‹ La philosophie de GassendiChapitre 129 sur 178 · Gass., II, p · texte numérisé non relu

Gass., II, p

2. Voir l'analyse d'une remarquable leçon de M. Caro, par M. P. Janct, Revue politique et littéraire, 1877.

pecté et aimé. L'homme vertueux qui accomplit des actions connues du public est généralement sympathique au plus grand nombre; s'il obtient quelques hautes dignités, il jouit d'une sécurité à peu près complète : entouré par les uns, parce qu'on a besoin de ses services; respecté par les autres, parce qu'on le craint.

Considérant ensuite les principales vertus morales, Gassendi s'applique à montrer quels rapports étroits elles soutiennent avec la volupté. Il nous fait voir, en premier lieu, quels immenses services nous rendent la science et l'érudition : outre la satisfaction qu'elles nous procurent par ce seul fait que, les possédant, nous nous sentons supérieurs à ceux qui en sont dépourvus, elles nous mettent à l'abri des plus grands maux en nous apprenant à juger les choses à leur juste valeur, à distinguer soigneusement ce qu'il faut rechercher et ce qu'il faut fuir.

Quant aux autres vertus, la sagesse, la tempérance, la force et le courage, nous en avons fait ressortir les services : mais supposons qu'on les dépouille de tous les plaisirs qui les accompagnent, elles nous apparaîtront aussitôt froides et sans attrait. Enlever la volupté à la vertu, c'est lui enlever toute sa puissance et toute son efficacité. Quand nous déclarons la guerre à la volupté, c'est donc moins elle que nous poursuivons, que les actes qui lui nuisent. Si les stoïciens ont constamment sur les lèvres le nom de la vertu, c'est qu'en réalité la vertu peut seule nous donner un bonheur durable, exempt de trouble et d'angoisses. Entre leur opinion et celle d'Épicure, peut-être n'y a-t-il, en définitive, qu'un simple difl*érence de nom. Reste toutefois cette objection qui reparaît toujours : n'est-ce pas ravaler la vertu que la rapporter à autre chose et en faire, en quelque sorte, la pourvoyeuse de l'intérêt et du plaisir? — Il est bien certain, répond Gassendi, qu'en considérant la vertu comme nous l'avons fait, nous la plaçons parmi les choses utiles; il est bien certain même que nous l'envisageons comme étant la plus utile de toutes; mais en quoi ce caractère peut-il en diminuer la valeur? Elle ne serait véritablement amoindrie que si les choses utiles étaient toutes placées sur le même plan, l'argent et l'honneur par exemple. Or, jamais Epicure n'a songé à une telle assimilation. Au-dessus de toute autre utilité, il y a celle de la vertu.

Puis, poursuivant jusqu'au bout sa démonstration, comme s'il <;raignait qu'elle ne parût pas encore assez convaincante, Gassendi passe en revue tous les sentiments * qui semblent au premier abord les plus désintéressés et les plus indifférents au plaisir, tels que Tamitié, Tamour de la patrie, la piété, et, pour chacun d'eux, la réponse est la même. Rien de plus honnête, de plus respectable, de plus sacré que ces sentiments, mais rien de plus chimérique que de vouloir les considérer en euxmêmes, abstraction faite de toute satisfaction possible. La piété est surtout l'objet d'une analyse d'une finesse et d'une pénétration remarquables. Après nous avoir rappelé que la religion ne nous interdit pas de songer aux plaisirs réservés à la vertu; que l'idéal qu'elle nous propose, loin d'être un idéal inaccessible, est, au contraire, un idéal humain, à la portée de chacun de nous; que la rigueur de ses lois est adoucie par les promesses qu'elle nous fait, il décrit avec un rare talent de moraliste et de psychologue le charme tout particulier, la joie et la satisfaction tout intimes que nous procure la piété : joie et satisfaction qui nous attirent en quelque sorte vers Dieu, nous retiennent dans la méditation et la prière, nous font repousser les autres biens comme vains et éphémères, nous aident enfin à atteindre la perfection que nous avons aimée.

La volupté est donc incontestablement un bien ; l'homme qui en est privé ne saurait être heureux; l'homme qui la possède pleinement possède le bonheur. On nous cite, il est vrai, l'exemple de Réguius qui, au bonheur, aurait préféré la vertu ; mais sans rechercher si vraiment on n'a point dénaturé son histoire, ne pouvons-nous pas, sans témérité, affirmer que sa félicité était bien précaire? Dans tous les cas, aucune contradiction à admettre qu'en agissant comme il l'a fait, il a recherché, outre la satisfaction que donne l'accomplissement du devoir, celle que devaient lui procurer l'estime et l'admiration du peuple romain.

Procédant au sujet de la douleur, comme il a procédé au sujet des plaisirs, Gassendi, par des raisons analogues à celles qui précèdent, démontre qu'elle est le souverain mal ; qu'entre nos douleurs, comme entre nos plaisirs, il y a des diff'érences et des degrés : celles du corps étant infiniment moins redoutables que

celles de Tesprit; que les douleurs les plus poignantes et les plus redoutables, enfin, sont celles qui viennent du vice, de même que les voluptés les plus douces et les plus désirables sont celles qui viennent de la vertu.

C. — Après avoir considéré ainsi la volupté en général, Gassendi s'occupe de la volupté par excellence, celle que recherche le sage et qui n*est autre que la tranquillité de Tesprit et la santé du corps *. Il nous montre que cette volupté est seule vraiment naturelle : en etTet, elle est la fin vers laquelle tend le plaisir en mouvement; ne prenons-nous pas de la nourriture pour apaiser la faim et chasser la douleur? Tous les travaux que nous entreprenons ont pour but de satisfaire un désir, partant de faire cesser un trouble et de retrouver le repos. Cette volupté est, de plus, facile à obtenir. C'est un axiome ancien, que la nature se satisfait de peu : « parvo natura dimittitur » : tout autre est la volupté d'Aristippe, violente et insatiable. — Elle est, en outre, durable : tandis que les autres voluptés sont mobiles, passagères, détruites par la plus petite cause, celle-ci peut être longtemps prolongée par notre propre volonté. Enfin, elle est exempte de remords et de repentir, car elle est toujours due à la pratique de Thonnète.

L'homme, il est vrai, de même que l'animal, semblent placer au premier rang le plaisir en mouvement, mais ceci tient à deux causes : d'abord la nature nous inspire un vif attrait pour ce plaisir, afin que nous accomplissions avec plus d'allégresse l'acte qui doit le produire, acte qui est généralement nécessaire à notre conservation et à celle de l'espèce; nécessaire surtout à la production de Tataraxle. « Il est certain, dit Gassendi, que la nature a institué la volupté stable pour la fin principale; mais ayant institué l'opération comme un moyen nécessaire pour l'obtenir, elle se sert de la volupté qui est dans le mouvement, afin que l'opération se fasse avec plus d'allégresse. » En second lieu, il peut arriver et il arrive souvent que l'homme, oubliant la fin véritable, s'attache uniquement aux moyens qui la procurent et fasse de l'accessoire l'essentiel, to TcàpepYov Ipyov. Séduit par le plaisir du moment, il lui accorde toute son attention et oublie que ce plaisir n'est qu'un accident, un moyen d'obtenir un

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