‹ La philosophie de GassendiChapitre 101 sur 178 · Gass., II, p · texte numérisé non relu

Gass., II, p

2. Gassendi, passant en revue les différents plaisirs que nous procurent les richesses, la vertu, l'honnêteté, la science, s'efforce de prouver que tous résultent d'une douleur apaisée. C'est que tous, en effet, sont pré-

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De tontes ces passions, il faittine analyse des plus judicieuses où il se montre tout à la fois métaphysicien profond, psychologue éprouvé et moraliste ingénieux. Il est douteux que les théories de Descartes et de Bossuet, si souvent commentées et comblées d^éloges, les égalent en exactitude et en aperçus féconds.

III. — Étudions d'abord la joie et la tristesse, qui ne sont que ce plaisir et cette douleur que nous avons rattachés à l'esprit. Entre elles et les autres émotions il y a d'abord ceci de commun, c'est qu'elles ont pour causes soit un trouble survenu dans notre constitution normale; soit Tapaisement de ce trouble lorsqu'il s'est produit; c'est, en second lieu, qu'elles se manifestent dans le même ordre, c'est-à-dire que toute émotion agréable est précédée, dans les deux cas, de quelque déplaisir. Quant aux différences qui les séparent, nous les avons déjà signalées.

Les passions de l'esprit supposent donc une inclination naturelle de toutes nos facultés vers un objet déterminé, une tendance à rester dans les voies de la nature ; elles supposent, en outre, le secours de l'imagination et le jugement qu'elle porte sur le bien ou le mal. Quant à la différence même des passions, elle a sa raison d'être dans la constitution propre de chacun. Par suite de l'étroite union qui existe entre l'âme et le corps, la phantaisie contracte des habitudes qui sont précisément conformes à l'état particulier de nos organes. Or, comme rien n'est aussi différent que les tempéraments des hommes, il en résulte que rien n'est aussi différent que leurs opinions et nécessairement que leurs passions. Qu'on ajoute à ces oppositions celles qui résultent de la contexture même de l'âme sensitive et alors on ne sera plus surpris des variétés et des contradictions dans les goûts, qui parfois nous étonnent.

Telles sont les causes de la joie et de la tristesse, nous pourrions même dire du plaisir et de la douleur en général ; quelle en est maintenant la nature? Gassendi nous l'indique en quelques lignes où il commente et fait sienne la théorie d'Aristote :

cédés du désir quMl compare & la faim et à la soif, états pénibles qui résultent d'un trouble, d'une rupture d'équilibre, d'une certaine désagrégation de l'organisme. Supprimez la faim et vous n'aurez plus de plaisir à goûter la nourriture; supprimez le désir et la possession de la richesse vous laissera indilTérents.

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« Aristote, nous dit-il, considérant le plaisir tant dans le sens que dans la pensée, et prenant garde que toute action soit du sens, soit de Tentendement est d'autant plus agréable qu'elle est plus parfaite, et qu'ainsi celle qui est très parfaite est aussi très agréable, dit que le plaisir perfectionne l'action, non comme une habitude inexistante, mais comme une certaine fin qui survient; ce qui fait voir qu*il regarde le plaisir, non comme une motion, mais comme une perfection de Faction. C'est pourquoi il semble qu'on doit dire que la motion du cœur ou de l'âme est véritablement comme le sujet ou, comme on parle d'ordinaire, le matériel soit du plaisir, soit de la douleur, mais qu'outre cela, il y a comme Tadjoint ou le formel, en quoi consiste proprement et principalement Tessence de Tun et de Tautre.

«Et ce n'est pas certes sans raison qu'Arislote dit spécialement que le plaisir survient à l' action comme fin; car le plaisir est comme le couronnement de la poursuite, de l'acquisition, de la possession ou de la jouissance du bien, en tant que cet épanchement du cœur par lequel Tàme embrasse pour ainsi dire le bien, le possède, en jouit « a comme une douceur répandue sur soi, à raison de laquelle la possession et la jouissance est souhaitée. Ainsi la douleur est comme quelque chose d'opposé à la fin, ou qui survient à Tact ion contre Fintention et la volonté, en tant que cette compression du cœur par laquelle Tàme a de Thorreur )HMir le mal présent* a comme une amertume répandue sur soi à raison de laquelle lentrèo et fatteinte du mal est fuie ^ »

