II
rions conclure avec les stoïciens Tégalité des vertus et Tégalité des fautes : ce n'est là qu'un paradoxe qu'il faut ranger au nombre de tous ceux que nous avons signalés et écartés déjà.
Après avoir étudié la vertu en général, Gassendi étudie les principales vertus qu'il rattache toutes, avec la plupart des philosophes anciens, à la Prudence, à la Force, à la Tempérance et à la Justice.
IT. — Aristote en définissant la Prudence : « une habitude ■d'agir selon la droite raison dans les choses qui sont bonnes ou mauvaises » ; et Cicéron : « la science des choses qu'il faut fuir ou désirer », en marquent bien les caractères essentiels. En •effet, ils nous montrent, en premier lieu, que, pour posséder cette vertu, il faut n'agir qu'avec réflexion, après avoir, en quelque sorte, pesé, la balance à la main, les motifs qui nous sollicitent, de sorte que si parfois nous nous trompons, ce soit tout à fait malgré nous. Ils nous montrent, en second lieu, en quoi elle diffère de la sagesse proprement dite : celle-ci ayant pour objet les -choses nécessaires sur lesquelles notre activité est sans puissance; celle-là, les choses contingentes, c'est-à-dire qui peuvent «être ou n'être pas et par conséquent dépendent de notre volonté. — Enfin, par ces mots : « dans les choses bonnes ou mauvaises », Aristote nous fait entendre que la Prudence porte moins sur la fin dernière vers laquelle nous tendons et qui est le Bonheur, que sur les moyens de l'atteindre. C'est que, touchant le bonheur, nulle hésitation n'est possible. L'homme ne délibère pas pour savoir s'il veut être heureux ou malheureux; c'est nécessairement, fatalement qu'il convoite la Félicité et tend vers elle; seuls les moyens qui y conduisent causent son embarras : c'est à la Prudence alors à le guider. Elle l'éclairé, le conseille •et trace le plan général de sa vie. D'où cette définition de Gassendi qui résume tous les caractères précédents : « La Prudence ^st l'art de la vie, la science effectrice de la Félicité qui sert à bien et heureusement vivre *. »
Bien délibérer, discerner nettement et commander sûrement, eùêouXCa, duvécriç, yvcoaifj ri iTutTaJiç : tels sont les trois offices gênéiraux de la Prudence.
i. Gass., II, 743.
La Prudence implique d'abord une mûre délibération, c'est-àdire l'examen attentif des raisons d'agir et la constante préoccupation de l'honnête, car l'honnête seul nous conduit à notre fin. La ruse et l'habileté, il est vrai, par des moyens douteux nous acheminent souvent vers le même résultat immédiat, mais c'est en nous éloignant du résultat défînitif, qui doit nous intéresser avant tout. La prudence implique, en outre, un discernement sain et rapide qui écarte à la fois les hésitations fâcheuses et les regrettables méprises. L'homme borné et sot ne saurait être prudent. Enfin elle doit, la délibération close et le jugement prononcé, nous imposer ses décisions. « La Prudence, nous dit Gassendi, est imperatoria de sa nature; aussi, au lieu de Yv<à{XYi qui suivant Aristote ne signifie autre chose qu'un droit jugement,, devrait-on plutôt se servir pour la désigner du terme 67i(TaÇtc qui veut dire commandement *. » Gassendi a donc nettement entrevu le caractère impératif du devoir et, bien qu'il ne lui donne pas cette intensité de relief que Kant plus tard saura lui donner, il n'en a pas moins montré l'importance.
Parmi les qualités spéciales qui favorisent l'exercice et le développement de la Prudence, il faut signaler aux premiers rangs :. la mémoire des choses passées, l'intelligence des choses présenteset la prévoyance de l'avenir. — Quiconque a beaucoup vu et beaucoup retenu sera beaucoup plus apte que tout autre à interpréter les faits du moment; or, nul ne peut aussi bien prévoir l'avenir que celui qui apprécie sainement le présent. Mêmeentouré de toutes ces lumières, l'homme peut sans doute errer encore; mais, au moins, si, avec droiture, il s'est résolu à ne suivre que les ordres de la Prudence, il sera toujours à l'abri du repentir et du remords.
Quant aux conseils, ou mieux aux ordres de la Prudence, ils varient suivant les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Aussi Gassendi distingue-t-il la Prudence privée, la Prudence économique et la Prudence politique.
Les premiers conseils de la Prudence privée concernent le choix d'une profession : choix que trop souvent les hommes font à la légère, bien qu'il entraîne pour la vie entière les consé* quences les plus graves. Il faudrait pouvoir reproduire ici toutes.