‹ La philosophie de GassendiChapitre 122 sur 178 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Origine de la science morale. Son importance. Diverses théories dos philosophes sur le Bonheur et le souverain Bien. — II. Théorie d'Épicure. 1. Différences des jugements portés sur elle. 2. De la volupté. 3. Du souverain Bien. 4. Moyens de Fatteindre. 5. Différences entre cette théorie et celles d'Aristippe et de Zenon. — III. Théorie de Gassendi i A. Que la volupté est de soi un bien ; B. Que tous les biens particuliers ne sont désirés que pour elle ; C. Rapports du bonheur et de la vertu.

I. — L'homme étant un être essentiellement actif, doué de sensibilité, d'intelligence et de liberté, ne saurait rester indifférent aux impressions qu'il subit, sans intervenir directement dans l'œuvre de sa destinée. Aussi pouvons-nous affirmer que de tout temps ces deux problèmes : quelle est notre fin? quels sont les meilleurs moyens de l'atteindre? Font préoccupé. En effet, nous savons qu'avant Socrate, qui, le premier, s'est efforcé d'y répondre d'une manière méthodique et rigoureuse, la Grèce eut ses Sages, qui firent de ce sujet Vobjet de leurs méditations; qu'avant les 'Sages, il y eut Orphée; avant Orphée, sans doute, tous les hommes sérieux et réfléchis. Inutile de rappeler quels progrès a faits cette étude depuis ces temps reculés. — Les diverses définitions que les philosophes nous en ont données, indiquent bien quel en est l'objet général. Pour les uns, la morale est la science des choses humaines, l'art de la vie; pour les autres, la connaissance de ce qu'il faut rechercher et de ce qu'il

faut fuir; pour d'autres encore : la science des mœurs; pour tous, en un mot, i*art de régler sa conduite en vue d'un bpt déterminé. Gassendi résume toutes ces définitions en disant que la morale est la science de bien faire et de vivre conformément à la ve7*tu *.

L'importance de cette étude ne le cède en rien à celle de la physique; aussi, serait-il plus juste de voir en elles deux chapitres distincts d'une même science, que deux sciences différentes, car s'il est nécessaire de connaître le vrai dans les choses, il ne Test pas moins de pratiquer le bien dans la vie. « II y a donc, dit Gassendi, dans un passage déjà cité, deux parties dans la philosophie. Tune qui s'occupe de la vérité, l'autre de Thonnêteté : la physique qui recherche la vérité en toutes choses; la morale qui tend à faire pénétrer l'honnêteté dans les mœurs. Les deux ensemble constituent la sagesse accomplie, ou, selon l'expre*sion qui est dans toutes les bouches, la vertu, cette souveraine perfection de l'âme qui en dispose les deux facultés, l'intelligence et la volonté, de telle manière que l'intelligence atteigne autant que possible la vérité et que la volonté tende par une route inflexible à l'honnêteté *. »

Ces déclarations nettes et précises nous indiquent aussi clairement que possible de quelle manière Gassendi conçoit l'objet et le but de la morale. A maintes reprises il nous fait entendre que son unique tâche est « de former et de régler les mœurs, en les imprégnant en quelque sorte de vertu ^ ». Comment se fait-il cependant que sa doctrine ait été si souvent attaquée, comme une doctrine purement égoïste et dangereuse? — Recherchons, une fois encore, si ces contradictions manifestes entre les textes que nous venons de citer et les interprétations qu'on en donne, n'auraient

1. K Scienlia, sive mavis,Ar8 bene et ex virlute agendi.)»(Gass.,II,p.669.)

2. a Esse duœ philosophiœ partes videntur, quarum altéra circa veritatem, circa honestatem altéra occupelur. lllam dicere physicam, quando veritatem scrutatur; istam,etbicain quando satagitiTi hominum mores honestatem inducere. Ex utraque autem consargit consummata sapientia, seu quœ in ore est omnium, virtus; summa nempe animi perfeclio, qua duse ejus partes, intellcctus seu mens et voluntas seu appetitus ita cooaparantur, ut intellectus ad veritatem collinet; voluntas vero ad honestatem tramite indeflexo tendat, » (T. I, c. i.)

3. « Moralis pars philosophiœ in eo sita est ut mores formet, honestate imbuat ac regat. » (II, p. 661.)

pas leur cause soit dans des préjugés d'école, soit dans un examen par trop superficiel de la doctrine que Ton combat.

IL — Un fait d'expérience et qui ne souffre aucune exception, nous dit Gassendi dès le début de ses rechercbes, c'est que le^ hommes considèrent le bonheur comme la fin naturelle de la vie. Il serait ridicule, suivant la remarque de Platon, de demander à quelqu'un s'il désire être heureux, car vers le bonheur ou la félicité tendent les aspirations et les efforts de tous. Le bonheur est à la fois le souverain Bien et la fin des Biens : « summum Bonum et finis Bonorum ». Le souverain Bien, car il comprend, embrasse et résume tous les biens particuliers, quoiqu'on réserve d'ordinaire ce nom à l'objet qui le produit: la lin des Biens, car, d'une part, celui qui le possède ne peut souhaiter aucun état meilleur et que, d'autre part, tandis qu'il est désiré pour lui-même, tous les autres biens sont désirés uniquement à cause de lui. C'est ainsi qu'on peut ambitionner la richesse, aimer la vertu, parce qu'elles procurent le bonheur; mais co bonheur suprême, pourquoi le recherchons-nous, sinon parce qu'il est la plus parfaite des choses parfaites, xeXeiwv TïXïfoTaTov, « rerum perfectarum perfectissima * ».

