‹ La philosophie de GassendiChapitre 125 sur 178 · Gass., II, ibid · texte numérisé non relu

Gass., II, ibid

dère, comme voluptés, le souvenir des biens passés et l'attente des biens à venir, — tandis qu'Aristippe, préoccupé surtout des jouissances physiques actuelles, ne compte cela pour rien; — ensuite, tandis qu'Aristippe ne considère que le plaisir « en ïïiouvement », celui qui résulte de l'exercice et du chatouillement des sens, Epicure, sans négliger ce dernier plaisir qui est passager et éphémère, lui préfère cette volupté stable et permaï^ente qui consiste dans le doux repos et qu'il appelle àrapaÇCa ^ot\ dTTovia : tranquillité et indolence. — Maintenant, comment <ievons-nous concevoir ce plaisir dans lequel réside la félicité Ou le bonheur et qui est pour Epicure le souverain Bien? Aris- ^ippe et les adversaires d'Epicure le considéraient uniquement ^< comme l'état d'un homme endormi et d'un corps mort ». Aussi baillaient-ils Epicure au sujet de ce prétendu Bien et de ce suprême Bonheur! Cette raillerie et ces critiques nous les retrouvons encore dans presque tous les historiens de la morale épicurienne. Gassendi, cependant, avec un véritable luxe de textes et une grande force de raisonnement, en montre le peu de solidité. Il établit, en premier lieu, que pour Epicure il n'existe pas d'état absolument indifférent : «Epicure ne voulait pas, dit Torquatus, qu'il y eût un milieu entre la douleur et la volupté; car il soutenait que ce qui semble à quelques-uns être un milieu, à savoir être privé de toute douleur, était non seulement une volupté, mais la souveraine volupté. » — En second lieu, il combat cette opinion fausse qui paraît considérer comme impossible tout autre plaisir que le plaisir tel que le définissait Aristippe. tt Aristote, nous dit-il, ne soutenait-il pas que toute action n'est pas nécessairement dans le mouvement, mais qu'il y en a aussi quelques-unes dans le repos et que la volupté consiste plutôt dans le repos que dans le mouvement. » Telles sont précisément l'action et la félicité divines. Or, ne pourrons-nous pas de même, par analogie, concevoir le souverain Bien de l'homme comme résidant dans l'indolence et l'ataraxie? Cet état n'aurait alors rien de commun avec le sommeil et la mort, comme le remarque justement Sénèque : « Epicure, dit-il, dont nous avons coutume de mal parler, ne tient pas une volupté oisive et paresseuse, mais une volupté que la raison affermit ». Cette volupté est celle qui résulte de l'harmonieuse disposition de toutes nos parties constitutives, de l'accord qui s'est établi entre le corps et l'esprit, alors

que toutes les passions sont calmées, nos désirs apaisés, nos inquiétudes bannies; alors que nous jouissons d'une sécurité et d'une sérénité complètes *. Nous ne saurions donc assimiler une telle doctrine à celle d'Aristippe *.

Nous ne saurions Tassimiler davantage à celle de Zenon. La dilTérence essentielle qui existe entre elles, c'est que, suivant Tune, la vertu doit être recherchée pour elle-même, indépendamment de la félicité qu'elle peut procurer; suivant l'autre, que la vertu est recherchée pour le bonheur. — Or, sur ce point encore, Gassendi n'hésite pas à montrer ses préférences pour l'opinion d'Épicure. « Faire de la volupté, dit-il, un accessoire seulement ou comme quelque chose qui survienne par accident à la vertu, de même qu'une petite herbe qui naît et fleurit entre le froment, cela est populaire et captieux. Il faut véritablement comparer la vertu avec le froment, mais de même qu'on cherche le froment, non pas simplement pour le froment, ni pour cette petite herbe qui naît parmi, mais pour l'usage de la vie qu'on en espère ; ainsi la vertu n'est pas précisément cherchée pour ellemême, ou à cause d'elle-même, ni pour quelque chose de léger qui intervienne, mais absolument pour la vie heureuse, ou, ce qui est le môme, pour cette sorte de volupté que nous venons de dire... » Et (ju'on n'objecte pas, continue Gassendi, que raisonner ainsi, u c*est faire opprobre à la vertu, car autant nous estimons la Volupté, la Félicité, le souverain Bien, autant nous louons et honorons la vertu qui y conduit ' ».

