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CHAPITRE PREMIER

DE l'aME

I. De rame en général. Philosophes qui la considèrent comme incorporelle et philosophes qui la considèrent comme corporelle ; méthode à suivre dans cette étude. — II. De l'âme des animaux. 1. Faits qui prouvent son existence : elle n'est ni une forme, ni un simple rapport; elle est une substance active, de la nature du feu et, comme le feu^ soumise à un renouvellement continuel. 2. Origine de cette âme. 3. Comment, étant formée d'éléments insensibles, peut-elle sentir? Objections de Plutarque et de Galien. Réponse de Lucrèce et de Gassendi. — III. De rame humaine. 1. Différentes manières dont les philosophes Font conçue. 2. Cette âme est formée de deux parties. Tune matérielle, l'autre immatérielle. Raisons qui le prouvent. 3. Comment l'âme raisonnable est-elle unie à Tâme sensitive et, par elle, au corps?

I. — Après s'être efforcé de découvrir, à travers les qualités qui nous la révèlent, la nature propre des corps qui nous entourent, Gassendi s'efforce également de découvrir quelle est la nature de Tâme dont les opérations nous sont connues. Il n'ignore point quelles difficultés entourent ce nouveau problème. « S'il existe en philosophie, nous dit-il, un labyrinthe des opinions, c'est bien ici qu'il se trouve, comme en conviennent les plus grands philosophes * », et il suffît, pour s'en convaincre, de voir combien sont différentes les hypothèses qu'ils nous proposent.

Beaucoup la conçoivent comme incorporelle, mais ne s'accordent plus dès qu'il en faut préciser davantage les caractères. Pour

1. tt Si uspiam certe in philosopbia labyrinthus est opinionum, in hoc ipso loco occurrit. » (II, 237.)

les uns, elle est une substance, c'est-à-dire quelque chose qui subsiste par soi; pour les autres, elle est une simple qualité, une forme, un accident. C'est ainsi que Pythagore et Platon la considèrent comme une parcelle de l'âme du monde; qu'Origène et Manès, s'inspirant de ces philosophes, nous la représentent, celui-là comme créée à l'origine du monde et ayant péché avant de s'unir au corps; celui-ci, comme formée de Tâme même de Dieu. Aristote ne voit en elle qu'une forme, d'où sa définition célèbre : Fâme est Tentéléchie première d'un corps organisé naturel qui a la vie en puissance, et Simmias qu'une résultante, une harmonie analogue à celle de la lyre, harmonie que mille sons concourent à former *.

Se plaçant à un point de vue opposé, Diogène, Anaximandre; Anaxagore, Leucippe, Epicure, Démocrite, Zenon, s'écartent des théories précédentes et n'hésitent pas à affirmer que l'âme est corporelle. Il semble même que cette opinion ait été celle de nombreux théologiens. Il n'y a qu'à lire les travaux des anciens conciles. « Des anges et des archanges et de leurs puissances auxquelles j'ajoute nos âmes, ceci est le sentiment de l*Eglise catholique : que véritablement ils sont intelligibles, mais qu'ils ne sont pourtant pas invisibles et destitués de tout corps^ comme vous autres Gentils le croyez, car ils ont un corps fort délié, soit d'air, soit de feu. » Tertullien devait être de ce sentiment lorsqu'il soutenait : « que l'âme ne serait rien si elle n'était corps et que tout ce qui est ou existe est corps à sa manière ». D'où vient que saint Augustin dit de Tertullien qu'il a cru que l'âme était corps « parce qu'il n'a pu la concevoir incorporelle, et qu'ainsi il craignait que, si elle n'était corps, elle ne fût rien ».

On comprend, remarque Gassendi, en présence de doctrines si diverses que nous nous estimions heureux si, à l'aide de la seule raison, nous pouvons atteindre non au vrai, mais au vraisemblable ^

1. C'est dans l'exposition critique de ces théories qu'il faut aller chercher la véritable opinion de Gassendi sur les philosophes de l'antiquité et notamment sur Aristote. Ici, en effet, il n'est plus préoccupé, comme dans les Animadversiones, pdiV exemple, de détruire une autorité dont on abusait étrangement, au grand préjudice de la science, mais bien de recueillir des arguments en faveur de ce qui lui semble être la vérité.

2. « Abunde erit, si utcaligando, ita balbutiendo aliquid tentemus, unde quid inter tôt placita videri possit habere speciem probabilitatis sequamur. » (II, p. 250.)

» ^Vir* bien saisir la pensée de Gassendi, voyons comment il

cotiçoit Tâme des animaux, Tâme de Thomme et les rapports

qui \xnissent ensemble Tâme sensitive, Tâme raisonnable et le corp^.

