CHAPITRE II
DE l'immortalité DE l'aME
^f'^^^^^^^rses théories des philosophes sur Tlmmortalité de l'âme. — ^. • ï^reuves de rimmortalité. A. Preuve physique. B. Preuves morales ^^**^^8 : 1* de la croyance universelle; 2« du désir de l'Immortalité; '^ ~5 la nécessité d'une sanction future. — III. Objections d'Éficure. tation.
• Nous savons quelle est la nature de Tâme qui nous anime ;
ons-nous également savoir ce qu'elle devient à la mort? Ce
ème ne saurait nous trouver indifférents, car il s'agit de
— félicité future *.
jL^,^^" solution est évidemment subordonnée à la solution du pro
^^^^e qui précède. Pour ceux qui ne voient dans Tâme humaine
^- ^ ïi composé d'éléments corporels, cette âme ne saurait sur-
^*^^ à sa dissolution. On connaît les nombreux arguments qu'ac-
xilent en faveur de cette thèse après Démocrite, Épicure et
^^^oat son disciple Lucrèce. A la même conclusion aboutissent
^ ^^sssairement les philosophes qui, comme Simmias, ne voient
^ s Tâme qu'une harmonie, résultant de la disposition et de Tac-
1»^^^ des parties constitutives de l'organisme : l'accord détruit,
% ^5^® ^^^^ s'évanouir, comme s'évanouit le son quand la lyre est
5^^ée. — Enfin, l'âme ne saurait davantage survivre au corps,
^ ^lle n'est qu'une forme, un acte, une qualité inséparable des
^^%anes; car il serait contradictoire que la forme ou la figure ne
^^^çmgent point, lorsque ce qui est figuré se modifie.
1. « Yerum, quod spectat ad opinionem, animane hominis supersit, aut •^tereat, res indilTerens perinde non est; neque homo propensione ad ttlamperinde destuititur; quando agitur de ipsius summa, perpetuaque tWeitate. » (Gass., II, p. 630.)
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L'Immortalité n'est donc intelligible que pour ceux qui font Tàrae incorporelle; et encore cette immortalité est-elle différemment conçue suivant l'origine qu'on attribue à cette âme et Tidée qu'on s'en fait. C'est ainsi que Pythagore et Platon qui la considèrent comme une émanation, une parcelle de l'âme du monde, nous la représentent non seulement comme immortelle, mais comme éternelle. Elle aurait^ suivant eux, existé dans une vie antérieure et elle devrait, après la mort, vivre d'une vie nouvelle, soit en s'incarnant dans d'autres êtres, soit en retournant à son premier foyer.
Nous connaissons déjà la valeur de ces hypothèses ou plutôt des principes sur lesquels elles reposent; voyons, en partant des conclusions que nous avons adoptées, quelles raisons nous avons, suivant Gassendi, de croire à l'Immortalité, et quelle idée nous devons nous en faire.
II. — Le corps et l'âme sensitive étant formés d'éléments corporels, il est d'abord évident, a priori, qu'il ne saurait être pour eux question d'immortalité. Seule l'âme raisonnable peut être immortelle. Qu'elle le soit réellement, on peut le démontrer, pense Gassendi, indépendamment de la foi, et par des preuves physiques, et par des preuves morales.
Toutes les preuves physiques se résument dans cette formule : « Si l'âme est immatérielle, elle est immortelle ^ ». Nous avons montré la vérité du premier postulat, il ne reste qu'à examiner si la conséquence logiquement en découle. — Une notion commune à tous les esprits, c'est que rien ne s'anéantit par les forces ordinaires de la nature : la mort, pour un être vivant, ne vient donc pas de la destruction de ses éléments constitutifs, mais de leur dissociation. Or, comment la mort serait-elle possible pour l'âme qui est non composée, mais simple? — Ne se pourrait-il pas cependant que Dieu qui l'a créée, l'anéantisse? — Sans aucun doute : la puissance de Dieu étant sans limite, peut, à la rigueur, détruire l'âme comme elle peut détruire tout le reste; aussi la preuve physique n'a-t-elle de valeur qu'autant qu'on admet l'hypothèse de la persistance des lois
1. « Anima rationalis immalerialis est; igitur est immortalis. » (Gass., II, 628.)
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de la nature, lois qui ont été établies par la sagesse divine K Beaucoup plus complexes, disons même plus concluantes, sont \es preuves morales.
Lia première est tirée du consentement général des hommes. \e consentement de tous, sur un point donné, nous dit Gieéron. doit être considéré comme Tindice de la vérité. Or, nulle crovance ne paraît plus générale que la croyance à llmmortalilé, car si les hommes ont des opinions différentes touchant le sort de Tâme ftprès la mort et le séjour qui lui est réservé, tous pensent qu'elle survit et ne périt pas avec le corps.