Cwomme nos appétits. les plaisirs et les douleurs peuvent se diviser en plaisirs et douleurs n^latifs au oc^rps. et en plaisirs et douleur? relatifs à Tosprit. Toute autre classification, établie d'après les caus^>$ mêmes do la passion, serait naturellement inoomplète, ce$ causes étant on nv^mbre intini*

iiassondi termine oolto anal\^5«o par une élude des principaux

!. • Mer:î^> verv^ Ar;>:o;e'«i Ja-:; $îVNr;j»5;rj xoCjpU5esi «iperrenire lan- ^;^:An*. 6»>e:«: e*5 <rn;ni XxV;:vUs >;;Mfciii <v«vv:ïAyft*rli;m proseqautionis, jiv^^:^:^v^ :js ',vv$^^;!^'ORi$^ $<<a fm;livv%bji tsMii: ^;Mt)Mïii$ îlla cordîs effusio, <;\i A 1 n^A N.^:^v,rtt ^r^N^tt^ «tiMi$â \V»|C<vH^«!£r. ijpkS«A possidet, ipso fr,::;^,^''. $;iAxiuii^a) hdkbH ^IMM Mi(«H^ifeMiNi^ ^»: ^«»ia ipsius possessio, fi^:.;;.v;u.'' <^\;%Mawrs \^ i^li*» ■nifcwliii <(M S|«M« alîquid opposilum :hr,« ^^4 ivwtiw Imnàllff' HM^iM «i^CiMM M^Mrnenîeiis; qua.

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signes de la joie et de la tristesse : le rire et les larmes. Bien que cette étude soit avant tout physiologique, et que Gassendi soit spécialement occupé de nous rendre compte des mouvements qui se produisent quand nous rions ou pleurons, il signale cependant les causes psychologiques de ces phénomènes avec assez de sagacité. Distinguant avec soin le rire béat de l'idiot et le rire sardonique, qui n'est pas sincère, mais simulé, du rire vrai, naturel qui spontanément s'épanouit lorsque nous sommes heureux, il remarque que ce rire naturel, le seul qu'il soit ici intéressant d'étudier, suppose d'abord , comme cause, une chose qui nous étonne K En second lieu, il faut que cette chose s'offre à nous soudainement, inopinément : nous ne rions pas de ce qui nous frappe habituellement l'esprit *. Il peut arriver cependant que certaines choses, plusieurs fois répétées déjà, provoquent le rire; c'est qu'alors s'offrant à nous, lorsque l'esprit est occupé ailleurs, elles ont le charme de la nouveauté et le pouvoir de nous étonner encore^.

IV. — Le plaisir et la douleur ayant été définitivement reconnus par Gassendi comme des adjoints^ des accidents, distincts à proprement parler de l'action dont ils sont le couronnement, l'achèvement, il est clair que l'amour et la haine ne sauraient être des passions au même titre; ils désignent plutôt des aspects divers sous lesquels s'offre à nous l'appétit lorsqu'il a été éclairé par l'intelligence. Voyons, en effet, les définitions que nous en donne Gassendi : « L'amour est la passion par laquelle l'âme portée

1. « Quippe, ut universe risus excitetur, débet ejus causa admirationi quodammodo esse, quo ât ut homo vulgo censeatur idcirco esse capax risus, quia admirationis capax est. » (Gass., 11, 485.)

2. « Débet et quodammodo esse repentina; quoniam quœ res est assue- Ittdine nota, non perinde, est efflcax... » (Ihid.)

3. « Quamvis autem adjecerim debere causam lœtitiœ de repente afficere non obstat hoc tamen, quin potest ipsam primum perspectam, itcrato rideamus, siquidem factaaiiqua mentis ab illa diversione, quui ejus cogitatio subit iterum, illam iterum quasi novam sistit, mensque iiiius consideratiooe nondum exsatiata, habet unde iterum lœtetur, iterumque inrisum erumpat. » (T. II, p. 485.) — Gassendi remarque de même que le rire peut être salutaire, comme dans certains cas il peut donner la mort.

De tous les philosophes qui de nos jours se sont occupés du rire, même parmi les mieux informés (Léon Du mont, Philbert, A. Michiels, etc.), pas un ne fait allusion à l'analyse de Gassendi, qui cependant, quoique fort courte, est bien supérieure à la plupart de celles qu'ils citent dans leurs longues bibliographies.

nalurellemenl au plaisir comme premier bien, se porle conjointement à la chose que Topinion représente comme bonne ou capable de produire du plaisir, et Tembrasse, pour ainsi dire, et se rattache étroitement. — La haine est une passion par laquelle Tâme ayant naturellement de Taversion pour la douleur, comme premier mal, a conjointement de l'aversion pour la chose que l'opinion représente comme mauvaise ou capable de produire du mal, et Tccarte pour ainsi dire de soi et s'en détourne ^ »