^l* — La première idée que nous nous faisons de Tâme est celle d'utx principe actif qui, par sa présence et son action, explique la ^^ ? par son absence, explique la mort *. Ce principe, nous ne povi\ons le percevoir directement par les sens, mais nous sommes amenés, par le raisonnement, à en affirmer l'existence, car ni ^* iiutrition, ni le mouvement, ni la sensation, ni les autres fonctions du corps ne peuvent se concevoir sans une cause.

Quelle est la nature de ce principe? — Gassendi pense d'abord

qu'il ne saurait élre une forme, au sens où l'entendent quelques

Péripatélitiens, c'est-à-dire une certaine substance « qui, n'étant

POâ faite de rien, soit néanmoins de telle sorte tirée de la matière

qu'elle n'y ait point été auparavant, et n'en ait pas même été la

plus petite portion » : ce qui est tout à fait inintelligible. Gas-

^^Odi pense, en outre, que ce principe ne saurait être davantage

^*ic simple qualité, un rapport, une disposition d'éléments,

^Omme paraissent l'avoir admis les anciens disciples d'Aristote :

^ ^st qu'en effet, une disposition, un rapport ne sont rien en eux-

"^^mes, du moins rien d'actif, tandis que l'âme est conçue, avant

''^^t, comme un principe de mouvement et d'action ^.

« L'âme semble donc être plutôt quelque substance très ténue comme la fleur de la matière, avec une disposition ou habitude symétrie particulière de parties au dedans de la masse grossière du corps ^ ». En tant que substance, elle peut être principe ^'action; en tant qu'ordonnée et disposée de telle ou telle Manière, elle est propre à telle fonction et non à telle autre.

i. « Dici potest primum, animam videri esse aliquid, quo existente in Corpore animal vivere dicitur, et existera, desinente mori. Videlicet vita ^t quasi prœsentia animœ in corpore et mors quasi ejus absentia. » (6as8., II, 250.)

2. « Quippe spectata prœcise partiiim habitudo, seu dispositio ac symmetria activum nihil est, sed mera relatio, ut ex sigilli, aut statuse figura intelligitur, cum eonstet tamen animam esset ut actuosam, sic in animali mg«ndi principium. » (II, 250.)

3. « Videri ergo potius esse animam substantiam quandam tenuissimam, ac Teluti florem materiœ, cum speciali dispositione, habitudineve et symmetria partiom intra ipsam massam crassiorem corporis degentium. » {Id.)

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Si nous cherchions à préciser davantage et à nous réprésenter sous des contours mieux définis cette substance de Tâme, peutêtre pourrions-nous la comparer à une espèce de feu très subtil qui entretient en nous la chaleur et, avec elle, la vie. De nombreux faits, du reste, nous autorisent à faire cette assimilation : ne constatons-nous pas, d'abord, que la vie ne va pas sans quelque chaleur, et que la chaleur disparaît à la mort, c'est-àdire au départ de l'âme? En second lieu, il est incontestable que l'âme, comme le feu, a besoin d'aliment : si on l'en prive, incapable de réparer ses forces qui s'épuisent dans le travail de la vie, elle ne tarde pas à périr. Nous savons encore que la flamme peut être activée par le souffle de l'air ou étouff'ée par des vapeurs ou des substances ennemies; or, le jeu des poumons, du cœur et des artères ne semble-t-il pas avoir précisément pour but d'activer ce feu intérieur que nous désignons du nom d'âme, de chasser loin de lui les éléments nuisibles, de le distribuer ensuite, par mille petits canaux, dans toutes les parties du corps? — Enfin, si nous remarquons que l'âme est douée d'une force merveilleuse, puisqu'elle est capable d'ordonner et de mouvoir les corps les plus délicats et les masses les plus colossales, d'animer à la fois le ciron et l'éléphant; qu'elle est d'une prodigieuse activité et d'une mobilité incessante, comme le prouvent et les fonctions physiques jamais interrompues et le travail de la phantaisie qui se poursuit même pendant le sommeil, nous comprendrons qu'elle puisse être considérée comme une petite flamme ou quelque espèce de feu intérieur. C'est que, de tous les éléments, ceux du feu sont les plus actifs, comme nous le montrent les étincelles de la flamme; et les plus puissants, comme le prouvent les effets qu'ils produisent quand s'allume, par exemple, la poudre à canon.

Ajoutons que l'âme comme la flamme ne reste jamais identique à elle-même et qu'elle est soumise à la loi d'un renouvellement continuel. Ce n'est donc pas sans raison qullippocrate * « dit que l'âme ou chaleur naturelle naît continuellement jusqu'à la mort. Car quoique l'âme dès le commencement naisse dans l'animal, néanmoins, comme elle se perd et se répare continuellement, elle n'est qu'équivalemment la même, et il en est de l'âme comme

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