Gassendi sait quelles objections soulève cet argument, aussi
pï'end-il à tâche de les discuter avec soin. — Et d'abord, est-il
Wen certain que cette croyance à Tlmmortalité soit aussi géné-
l'ale qu'on l'affirme? N'a-t-on pas, au témoignage de Strabon,
découvert des peuplades qui n'en ont aucune idée? Ne trouve-
**on pas des philosophes qui la nient? — Il est douteux, répond
^^saendi, que les récits des voyageurs touchant les peuplades
®^Uvages méritent une confîance absolue; mais, en admettant
^^ ils soient vrais, que prouvent-ils? Simplement qu'il y a des
^ncàmes dont Tintelligence est obscurcie par Tignorance et la
*^^^^ion. En conclure que les hommes n'ont pas le sentiment
^^Urel de l'immortalité serait aussi absurbe que de conclure, de
, *îait qu'il y a des aveugles et des individus amputés, que les
^ ^^^Ximes ne sont pas des bipèdes doués de la faculté de voir.
^^fcjection tirée des théories des philosophes n'est pas plus
^^'^^^cluante, car combien peu nombreux sont ceux qui nient
^O:imortalité, en comparaison de ceux qui raffirmenl. Nous
^^rons d'ailleurs plus loin ce que vaut leur négation. — Il est
^*^lîn deux autres suppositions possibles. Ne se pourrait-il pas,
^ïX premier lieu, que la croyance à l'immortalité ait été sug-
S^rée par quelques législateurs habiles qui espéraient, par la
Promesse d'une vie future heureuse ou malheureuse, main-
^Qir les hommes dans la voie du bien? En second lieu, ne se
ponrrait-il pas encore qu'il en fût de cette croyance comme de
1. « Fàtendam est, ut totum muiidum, ita res incorporeas, quas prodoxU ex nihilo, habere respeclu iJlius precariani dumtaxat iinmortalitcm, M posée absolute, si ille quidem velil, in nihilum redigi. Enimvero ex ■nppoeiUcme, quod nihil molialur prêter natune ordinem, et hic rerum itatiis qaem sapientissime iDstiluil, idem constanler perseverel. » {Ibid.)
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tant d'autres, — la croyance qu'il n'y avait point d'antipodes, par exemple, — qui, avec le temps, ont disparu, comme préjugés sans valeur? Gassendi considère la première de ces suppositions comme fiction pure, sans valeur historique et sans portée. Quels ont été ces législateurs dont on parle? Qui leur a suggéré cette idée? Gomment surtout ont-ils pu la faire admettre? La chose n'aurait été possible que si les hommes déjà avaient eu un secret pressentiment de l'immortalité; que s'ils l'avaient trouvée naturelle : qu'on les trompe facilement lorsqu'il s'agit de faits sans importance, rien de plus fréquent; mais il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit de faits qui touchent à leurs plus chers intérêts, — Gassendi répond par une distinction analogue à la seconde supposition. Sur quoi portent les préjugés disparus? Sur des choses arbitraires et dont nous n'avons aucun sentiment naturel : admis une première fois, sans examen suffisant, sous l'influence de l'autorité, de l'utilité, de la religion, ils se sont glissés peu à peu dans la foule d'où il est difficile de les déraciner. Mais les croyances qui portent non sur des choses arbitraires, mais importantes et naturelles ; qui intéressaient le premier homme comme elles nous intéressent nous-mêmes, ne sauraient craindre d'être infirmées un jour. Telle est cette croyance : il faut élever ses enfants; telle est celle-ci : nous sommes immortels.
La deuxième preuve morale est tirée du désir inné que nous avons d'une autre vie. « Il n'est personne, dit Gassendi, qui ne veuille vivre après la mort du corps et ceux-là mêmes qui combattent la doctrine de l'Immortalité l'accepteraient avec joie s'ils pouvaient, de quelque manière que ce soit, se persuader qu'ils sont immortels. L'espoir de vivre toujours ne les abandonne que difficilement; telle est la puissance de la nature que, malgré leurs efforts pour s'afl'ermir dans l'opinion contraire, ils ne sauraient venir à bout de se défaire de tout soupçon et de tout regret à cet égard *. » Or, comme il est illogique d'admettre que la nature ait mis au cœur de l'homme un désir condamné d'avance à n'être jamais satisfait, n'en résulte-t-il pas que nous devons croire à l'Immortalité?
On objecte qu'il en serait ainsi, peut-être, si nous ne constations pas en nous une foule de désirs vains, dont la réalisation