‹ La philosophie de GassendiChapitre 132 sur 178 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. De la vertu en «général. Commentaire de la définition d'Aristote. Critique de la définition des stoïciens. Connexion des vertus entre elles. — IL De la Prudence. Devoirs qu'elle nous impose : 1* envers nous-mêmes ; 2° envers la famille; 3° envers TÉtat. — III. De la Force. Moyens d'acquérir et de conserver cette vertu. — IV. De la Tempérance et des vertus qui s'y rattachent. — V. De la Justice, du Droit et des Lois.

I. — Malgré les différences qui les séparent, tous les systèmes de morale, sauf peut-être celui d'Arislippe et des cyrénaïques, s'accordent au moins sur un point, c'est que, sans la vertu, il n'existe pas pour l'homme ici-bas de véritable bonheur. Aussi, n'est-il point surprenant que tous les préceptes qu'ils nous donnent aboutissent à ce précepte unique : Il faut pratiquer la vertu. Qu'est donc la vertu en elle-même; quelles sont les différentes formes qu'elle revêt? Tels sont les deux derniers problèmes auxquels Gassendi cherche à répondre en s'inspirant surtout d'Aristote et d'Épicure dont les doctrines morales, comme nous l'avons constaté déjà, sont beaucoup moins opposées qu'on ne le croit d'ordinaire. Pour bien caractériser la vertu, Aristote remarque d'abord qu'il faut distinguer soigneusement dans l'esprit la puissance, l'acte et l'habitude; la puissance qui n'est autre chose que la force même qui nous rend capables d'accomplir telle ou telle action ; l'acte qui est le résultat de l'activité de la puissance ; l'habitude qui est l'aptitude à reproduire de plus en plus facilement les actes qu'on a déjà accomplis. Or, la vertu n'est ni l'acte, ni la simple puissance, elle est une habitude.

De plus, comme il existe en nous deux parties essentiellement distinctes, Tune raisonnable, Tautre irraisonnable, et que chacune d'elles est susceptible d'habitudes, il en résulte que nous pouvons distinguer deux sortes de vertus : les vertus qu'on peut appeler intellectuelles et les vertus morales. Toutefois, les vertus morales dépendent elles-mêmes des vertus intellectuelles, car il n'y a point de vertu sans raison. De là cette déGnition générale de la vertu que donne Aristote : « La vertu est une habitude élective qui consiste dans un juste milieu défini ou déterminé par la raison et la prudence *. »

La vertu est une habitude, car celui-là assurément ne saurait être dit vertueux qui ne fait le bien que par occasion et ne règle pas constamment sa conduite suivant la règle de l'honnête.

C'est une habitude élective^ c'est-à-dire prise volontairement et avec réflexion; car où règne la fatalité aveugle, il ne saurait, de l'aveu de tous les philosophes, y avoir place pour la moralité;

C'est enfin une habitude qui consiste dans un juste milieu, c'est-à-dire dans une sorte d'état intermédiaire entre deux excès opposés. Voyons comment Aristote entend et explique ce dernier caractère. Ce terme de milieu, nous dit-il, peut se prendre de deux manières difl*érentes. Il signifie d'abord le milieu de la chose, « médium reî » : tel est, par exemple, le nombre 6 par rapport aux nombres 2 et 10 ; c'est le milieu arithmétique ; il peut signifier également le milieu par rapport à nous : « médium quoad nos », c'est-à-dire ce qui n'est ni au-dessus, ni au-dessous de ce qui nous est convenable. C'est le milieu de raison^ ainsi nommé, « tant parce qu'il est prescrit par la raison elle-même, que parce qu'il consiste dans cette raison en proportion dite géométrique que le sage seul connaît ». Or, la vertu consiste non dans le milieu de la chose, mais dans le milieu par rapport à nou^ et, comme elle a pour objet les actions et les passions dans lesquelles il y a excès ou défaut, elle les modère, les maintient précisément au point convenable, les empêchant soit de rester en deçà de ce point, soit d'aller au delà.

On comprend dès lors pourquoi Aristote fait consister la vertu

1. « Electivus habilus in mediocritate quee ad nos consistens, rationc defînitus, ac prout vir pnidens deflnierit. » (Gass;, II, 737.)

dans une certaine médiocrité et la considère, pour ainsi dire, comme une moyenne proportionnelle entre deux vices : le courage, par exemple, étant une moyenne entre la témérité et la lâcheté; la générosité, une moyenne entre Tavarice et la prodigalité. Considérer ainsi la vertu ce n'est point la rabaisser, comme on l'a quelquefois prétendu, c'est encore moins en faire « un vice modéré ». Aristote, en effet, en nous conseillant d'éviter les excès, pour arriver à la vertu, de retrancher ce qu'il y a de trop en nous, nous conseille simplement « de retrancher ce qu'il y a de défectueux et vient de l'erreur; non ce qui, étant naturel, ne se peut ni ne se doit extirper. » La prudence ou la raison nous dit où nous devons porter nos efforts et où se trouve le but à atteindre. Suivant que cette raison est plus ou moins éclairée, nous distinguons plus ou moins nettement ce but et nous nous approchons ou nous éloignons davantage de l'idéal moral. Ici point d'autre critérium absolument infaillible qui toujours et dans toute circonstance, comme dans les sciences mathématiques, nous mette à l'abri de l'erreur.

Ainsi définie, la vertu diffère essentiellement de la vertu telle que l'entendent les stoïciens *. Pour le stoïcien, l'homme vraiment vertueux, le sage par excellence est celui qui est exempt de passion : àicaôr^ç. Les péripaléticiens, au contraire, pensent et Gassendi est de leur avis, que toutes les passions ne doivent pas être proscrites avec autant de rigueur : s'il en est de vaines et de non nécessaires dont le sage doit s'affranchir, il en est de nécessaires et de naturelles qu'il ne saurait repousser, car elles peuvent l'aider à atteindre sa fin, pourvu qu'il les maintienne dans ce juste milieu dont nous parlions tout à l'heure. — Le sage, ajoutent les stoïciens, est celui que sa vertu met audessus de toutes les souffrances et de tous les maux. Rien n'est capable de l'ébranler; il subit tout sans s'émouvoir ni se plaindre. Vertu de parade, répond Gassendi, où se révèle plus d'orgueil et d'ambition que de vraie sagesse; « mieux vaut encore être touché de quelque tristesse, céder même aux larmes et aux regrets, que d'être sage et intérieurement tourmenté, suivant l'expression de Crantor, par cette espèce de farouche inhumanité ». — Il est facile, après ce qui précède, de répondre à la question si long-

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