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difficilement se suffire. Il est vrai qu'à l'origine, tout est également à tous, mais il est vrai également que nous sommes spontanément portés à nous approprier ce qui, n'étant pas encore occupé, peut nous être utile. Gomme, en outre, l'absence complète de propriété serait une source continuelle de luttes violentes entre les hommes, il en résulte que nous pouvons considérer le droit du propriétaire comme naturel, légitime et nécessaire. — Voyons donc quels offices nous impose la Prudence suivant que nous sommes époux, père, maître ou propriétaire.
Le mariage étant un acte d'une gravité exceptionnelle, il est, nous dit Gassendi, de la plus haute importance de régler son choix moins sur la noblesse ou la fortune que sur la moralité et la vertu. Notre choix fait, il faut à la fois savoir se faire aimer «t savoir se faire respecter. S'il n'est point respecté, l'homme s'expose aux plus fâcheuses déconvenues : « Si, par hasard, dit Gassendi, le mari se laisse dominer, il se verra bientôt soumis à un joug fort pesant et il perdra, avec son autorité, la paix et le repos, » Pour qu'il trouve dans sa femme une compagne aimante et dévouée, qu'il l'initie à ses occupations et à ses travaux, dans la mesure où elle les peut comprendre; qu'il l'associe à ses projets, lorsqu'il la juge capable d'en garder le secret; qu'il lui reste fidèle et évite le plus possible d'exciter sa colère, car alors elle pourrait se livrer à tous les excès : — « Quid non possit fœmina furens? » — qu'il soit enfin bon et tolérant pour elle et qu'il ne s'en sépare qu'à la dernière extrémité. En un mot, qu'il n'oublie jamais cet axiome de sagesse populaire : Ce sont les bons maris qui font les femmes excellentes.
« Pour ce qui est de la prudence paternelle *, son devoir primitif semble regarder, dit Gassendi, la génération des enfants, en ce que c'est de là que le tempérament du corps et par conséquent le naturel et l'inclination aux bonnes ou aux mauvaises mœurs dépendent, et ce n'est pas tout à fait sans raison que ce reproche est rendu célèbre : Genuit te parens ebrius cum foret. » Toutefois, ajoute aussitôt Gassendi, faire comme Platon, Aris-
1. Alix conseils qu^'l donne ici Gassendi en ajoute d'autres qui concernent plus particulièrement l'éducation des enfants, dans une lettre à Reneri, et l'instruction des femmes, dans sa correspondance avec Christine de Suède et Marie-Anne Schurman. Voy. Gassendi, Vi, pages 29, — 347, 321, 329, 339, — 198, 216.
tole et Plutarque des recommandations aux hommes, à ce sujet, c*est parler à des sourds, car ils cèdent plus généralement ici à Taveugle caprice qu'à la saine raison. Le second devoir de la prudence paternelle concerne le choix d'une nourrice, dans le cas fâcheux où la mère ne peut nourrir elle-même son enfant; « car assurément cette première nourriture a de grandes suites dans le cours de la vie, soit à l'égard de la santé du corps, soit à l'égard de celle de l'esprit ». — Le troisième se rapporte à l'instruction et à l'éducation des enfants. Leur donner, quand notre position nous le permet, des maîtres honnêtes et éclairés; savoir s'imposer tous les sacrifices nécessaires pour leur préparer un avenir facile, veiller à ce que leur vocation ne s'attache pas à des chimères, c'est se mettre à l'abri de tout reproche et travailler en même temps dans leur intérêt et dans le nôtre. Enfin, Gassendi croit qu'il est bon de ne point trop tenir à l'écart les enfants, de les initier même aux affaires de la famille, afin qu'ils fassent sous nos yeux l'apprentissage de la vie et qu'ils voient en nous presque des amis, mais des amis dont ils respectent toujours l'autorité.
Comme maître, qu'il ait à commander à des esclaves ou simplement à des serviteurs, l'homme, nous dit Gassendi commentant Aristote, se montrera prudent s'il s'applique à bien connaître les aptitudes de chacun, afin que leur travail soit profitable; s'il sait faire accepter son autorité, sans recourir à la brutalité; s'il sait surtout se faire respecter et aimer. « Or, il n'obtiendra jamais ce résultat qu'en faisant sentir à ceux qui lui sont soumis, qu'il a soin d'eux ; que tant qu'ils feront leur devoir, il en aura le même soin; qu'ils peuvent toujours compter sur les promesses qu'il leur a faites, car il n'y faillira jamais. »
Enfin comme possesseur des biens de la communauté, il est obligé par la Prudence de se tenir également éloigné et de la prodigalité et de l'avarice. Il doit non seulement fournir aux siens le strict nécessaire, mais encore tenir compte de la position qu'il occupe : une parcimonie excessive serait honteuse et lui aliénerait les esprits. Mais, en revanche, comme il doit songer à Tavenir, il est indispensable qu'il veille à la bonne gestion de sa fortune : « Où les procureurs sont libres d'agir à leur guise, la ruine ne tarde pas à venir : il faut qu'ils songent toujours à Toeil du maître. »
La Prudence économique * nous aide à comprendre la Prudence politique. L'État ressemble, quelle que soit d'ailleurs l'origine de la société, à une grande famille. — Suivant que le pouvoir y est exercé de telle ou telle manière, on distingue trois espèces de gouvernement : la monarchie, l'aristocratie et la démocratie. Gassendi considère la monarchie comme supérieure aux deux autres, seulement il prend soin de la distinguer de la tyrannie, ou gouvernement arbitraire d'un seul, et de nous énumérer les qualités que doit avoir le souverain. Ces qualités, il les représente si nombreuses, si délicates, si nécessaires, si difficiles à réunir, qu'aussitôt on se demande si Gassendi n'a point songé à nous prouver l'impossibilité de leur réunion dans un seul homme. C'est ainsi que ce souverain doit avoir uniquement en vue le bonheur de son peuple; se proposer uniquement la gloire de bien gouverner, le respect et l'amour de ses sujets; c'est ainsi qu'il doit, pour être vraiment digne du haut rang qu'il occupe, surpasser tous les autres en vertu et en sagesse, être pieux, juste, honnête, fidèle à la parole donnée, ferme et clément; c'est ainsi qu'il doit connaître les mœurs, les habitudes, les besoins de ceux qu'il gouverne, afin de leur être vraiment utile; qu'il doit s'entourer de conseillers éclairés et sages, de fonctionnaires émérites; qu'il doit, enfin, s'occuper des finances de l'État, des moyens de défense dont il dispose actuellement et des ressources qu'il pourrait se procurer à un moment donné. En un mot, pour être souverain et surtout pour en être digne, il faut être à la fois le plus éclairé, le plus juste et le plus vertueux de tous.
A ces devoirs généraux, s'en ajoutent de spéciaux qui concernent plus particulièrement la paix et la guerre. En temps de paix, la Prudence oblige celui ou ceux qui gouvernent de pro-» téger les arts, l'agrieullure, le commerce ; de veiller à la sécurité des gens de bien; de prévenir les révolutions et les guerre» civiles; de se tenir toujours prêt à repousser une injuste agression et à défendre l'honneur du pays.
En temps de guerre, la Prudence leur commande plus impérieusement encore : « Le souverain n'entreprendra jamais la guerre que justement, ou pour une fin juste et raisonnable,