semblables.
Tout se réduit donc, dans le système de Hume, à l'existence vague, indéterminée de nos impressions flottantes. Jamais l'idéalisme n'a été poussé si loin, et ce n'est pas sans étonnement qu'on réfléchit que de tels fruits se sont développés, pour ainsi dire, sur une tige sensualiste. On comprend mieux un Maiebranche, un Berkeley idéaliste. Chez Berkeley, si la raison proteste, la logique au moins est à peu près satisfaite. Berkeley, en effet, à côté des idées perçues, maintient l'existence de l'esprit qui les perçoit ; et en même temps qu'il donne à ces perceptions un point d'appui, l'âme humaine, il leur attribue une cause, la volonté divine. Mais comment comprendre un système dans lequel les impressions sensibles restent isolées, suspendues dans le vide , se suffisant à ellesmêmes comme des existences absolues? Venues on ne sait d'où, enchaînées dans un certain ordre on ne sait pourquoi, elles n'ont pas de substance, puisque Tesprit n'est qu'un mot ; elles n'ont pas de cause, puisque la matière n'est qu'une illusion, et que l'action divine n'est pas invoquée !
Pour réfuter un pareil ictéalisme, les raisons qu'a invoquées Reid sont peut-^tre insufGsantes. 11 ne signifie rien, par exemple, d'invoquer l'argument de
fait qui consiste à en appeler au témoignage des sens^ Cette preuve, qui revient à frapper la terre d'un bout de son bâton, et que les Anglais appellent Vargumentvm baculinufriy celle dont Molière se sert dans une des plus plaisantes scènes de son théâtre, n'a aucune valeur, et n'établit qu'une chçse, c'est que ceux qui l'emploient ' n'ont pas compris la force de la position de nos adversaires, et le sens de leur argumentation. Pour peu qu'on y réfléchisse , en effet , il est facile de se convaincre que l'idéalisme ne change rien aux apparences des choses. Les philosophes, comme Hume, comme M. Mill , ne contestent pas que nous croyions être frappés ; mais ils prétendent que ces croyances sont vaines et illusoires, et ils pensent l'avoir prouvé. On n'a donc rien fait, lorsqu'on a invoqué contre eux l'irrésistible croyance que les sens nous suggèrent. Reid plaisante à tort Hume sur les infortunes supposées auxquelles son scepticisme le condamnait dans la vie pratique. Quand il dit, par exemple, que ses amis se seraient gardé de le laisser sortir dans la rue^ s'ils avaient cru qu'il fât sincère,» la réflexion n'est guère piquante, mais surtout elle n'est point sérieuse. En un autre endroit, lorsque Reid remarque, comme s'il eût fait une découverte, que Hume retombe de temps en temps dans la croyance vulgaire, et qu'il n'est sceptique que durant les douze pages de son Traité^ on a quelque envie de s'écrier : ou bien Reid n'a pas lu Hume, ou bien il ne la pas compris. Inutile de rappeller, en effet , que la théorie de Hume a précisément pour but d'établir que^ si d'une part nos per-
ceptions sont en réalité subjectives, d'autre part, et par le fait d'une tendance irrésistible, elles nous paraissent objectives. La réQexion nous mène au scepticisme, mais rinstinct et la nature nous ramènent à la foi. Hume aurait parlé volontiers comme un autre sceptique, Tévêque d'Avranches. A ceux qui lui reprochaient de rendre impossible, par son scepticisme, lusage pratique de la raison, Huet répondait : a Lors- » qu'il s'agit de conduire notre vie, nous cessons )) d'être philosophes, d'être douteux et incertains; » nous redevenons idiots, simples et crédules !. »
Ried ne se trompe pas moins, lorsque avec une insistance inexplicable, il fait de la théorie des id^images l'origine du scepticisme de Hume, comme de celui de Berkeley (1). Quel rapport peut-il y avoir entre la théorie de Hume et celle qui considère les sensations comme des intermédiaires émanés d'un objet extérieur, comme des signes qui viennent nous instruire de l'existence de l'objet qu'ils représentent ? Hume, précisément, n'a jamais cru que la sensation fût autre chose qu'un phénomène absolument subjectif. Ce qui a égaré Reid, c'est qu'à ses yeux la perception extérieure est directe^ immédiate. Notre esprit, d'après lui, connaît et saisit la matière comme un miroir reflète une image. La perception ne sup-
(1) Dugaid Stewart s^étonne que Kant n'ait pas accordé la moindre attention à cette discussion sur la théorie des idées-images , que Reid considérait comme la partie essentielle de sa philosophie. Kant a-t-il eu tout à fait tort?
