‹ La philosophie de GassendiChapitre 139 sur 178 · II, 774 et sq · texte numérisé non relu

II, 774 et sq

La pudeur est une espèce de honte qui, loin d'accompagner la faute comme un châtiment, la précède comme une invitation à ne la pas commettre.

L'honnêteté n*est autre chose qu'une certaine décence ou bienséance, to irpsirov, qui exclut toute fatuité arrogante, attire par sa beauté, protège notre réputation et cause ainsi la plus pure volupté.

La sobriété et la chasteté ne consistent point à s'interdire tous les plaisirs du corps, mais seulement ceux qui sont illicites. Autant sont naturelles et nécessaires les voluptés que causent les aliments indispensables à la vie, autant peuvent être nuisibles celles qui résultent des mets délicats et de la satisfaction d'appétits purement factices; aussi l'homme vraiment sobre devrait-il peut-être faire des végétaux son unique nourriture. La chasteté n'est pas moins difficile à observer que la sobriété : « c'est une vertu à laquelle presque personne n'est complètement fidèle » ; aussi, pour l'acquérir, est-il indispensable d'être sobre, d'occuper son esprit à des études nobles et élevées, de s'habituer de bonne heure à résister aux tentations, à étouffer en nous les désirs qui lui sont contraires, à conserver enfin dans notre conduite de chaque jour, de tous les instants, la pudeur des gestes et des mots qui nous obtient le respect et nous sert de sauvegarde.

La mansuétude vient d'un certain naturel doux et humain qui évite de sHrriter et pardonne aisément. La mansuétude nous procure généralement l'affection de nos semblables ; elle nous conserve calmes et maîtres de nous-mêmes; étouffe la colère, souvent conseillère funeste, et apaise les sentiments de vengeance qui nous portent à nuire à nos semblables, le plus fréquemment, comme il arrive dans le duel, en nous nuisant a nous-mêmes.

La clémence offre les mêmes avantages que la mansuétude, dont elle n'est d'ailleurs qu'une forme particulière : l'une se rapportant à tous les hommes en général, l'autre simplement à ceux qui sont nos subordonnés.

La miséricorde est une vertu plus complexe. L'homme miséricordieux est celui qui, touché des malheurs qui frappent autrui, est porté à leur pardonner leurs fautes et à les prendre en pitié. Rien de plus humain que ce sentiment, pourvu qu'on ne s'y

Thomas. — Gassendi. 18

abandonne point à Texcès et qu'il ne trouble point d'une manière fâcheuse, le calme de l'esprit.

La modestie ne consiste point dans le mépris de l'homme, ce serait là un sentiment antinaturel et blâmable, mais bien dans une certaine réserve qui nous met en garde contre les honneurs excessifs ou immérités, qui nous porte à nous défier des éloges et à diminuer notre mérite plutôt qu'à l'exalter. On l'a heureusement caractérisée, lorsqu'on a comparé l'homme modeste à Tépi de froment qui baisse d'autant plus la tête qu'il eât plus garni de grains.

L'humilité est plus spécialement une vertu religieuse. Lorsqu'elle est exempte de toute hypocrisie, elle consiste à rapporter à Dieu tout honneur et toute gloire, comme au principe et à la source de tout ce qu'il y a de bien dans le monde. Elle n'est donc encore qu'une des formes de la modestie. Ces deux vertus si appréciées des hommes, bien que fort rares, se révèlent à nous et dans les gestes^ et dans la conduite, et dans les discours de ceux qui nous entourent. Ce sont elles qui nous apprennent à nous tenir à égale distance de la bassesse et de l'arrogance ; qui nous enseignent à ne point nous rabaisser à l'excès, ce qui est une forme de l'orgueil, et à ne point nous glorifier sans raison; à ne parler ni trop, ni trop peu, mais à dire simplement et sincèrement les choses; à savoir faire une distinction entre la raillerie impertinente et grossière et la raillerie fine et de bon aloi, entre le laisser-aller de mauvais ton, l'avarice sordide et le luxe tapageur.

V. — Gassendi traite ensuite de la Justice *. Parlant d'elle, Aristote nous dit que c'est « la plus excellente des vertus; que ni TÉtoile du matin, ni celle du soir ne sont aussi admirables ». Cicéron la considère comme « le lien des sociétés » et remarque que le sentiment qu'elle nous inspire est si profond qu'on le retrouve même dans les associations de malfaiteurs. Le voleur qui commet une injustice envers ses pairs est immédiatement banni de leur association. — Bien qu'il soit assez difficile de délimiter exactement le domaine de cette vertu, on peut dire qu'elle consiste essentiellement à ne nuire à personne et

Page 1