Id
IV. — Bien qu'en exposant cette doctrine, Gassendi nous ait -sssez fait pressentir dans quelle mesure il l'approuve ou la blâme, il juge à propos de nous en donner un commentaire plus com- 3)let qui nous laisse mieux entrevoir encore quelle est sa véritable pensée et à quelles conclusions il s'arrête.
Tout ce commentaire peut se ramener à ces trois points : « Tout plaisir, toute volupté, considérée en elle-même est un bien ; Toute vertu, quelle qu'elle soit, n'est un bien que par rapport au bonheur qu'elle procure; La véritable volupté, la Félicité par excellence consiste dans l'indolence et l'ataraxie. »
A. — Que la volupté soit un Bien, l'expérience et la raison nous le prouvent avec une égale évidence. L'expérience ne nous montre-t-elle pas, en effet, que tout être vivant, comme Epieure le constate, se porte dès sa naissance et de lui-même vers le plaisir comme vers son bien naturel, et se détourne de la douleur comme d'un mal qui répugne à sa nature? La raison conçoit de même le bien comme ce qui peut mouvoir l'appétit, se faire aimer et rechercher; or, s'il en est ainsi, comment prétendre que toute volupté n'est pas de soi aimable et désirable, puisqu'il n'en est aucune qui ne plaise et n'attire? — H y a plus. Considérons toutes les voluptés, quelles qu'elles soient, et nous verrons que si quelques-unes d'entre elles sont repoussées, elles le sont, non pour elles-mêmes, mais pour les actes qui les occasionnent et les conséquences qu'ils entraînent. Prétendre, comme on le fait, que la volupté est l'ennemie de la sagesse, c'est tomber dans un paralogisme, prendre la cause pour l'eff'et et l'effet pour la cause. Il est facile de s'en convaincre par des exemples : Pourquoi repoussons-nous le miel que nous savons empoisonné? — Non sans doute parce qu'il est doux et agréable, mais parce que le poison qu'il contient peut nous nuire. On accuse le plaisir d'engendrer la pauvreté et la misère, mais on oublie que ces états fâcheux ont leur cause non dans le plaisir proprement dit, mais dans les actes accomplis pour se le procurer; au tribunal, ce n'est point le plaisir causé par l'adultère que l'on condamne, c'est l'acte lui-même dont les conséquences peuvent être dangereuses pour l'ordre de l'État. On établirait de la même manière que la douleur est toujours un mal ; c'est là ce qui faisait dire à Aristote : « Toute douleur est de soi un mal et n'est un bien que par accident; toute volupté, comme étant opposée à la douleur,
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est de soi un bien et n'est un mal que par accident. » — Soutenir, comme le font les stoïciens, que le bien ne se trouve que dans rhonnête; que la fortune, la santé, les amis, la gloire, doivent être considérés comme choses indifférentes, c'est, par amour du paradoxe, aller contre l'évidence même de la raison.
De ce que tout plaisir est un bien et toute douleur un mal, il ne faut cependant pas conclure que nous devons, toujours et dans toutes circonstances, accepter l'un et repousser l'autre. L'important est de songer d'avance aux conséquences des actes qui les amènent. Nous comprendrons alors pourquoi il peut être utile de préférer, dans certains cas, une douleur à une volupté, une volupté moindre à une volupté plus grande. De là ces règles qu'énumère Gicéron : « Si vous pesez les voluptés présentes avec les voluptés à venir, l'on doit toujours faire élection de celles qui sont les plus grandes, et en plus grand nombre; si les déplaisirs avec les déplaisirs, ceux qui sont moindres et en plus petit nombre. Mais si vous pesez les voluptés présentes avec les déplaisirs à venir ou les déplaisirs présents avec les voluptés à venir, alors il faut choisir les voluptés si elles l'emportent, et faire le contraire, si ce sont les déplaisirs *. »
B. — Après avoir ainsi montré que toute volupté est de soi un bien; que le plaisir est vraiment le premier désirable : « primum expelibile, primum familiare »; que l'amour qu'on a pour lui est aussi ancien que la vie elle-même; que cet amour est la sauvegarde de l'être vivant, car il l'invite à accomplir les actes utiles à sa conservation; Gassendi montre que toutes les autres choses considérées comme bonnes : l'utile et l'honnête, ne le sont, en réalité, que par rapport à la volupté.
Considérons d'abord l'utile : Dira-t-on que la chasse, la pêche, la navigation, la médecine, la peinture sont en ellesmêmes des biens? Ge serait se méprendre étrangement : celui qui travaille soit d'une façon, soit d'une autre, se propose pour but soit le plaisir même de travailler, soit le gain qu'il retirera de ce travail et avec lequel il pourra se donner quelques satisfactions. L'avare se propose le plaisir qu'il éprouvera à posséder et à contempler son or, l'ambitieux le plaisir que lui causera le succès.