L'amour ^ est donc Tinclination qui a conscience de son plaisir, qui s'ëj^féh^a*^d'elie-même et de son objet, qui est unie à son bien et se'com^faiE aans cette union. Spinoza déûnit l'amour : u la joie accompagnée de l'idée de sa cause » ; plus précise et plus complète est la définition de Gassendi, car elle nous représente l'amour lui-même comme embrassant en quelque sorte dans un même acte et le plaisir et la cause qui le produit et dont il a l'idée. Cette définition offre un autre avantage, c'est de nous faire comprendre et les excès et les erreurs dans lesquels peut tomber cette passion. Ayant, en effet, sa source dans lopinion, comme l'opinion peut être vraie ou fausse, il est naturel que l'amour s'emporte et s'égare, considère comme un mal ce qui est un bien et comme un bien ce qui est un mal véritable. 11 est naturel également, et pour les mêmes raisons, que notre haine soit illégitime et nous fasse brûler ce que nous devrions adorer — « Toutes les passions, dit Gassendi, étant excitées par l'entremise de 1 opinion, on dit vulgairement que Tappétit est une puissance aveugle '. C'est pourquoi elles suivent de même de Topinion soit qu'elle soit fausse, soit qu'elle soit vraie: et ce n*est par conséquent pas merveille que le bien vrai ou faux excite de Tamour et que le mai vrai ou faux excite de la haine. » — Enfin celle définition nous fait entendre que seuls le plaisir et la douleur provoquent Tamour et la haine; les choses n étant réputées bonnes ou mauvaises qu\iutaut qu'elles sont agréables ou non; qu'elles contri-

1. * Amor aiToctus est, quo anima in voluptatem, ut primarium bonum sua s ponte propeusa. propende t simul in rem optuioue booam, Toluptatisve etlectricem, ipsamque in se intime quasi complectitur ac stringit. • :C.ass.. 4S7.'

2. « Suppono animamedse ipsatpoalenalaneiQ voluptatem propensam, îllam4|ue adeo spoate aalanik laft^ «TJiiiflm boDon amare, quod éb ipso usque exortu et eitm v i«iiiKT« î^ml affieialur. » (Icf.)

S. « £xiudeqiie Ml «liaU« c«ca dicitur. » (Id.)

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buent à notre perfection ou lui nuisent. On a, il est vrai, Thabilude « de distinguer, à Tégard de Thomme, trois genres de biens, à savoir : l'honnête, l'utile et le délectable ; mais cette division, selon Aristote même, est improprement établie, attendu que le plaisir accompagne toutes les actions, aussi bien celles qui sont dites honnêtes que celles qui sont appelées utiles on simplement agréables. Mais nous traiterons la chose plus au long en morale, où nous ferons voir que le plaisir qu'une chose est capable de produire est dans cette chose l'essence du bien, comme le déplaisir est en elle Tessence du mai ^ »

En nous appuyant sur tout ce qui précède, nous pourrions classer les diflFérentes espèces d'amours et de haines en deux grandes catégories : celles qui se rapportent au corps et celles qui se rapportent à l'esprit ; mais il est plus simple de distinguer, d'une part, l'amour du bien comme fin et l'amour du bien comme moyen pour la fin ; d'autre part, la haine du mal lui-même et la haine des moyens qui l'occasionnent.

L'amour du bien en soi n'est autre que l'amour du plaisir; l'autre amour n'est que l'amour de soi-même : (piXr,8ovtx xal «iXauTix. « L'un et l'autre sont d'ordinaire improuvés comme vicieux; néanmoins cela n'empêche pas qu'ils ne soient tous deux naturels '. » En effet, il est facile de constater que toutes les fois que les hommes agissent avec réflexion, ils agissent en vue de quelque plaisir, même lorsqu'ils paraissent se proposer une fin toute différente : comme lorsqu'ils se dévouent pour leurs enfants ou pour leur pays. Si parfois ils blâment certains plaisirs, c'est uniquement à cause du mal qu'ils entraînent ou qu'ils peuvent entraîner*. L'amour de la vertu et de la science n'échappe pas à cette règle; non plus que l'amitié, qu'on distingue d'ordinaire de l'amour proprement dit.

« Il n'y a point, dit Gassendi, d'amour d'amitié sans quelque relâchement sur nous-mème, mais ce sera toujours un amour d'amitié pourvu que quelqu'un n'aime pas son ami pour le gain ou pour le profit, car ce serait un amour de concupiscence, mais qu'il l'aime seulement pour cette douceur intérieure qu'il

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