pose que deux éléments^ un acte de l'esprit qui perçoit et un objet pergu comme distinct de cet acte. Par suite^ toute doctrine qui admet des intermédiaires entre l'esprit et la matière semblait à Reid favoriser et préparer le scepticisme^ en supprimant le caractère intuitif de la perception. Et cependant, on le sait aujourd'hui , cette intuition immédiate n'existe pas ; entre les deux éléments que Reid distingue, il y a des intermédiaires nombreux : la transmissipn du phénomène dans le milieu ambiant, les nerfs, le cerveau. La perception n'est, par conséquent, que le dernier acte d'une série d'événements. Reid concluraitt-il de là que la doctrine moderne favorise le scepticisme ?
Le meilleur argument de Reid est, en définitive, l'appel qu'il fait à la croyance vulgaire. Toutes les hypothèses que l'idéalisme invente pour se justifier, pour rendre compte de cette croyance , sont radicalement insuffisantes. S'il n'y avait pas d'autre raison qui nous portât à croire à la matière que les tendances de l'imagination et les lois de l'association , on ne comprendrait pas que la croyance subsistât un seul instant.
Il faut, après tout, louer Reid d'avoir protesté avec cette chaleur et cette énergie contre un scepticisme inadmissible ; mais son erreur grave est d'avoir pris la croyance à la matière pour une suggestion primitive de notre esprit , pour une intuition immédiate et directe de la réalité matérielle. A nos yeux , comme aux yeux de presque tous les philosophes , la con-
naissance do monde extérieur est une inférence assez rapide pour être insensible , et qui s'accomplit à un Age où nous n'avons pas encore pleine conscience de nos opérations, mais , enfin, une inférence réelle. La perception n'est que la conséquence d'une série d'an* técédents, et, selon les fortes paroles de Leibnitz, « c'est à propos de ce qui se passe en elle que rame » conçoit ce qui se passe hors d'elle. » Dans la con • science obscure de l'enfant, il y a un travail latent de la raison naturelle qui le détermine à concevoir , en face de son moi , Texistence du principe extérieur de ses impressions sensibles plusieurs fois renouvelées. Cette croyance, résultat de l'instinct, la raison réflé* cbie la confirme par le principe de causalité. En outre, et là encore Reid s'est trompé, la connaissance du monde extérieur est une connaissance relative à la* quelle collaborent l'esprit et la matière. Faire de nos représentations sensibles le produit exclusif du dehors est une erreur moindre, sans doute , que d'en faire la création du dedans ; mais c'est encore une erreur. A ce résultat complexe deux facteurs concourent. La perception est l'œuvre commune de l'objet et du sujet , et cette théorie se trouve d'accord avec toutes les découvertes physiques, avec toutes les observations physiologiques.