Que ce bonheur parfait, idéal, tel que nous venons de le définir, nous soit inaccessible, tous les philosophes volontiers en conviennent; le bonheur que nous pouvons atteindre ici-bas, le bonheur naturel et humain, n'est donc qu'un bonheur relatif; on peut le définir : « Cet état où l'on se trouve aussi bien ({uo possible, avec le moins de maux possible : status In f/uo f/uarn optime sit '. » Reste à déterminer les meilleurs moyens de l'obtenir.

Gomme, en déQnitive, toutes les causes du bonheur sont ou les biens de l'esprit, ou les biens du corps, ou les bieuH de la fortune, il en résulte que quatre suppositions seulement sont possibles : ou bien le bonheur est dû à une seule des trois causes qui précèdent, ou bien il est dû à leur mutuel concours.

Geux qui font dépendre le bonheur des biens de l'esprit se divisent eux-mêmes en plusieurs classes, suivant qu'ils mettent

i. Gass., t. H, p. 661.

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au premier rang de ces biens, la pensée, la vertu ou le sentiment. Parmi ceux qui considèrent la pensée comme le souverain Bien, on peut citer Anaxagore,Posidonius, Hérillus, Pythagore, Platon, les philosophes de la nouvelle académie. Tous, en effet, malgré les différences de doctrine qui les séparent, s'accordent à admettre que la connaissance des choses, la réflexion, la sience en un mot, nous permet seule de nous affranchir des passions et, en nous faisant recouvrer notre liberté, de vivre vertueusement et de devenir semblables à Dieu. — Zenon, Cléanthe et en général tous les stoïciens préconisent la vertu; Ariston, qui pousse le stoïcisme jusqu'à ses dernières conséquences, en arrive même à soutenir que, pour Thomme vertueux, il ne saurait exister de mal redoutable : à celui qui est honnête, qu'importent l'infortune et la douleur? — Pour Apollodore et Leucinnus, le vrai bonheur consiste, au contraire, dans les plaisirs intellectuels et surtout dans la satisfaction que procure la pratique du bien.

Ceux qui font dépendre le bonheur des biens du corps sont généralement désignés sous le nom de Voluptueux. Tels sont Aristippe et les Cyrénaïques. L'homme heureux, suivant ces philosophes, c'est celui qui sait le mieux profiter des plaisirs du moment et n'écarte aucune des voluptés que le hasard lui envoie.

Quant aux biens de la Fortune, ils ne trouvent guère d'apologistes que dans la foule, incapable d'apprécier toujours les choses sainement et d'en calculer toutes les conséquences.

De cette classification, toutefois, ajoute Gassendi, nous ne saurions conclure que les philosophes qui donnent la préférence à tel ou tel bien particulier, rejettent par cela même ou dédaignent tous les autres. Si nous en exceptons peut-être Ariston, ils s'accordent à reconnaître que tous les biens, quels qu'ils soient, biens du corps, de l'esprit ou de la vertu, contribuent au bonheur. C'est là ce qu'a admis et clairement établi Aristote. Ainsi, tout en soutenant que nulle cause n'est aussi propre à nous rendre heureux que la contemplation et la vertu, il déclare que ce bonheur ne saurait être qu'éphémère et imparfait si nous sommes en même temps accablés par les souffrances physiques. Défendre le contraire est pure bravade ou vain orgueil. Il n'hésite même pas à reconnaître que les biens de la Fortune sont

loin d'être indifférents à la félicité, car ils nous procurent de grands avantages et nous mettent à l'abri de l'inquiétude et des ennuis. Si parfois nous accusons ces biens comme dangereux et trompeurs, c'est que, par ignorance, nous leur avons accordé une importance qu'ils n'ont pas : de là les déceptions qu'ils nous causent et notre injustice à leur égard *.

Quelque importantes que soient ces théories et quelle que soit 1 Sfc place qu'elles occupent dans l'histoire de la philosophie, Gassendi se borne à les énumérer sans en discuter de près la valeur, n sent qu'il a hâte d'en arriver à une autre doctrine plus consiérabie à ses yeux, et d'autant plus digne d'examen qu'elle est lus critiquée et plus méconnue : cette doctrine est celle d'Epiure.

III. — L'exposition que nous en fait Gassendi est intéressante plusieurs titres. — De nos jours, où la morale d'Epicure a été 'objet d'études aussi remarquables que judicieuses *; où, après voir été longtemps délaissée comme une œuvre secondaire ^t sans portée, elle est enfln tirée d'un injuste oubli, il est intéressant de voir quel jugement portait sur elle, il y a plus de cleux cents ans, un philosophe et un prêtre, et dans quelle mesure ce jugement a pu inspirer ses récents historiens. En outre, la bienveillance non dissimulée que montre à chaque page Gassendi pour la morale épicurienne ; le soin jaloux et presque pieux avec lequel il la défend contre ses adversaires, met en relief ses mérites méconnus, recueille tous les témoignages qui sont en sa faveur, nous avertissent qu'entre le philosophe grec et son apologiste français il existe une affinité de pensée des plus étroites, et que la plupart des principes qui sont défendus par l'un sont également acceptés par l'autre. C'est donc à travers la doctrine d'Epicure qu'il nous faut étudier celle de Gassendi, si nous tenons à la bien comprendre.

Gassendi recueille d'abord soigneusement les jugements portés contre la morale d'Epicure et en fait la critique. — Viennent au premier rang les jugements défavorables : il les connaît tous et, avec une impartialité digne d'éloge, il les place sous nos yeux.

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