Gass., II
à rendre à chacun ce qui lui est dû, à quelque titre que ce soit. « Déclina a malo et fac bonum » : telle est la règle de conduite qu'elle nous donne; aussi les jurisconsultes la définissent-ils avec précision : « une constante et perpétuelle volonté de donner ou de restituer à chacun son droit : constans et perpétua volunlas jus suum cuique tribuendi. » Par là, ils nous font entendre d'abord, que la justice est, comme la force et la tempérance, une habitude et qu'un seul acte ne la saurait constituer; ils nous font entendre, en outre, que la justice ne consiste point à agir soit par crainte d'un mal, soit par sympathie pour nos semblables, soit par égoïsme, car ces considérations disparues elle n'aurait plus de raison d'être, mais de plein gré, volontairement, par amour pour la justice elle-même. « Le bien, dit Democrite, consiste moins à ne pas nuire qu'à ne pas vouloir nuire. » « Celui-là, dit également Philémon, est vraiment juste, qui pouvant faire tort à autrui ne le veut pas, qui aime mieux être juste que le paraître :
Vult esse justus, quam viderier magis. »
Quant à la pratique même de la justice, plusieurs cas sont à considérer : c'est ainsi, en premier lieu, qu'on peut, en agissant, tenir compte non seulement de l'acte lui-même et de la chose rendue ou donnée, mais de la condition des personnes et de leur mérite. Une injure faite, par exemple, à un égal exigera une réparation moins forte qu'une injure faite à un supérieur; on peut, en second lieu, négliger les personnes pour ne s'occuper que des choses et des rapports exacts et fixes qui existent entre elles, de sorte que tout se réduise, en dernière analyse, à un rapport d'égalité entre des objets échangés. Je vous ai fait tort en vous dérobant vos richesses, je dois réparer ce dommage en vous donnant l'équivalent de ce que je vous ai pris. — Aristote désigne la justice dans le premier cas sous le nom de justice distributive; dans le second, sous le nom &q justice d'échange ou justice commutative.
Cette distinction nous permet d'apprécier la valeur du talion. Le talion, consistant à infliger à l'offenseur une peine semblable à celle qu'on a subie : « perpessio reciproca », ne saurait être de droit, assurément, au regard de la justice distributive : car il
peut se faire qu'il n'y ait pas égalité entre Toffenseur et l'offensé. En outre, il faut bien remarquer qu'exiger œil pour œil et dent pour dent, ce n'est point nécessairement rétablir réquilé violée : le mal que je vous cause ne répare point le mal que vous m'avez fait. Le talion n'est légitime et raisonnable que dans la justice commutative. Celle-ci ne considérant que les choses et leur usage pour nous, est en effet satisfaite lorsque, en échange des objets qu'on m'a dérobés, par exemple, j'en reçois d'autres qui peuvent m'être de la même utilité et compenser entièrement la perte que j'ai faite. La monnaie est alors le plus puissant auxiliaire de la justice commutative.
La justice repose sur le droit. Ce terme désigne le pouvoir que nous avons d'agir de telle manière, de posséder telle chose et d'en user. Par extension, il désigne aussi la loi, en ce sens que la loi a précisément pour but de fixer le droit de chacun et de le sauvegarder. Supprimer le droit serait donc supprimer la justice, car envers celui, si la chose était possible, qui n'aurait aucun droit, tout serait permis, partant légitime.
Par conséquent au premier rang se place le droit que chacun de nous possède et qui, dans certaines limites, le rend inviolable; au second, l'injure ou la violation de ce droit; au troitième, la justice ou volonté de réparer le mal commis; au quatrième, enûn, la réparation elle-même qui est l'œuvre même de la justice.
Reste maintenant à rechercher quelle est l'origine du droit et de la justice en général. Sur ce point, Gassendi se borne à citer l'opinion d'Epicure en la faisant suivre de quelques commentaires qui la complètent et, dans une certaine mesure, la corrigent.
Suivant Epicure*, « le droit ou le juste naturel n'est autre chose que la marque de l'utilité, ou cette utilité qui d'un commun accord a été proposée, afin que les hommes entre eux ne se fassent aucun mal, n'en reçoivent aucun et puissent vivre en société »; il résulte donc d'un pacte, d'un contrat passé entre les hommes. Ainsi, point de société, point de droit. « A l'égard des êtres qui ne peuvent faire de contrats dans le but de ne pas se léser mutuellement et de ne pas être lésés, il n'y a rien de juste ni d'injuste. Il en est de même pour les peuples qui n'ont