Dans ce système, l'objet extérieur n'est en lui-même ni coloré, ni résistant, ni étendu, il ne le devient ^e par rapport aux êtres sensibles ; car la résistance, la couleur, l'étendue, c'est la forme que notre sensi* Ixlité impose à la réalité extérieure. Mais pour avoir
perdu toutes ces qualités , la matière n'en existerait pas moins eu elle-même y dans uo état que nous ne pouvons définir. En d'autres termes ^ nous sommes réduits à ne connaître le monde extérieur que par les traductions spéciales que nous en fournissent les sens. Chaque sens parle, pour ainsi dire, sa langue^ et nous interprète à sa manière la nature éternellement cachée. Le monde est comme un texte , comme un modèle perdu ^ que nous sommes condamnés à ignorer tQujours y que nous ne pouvons connaître que par des copies plus ou moins fidèles , mais qui n'en existe pas moins pour cela. Tous les efforts que Ton fait pour nier cette existence objective sont impuissants. Dirat-on que retendue/ par exemple^ n*est qu'une série d'états subjectifs, que la continuité de l'effort intérieur est le principe de la sensation apparente d'un objet étendu? Oui; mais analysons cette sensation prolongée, nous trouverons, à chaque moment de l'effort, la conscience du moi s'opposant à quelque chose d'extérieur, le sentiment d'une résistance.
Ce n'est pas que nous soyons disposé à chercher, avec Maine de Biran , l'origine de la croyance à la matière , dans l'opposition de l'effort musculaire dont nous avons conscience, et de la résistance qui nous est opposée par le corps. Non; il nous semble que l'âme pénétrant toutes les parties de notre corps , la croyance au monde extérieur dérive plutôt de l'opposition du corps tout entier aux réalités extérieures. La preuve en est que, quand nous appuyons un bâton sur la terre , nous sentons la résis**
tance au bout du bâton, non au bout des doigts. Une seule expérience ne sufQt pas d'ailleurs, selon nous, pour produire la notion complète de l'extériorité. H faut avoir plusieurs fois éprouvé la même résistance, ou , par la répétition de perceptions semblables, constaté la permanence de l'objet , pour que la certitude de l'existence matérielle s'établisse complètement dans notre esprit. Ce qui contribue surtout à la fonder et à la consolider, c'est que nous pouvons toujours, quand nous le voulons, en nous plaçant dans les mêmes condi* tions, renouveler les mêmes impressions. En un mot^ et à l'inverse des théories de Hume et de M. Stuart Mill , nous dirions volontiers que la notion de quelque chose d'extérieur nous est donnée immédiatement ; mais l'idée de la permanence est le résultat du renouvellement fréquent de ces impressions primitives où le moi se distingue de tout ce qui n'est pas lui.
Quel motif aurions-nous d'ailleurs de mettre en doute une croyance qui se produit aussi naturellement dans notre âme? Ce serait le cas de retourner contre Hume la méthode qu'il pratique souvent lui-même, et qui consiste à rejeter sur ses adversaires Vonm probandi. Transformer la croyance au monde extérieur en une hallucination qui dure toute la vie, c'est se mettre dans l'impossibilité d'expliquer les hallucinations* passagères dont nous sommes quelquefois les victimes ; c'est rendre l'existence de nos semblables douteuse et improbable; c'est faire de l'homme et de la création un mystère incompréhensible où la raison se perd ; c'est surtout contredire à un penchant invincible dont
noas n'avons aacane raison de suspecter la véracité t Sans doute nous ne méconnaissons pas les difficultés de la question ^ et nous comprenons ces paroles d'un philosophe : « Quiconque n'a jamais douté de l'exis- » ience de la matière peut être assuré qu'il n'est point » fait pour les recherches métaphysiques. » Mais pour résister à ces doutes, rien ne vaut le spectacle qui nous est donné par Hume, et en général par les idéalistes ; rien n'est instructif comme de suivre , dans sa laborieuse entreprise y ce dialecticien sceptique y élevant péniblement un fragile échafaudage pour expliquer l'illusion persistante des hommes à l'endroit de la perception extérieure. On se convainc, en lisant Hume 9 qu'en partant de cette idée préconçue, que le monde est une chimère, tout devient obscur et mystérieux; qu'au contraire si nous acceptons comme fondée en raison la foi que nous inspire la nature , tout est clair, tout est simple. Et en voyant combienr il est difficile d'expliquer de quelle façon les hommes parviennent à se tromper, on est de plus en plus porté à conclure qu'ils ne se trompent point !