Gass., II
s'apaise bien vite au premier danger. L'homme vraiment fort est celui qui peut supporter la mauvaise fortune avec courage, poursuivre sans défaillance le but qu'il s'est proposé, rester d'autant plus maître de lui-même que les maux h affronter sont plus redoutables. — En ajoutant que la Force est une « fermeté réfléchie », Gassendi nous indique en quoi elle diffère de la témérité et de la brutalité : « Ceux-là ne doivent pas être censés forts et courageux qui, poussés par une impétuosité aveugle et se confiant principalement dans les forces de leur corps, courent à tout entreprendre, et comme s'ils défiaient les dangers semblent ne rien tant craindre que de sembler craindre quelque chose ; mais ceux-là sont véritablement forts qui, connaissant les dangers et ne les aimant ni ne les prcJvoquant point indiscrètement, s'y portent néanmoins vigoureusement toutes les fois qu'il le faut et de la manière qu'il le faut. » Enfin, par ce mot : « qui ne se propose d'autre but que l'honnêteté et l'équité », se trouve mis en relief le caractère essentiel qui fait de la Force une vertu. Elle ne saurait être vertu, en effet, la Force qui est au service du mal ou simplement de l'aveugle nécessité ; au-dessus d'elle il y a le droit : « On ne doit pas, disait Platon dans le Protagoras, mesurer la force par l'énergie du corps, mais par la fermeté de l'esprit et par une fin qui soit honnête et louable et dans laquelle la justice et l'équité brillent principalement ». Aussi remarquons-nous que tous les héros ne sont loués que pour avoir défendu le bon droit et la justice. « Le rôle de la Force est précisément, nous dit Agésilas, de combattre pour la justice : si tous les hommes étaient justes, la Force deviendrait inutile. » — Remarquons, en dernier lieu, que la Force n'est pas une vertu innée : comme toutes les autres vertus, elle est une habitude, c'est-à-dire une aptitude acquise « par l'exercice et la doctnne ». Lorsque cette habitude consiste « à demeurer ferme longtemps dans les choses qu'on s'est proposées après les avoir mûrement considérées », elle prend le nom de Constance; elle prend, au contraire, celui de Patience, lorsqu'elle consiste plutôt à endurer les épreuves, qu'à affronter les obstacles. La pratique de ces vertus produit la modération qui, dans la prospérité, nous met à l'abri de l'orgueil; dans le malheur, à l'abri du désespoir; dans toute circonstance, en garde contre les fausses opinions que nous pourrions nous faire des choses.
Contre les maux qu'il doit supporter, le sage a d'ailleurs plusieurs sûrs remparts :
Si ces maux sont des maux publics qui atteignent un grand nombre de ses semblables en même temps que lui, il peut les adoucir par cette pensée qu'il ne les a point provoqués. La bonne conscience est le plus puissant de tous les consolateurs : « grande mortalibus solatium nulla pallescere culpa. » — Ces maux, en outre, sont moins pénibles pour qui a su les prévoir : celui qui ne se fait point de la vie un tableau trop enchanteur, qui s'attend à tous les revers trop fréquents ici-bas, sera moins troublé qu'un autre si ces revers prévus le frappent, de même qu'il sera plus heureux, s'ils lui sont épargnés. Gassendi fait, de plus, cette remarque judicieuse que les maux publics nous affectent moins, en réalité, parce qu'ils sont publics que parce qu'ils sont en même temps privés. « Il est vrai, dit-il, que les calamités publiques se font avec plus de bruit et sont censées d'autant plus insupportables que c'est la mère commune, à savoir la Patrie, qui est maltraitée; mais si on y regarde de près, on s'aperçoit que le mal ne touche un chacun qu'en ce qu'il redonde sur lui en particulier » ; n'est-ce point, d'ailleurs, un axiome populaire « que d'avoir des semblables et des camarades est la consolation des misérables ». Contrairement à l'opinion commune, il semble que la douleur s'atténue en s'étendant à plusieurs, de même qu'elle nous affecte d'autant moins qu'elle nous paraît plus éloignée? ^
Plus difficiles à supporter sont les maux privés, tels que l'exil, la prison, la servitude, la perte de ses parents, de ses enfants ou de ses amis, la perte de ses biens, la douleur et la mort. Et cependant, il faut bien reconnaître qu'ils dépendent beaucoup de l'opinion que s'en fait l'homme. On peut bannir le sage, mais n'emporte-t-il pas avec lui ses biens les plus précieux : son intelligence et son honnêteté? Ne savons-nous pas que c'est pendant leur captivité que plusieurs philosophes ont composé leurs plus beaux ouvrages, prouvant ainsi combien peu de prise avait sur eux un châtiment purement physique? On peut asservir le corps, on ne peut jamais asservir l'esprit ; quant à l'infamie^ elle n'atteint réellement que celui qui l'a méritée.
1. Voir Études familières de psychologie et de morale, de M. F. Bouillier : Effets de la distance sur la sympathie, p. 125.
Pour ce qui concerne la perte des personnes qui nous sont chères, n'oublions pas que si nous en souffrons, c'est moins à cause d'elles qu'à cause de nous. En effet, de quoi nous affligeons-nous? De ce que, après la tempête, elles sont enfin entrées au port? Ce serait de rinhumanité. — De ce qu'elles sont privées des biens de la vie? Ce serait à la fois inutile, et ridicule, puisqu'elles ne s'aperçoivent pas de cette perte. — « C'est donc, à la vérité, une belle et éclatante, mais toutefois une feinte et déguisée espèce de piété dont nous parons notre douleur, lorsque nous témoignons que nous nous affligeons à cause d'elles, parce qu'en réalité nous nous afûigeons à cause de nous-mêmes en songeant aux bons services qu'elles pouvaient nous rendre, aux agréables relations dont nous sommes privés. » La perte de nos richesses est sans doute un mal, mais ce mal n'est irréparable que pour celui qui ignore les douceurs du travail et ne s'est point habitué à vivre de peu. Reste la douleur proprement dite. Il serait puéril évidemment de prétendre qu'elle n'est point un mal, mais rappelons-nous les consolations d'Epicure : ou cette douleur est faible, alors elle est supportable; ou elle est violente et alors elle devient pour le sage une cause de mérite, bien plus, une raison de nous détacher peu à peu de cette vie qu'il faudra quitter.
IV. — Les éloges que font les philosophes de la Tempérance * ne le cèdent en rien aux éloges qu'ils font des autres vertus. C'est ainsi que Pythagore l'appelle : la force de l'âme; Socrate : le fondement de la vertu; Platon : l'ornement de tous les biens; Jamblique : la cuirasse de toutes les plus belles habitudes. De là le beau nom de (ToxppotruvT) par lequel on la désigne et qui fait entendre qu'elle est vraiment la conservatrice de la Prudence et l'auxiliaire de toutes les vertus. Son domaine est, en effet, des plus étendus, car « l'homme tempérant n'est pas seulement celui qui vit sobrement et chastement, mais celui qui, en outre, ne dit ou ne fait rien qu'avec justesse et bienséance, rien qui ne soit reçu ou approuvé de tous les gens de bien et de tous les gens sages. »
Les principales vertus qui se rattachent à la Tempérance sont la pudeur, l'honnêteté, la sobriété, la chasteté, la mansuétude, la clémence, la miséricorde, la modestie et l'humilité *.