Après avoir ainsi bien caractérisé la théorie d'Épicure sur le souverain Dien, Gassendi passe en revue les moyens qu'elle nous in(li(|ue pour falteindre. — Ces moyens sont de deux sortes : l(»8 prtMuiors ont pour but de nous délivrer de nos préjugés et d'ôiNultT les causes de trouble et de douleur, les autres ont plus parliculièremcnt pour but de nous procurer le bonheur.

Or, tous les moyens propres à nous délivrer des fausses opinions pouvtMU se ramoner aux cinq suivants : méditer sur la nntuiv do Diou ot sur la mort; n'espérer ni trop ni trop peu; savoir prolîtor du présent; faire l'apprentissage de la sagesse.

1. r.oHo lulorprt^Ution i\o U doctrine d'Kpicure a été acceptée et brilluiumout th^voloppfV pnr M. (Juyau.

X II. \\. iV.M.

Ces préceptes d'Épicure paraissent à Gassendi d'une ineontesto.l>le justesse. Il est en effet bon, nous dit-il, de méditer sur la i^o.ture de Dieu, car « lorsqu'on se fait de lui une idée exacte, on ®st aussitôt enflammé d'amour pour ses perfections; on s'appliquesi ardemment à lui plaire qu'on s'attache uniquement à Ifit vertu, et on a une si grande conûance de le trouver propice, qu.'il n'y a pas de vrai bien qu'on n'espère recevoir de lui, et l'oix passe ainsi la vie quelle qu'elle soit, le plus paisiblement et ^^ plus heureusement possible *. » Seulement il est fâcheux qu'Épi- ^vii-e se soit fait une fausse idée de la divinité et nous l'ait repré- ^^ritée comme indifférente aux actions des hommes et incapable ^oit de s'irriter contre eux, soit de leur venir en aide.

Il est bon de méditer sur la mort, car cette méditation nous apprend à mieux apprécier la vie et à ne pas nous créer des illusions chimériques. A celui qui a goûté le bonheur et honnête- **ent vécu, la mort apparaît comme une prolongation de félicité ^tun surcroît de bien-être; à celui qui a souffert, elle apparaît ^omme une délivrance. A ceux qui ont méprisé la vertu, elle Suggère des réflexions salutaires et le désir de revenir au bien, ^our eux seuls la mort est redoutable. C'est là ce qu'Épieure, malheureusement, n'a point compris, puisque la mort, suivant lai, nous détruit tout entiers et ne dissout pas moins l'âme que le corps. Quoi qu'il en soit, il a eu le mérite, en cherchant à combattre la crainte qu'elle inspire, de réduire les biens de ce monde à leur juste valeur et de nous prouver que la vie, malgré la fin qui lui est réservée, n'est ni aussi désirable que le pensent la plupart des hommes, ni aussi méprisable que le pensait Hégésias : même lorsqu'elle est assaillie par la douleur, elle mérite d'être vécue et ne semble jamais justifier le suicide *.

Il est bon de n'espérer ni trop ni trop peu, car dans un cas on se prépare des déceptions de toutes sortes, dans l'autre on s'enlève tout courage et toute énergie pour la lutte contre les obstacles qui s'opposent au bonheur.

Il est bon encore de savoir jouir du présent : remettre toujours au lendemain un plaisir qu'on peut, sans danger, se procurer de suite; temporiser sans cesse, c'est se rendre esclave de l'avenir

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