‹ La philosophie de GassendiChapitre 106 sur 178 · Gass., II, p · texte numérisé non relu

Gass., II, p

rexpérience, que Terreur prend souvent l'apparence de la vérité, le bien, l'apparence du mal; on conçoit donc qu'il cherche à dissiper toute illusion et à éviter d*ètre dupe. Gomment y parviendra-t-il? En observant avec soin, en pesant le pour et le contre, en cherchant, en un mot, une évidence qui ne soit pas trompeuse ; mais, pour atteindre ce résultat, il est nécessaire qu'il soit maître de lui-même, maître de se porter sur tel ou tel point particulier, à Texclusion de tout autre, de retenir Tappétit qui nait spontanément de nos connaissances et par suite Faction qu'il entraîne. Or, c'est dans ce pouvoir même, pouvoir tout intérieur, que consiste notre libre arbitre. Nous comprenons maintenant dans quel sens nous pouvons dire, par extension, que nos jugements, nos volitions sont libres. Puisque l'évidence est notre œuvre — en partie du moins — n'est-il pas juste de considérer également comme nôtres et les déterminations, et les volontés, et les actes qui n'en sont que les effets * ?

III. — Gassendi n'ignore pas que cette théorie est en contradiction avec l'opinion commune, qui considère non la raison, mais bien la volonté comme libre.

Video meliora proboque, Détériora sequor.

Je vois le bien, je l'aime et je l'approuve, et cependant c'est le mal que je fais : n'est-ce pas là l'expression d'un sentiment profond et naturel à tous les hommes ; une preuve de la liberté de la volonté? Gomment l'expliquer si tout péché vient d'ignorance, si tout acte volontaire est conforme au jugement de la raison?

Aristote, répond Gassendi, nous fournit à cette objection une réponse judicieuse lorsqu'il nous dit qu'on peut savoir une chose

1. Suivant M. Ravaisson, voici ce qui a été dit de plus jaste touchant le rapport des volontés et de leurs motifs : « De ce que la Tolonté dépend toujours des motifs qui la déterminent, faut41 en conclure que la volonté n'est pas libre? Non, car les motifs qui me déterminent sont mes motifs; eu leur ot>éissant, c'est à moi que j'obéis et la liberté consiste précisément à dépendre de soi. » Cette explication ne se trouve-t-elle pas déjà dans celle de Gassendi? — Toutefois le philosophe qui nous parait le plus se rapprocher de Gassendi est M. Liard, dans sa théorie si neuve et si forte de la liberté. Voy. la Science positive et (a Mét€qihysique, !*« édit., p. 384 et sq.

de deux manières : habituellement ou actuellement. On la sait de la première manière lorsque, la connaissant, on ne pense pas à elle, comme il arrive dans la distraction, la folie, Tivresse ou le sommeil; on la sait actuellement, au contraire, lorsqu'on est attentif, lorsqu'on y pense et qu'on s'en sert. Or, lorsqu'on sait de cette manière, ajoute Aristote, il est impossible qu'on ne conforme pas sa conduite à sa science; qu'on déserte le bien pour le mal; lorsqu'on ne sait qu'habituellement, on ressemble alors à celui qui ignore et il n'est pas étrange qu'entre cette science purement virtuelle et nos actes, il y ait parfois contradiction.

Mais on insiste et l'on soutient que souvent celui qui pèche voit effectivement la beauté de la vertu qu'il néglige, comme le prouvent les regrets et les remords qui le poursuivent pendant et après son action.

Aristote fait remarquer qu'il en est de cet homme comme de celui qui est en état d'ivresse. Son esprit, troublé par la passion, n'a plus de la véritable science du bien qu'une notion confuse. Pour lui, le charme de la vertu est obscurci, la laideur du vice atténuée; c'est pourquoi Tattrait de l'une est diminué, tandis que l'attrait de l'autre est accru. « Ainsi un homme qui pèche peut bien dire qu'il voit les choses qu'il quitte meilleures pour un autre temps, ou suivant l'habitude qui le fait souvenir confuséricnt qu'il a autrefois jugé de la sorte; mais il ne le peut néanmoins pas dire pour ce temps-là même qu'il pèche ; car alors il tient pour meilleur ce qu'il suit et pour pire ce qu'il laisse ; de façon qu'en disant qu'il approuve actuellement comme meilleures les choses qu'il aura autrefois approuvées, il ment et se contredit lui-même approuvant plutôt ce qu'il suit*. » Quant au regret qu'il éprouve et au remords dont il souffre, ils viennent simplement de ce qu'il s'aperçoit de tous les biens qu'il perd et de tous les avantages dont il se prive; ces biens, il voudrait les posséder et c'est pour lui une douleur de savoir qu'il en est privé, mais cette douleur le cède au plaisir procuré par l'action présente, qu'il juge encore préférable à l'autre. Si cette action est mauvaise, si ses avantages sont illusoires et si cependant elle est choisie, c'est encore parce que l'esprit est dupe de fausses

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