Quid logica ad veritatem conférai? (Id,, I, p
3. Cum subinde vero consentaneum sit seligere ex omnibus quicquid proBsertim utile est, ac simul, si quid deficiat, supplerc, si quid superfluat, rescindere; opus est sane magis arduum, quam videri inexperto possit. {Id., I, 90.)
dont il résume les œuvres avec une rare concision, une indépendance absolue et une érudition peu commune *.
Son Instiiutio logica est donc moins une logique proprement dite, au sens du moins où l'entendaient les philosophes scolastiques du xvi® siècle, qu'une sorte de canonique, imitée de la canonique d'Epicure, fortifiée parles Analytiques d'Aristote, vivifiée et rajeunie par ses propres études et celles de ses contemporains *. Elle comprend comme la Logique de Ramus quatre parties, qui sont consacrées k Texamen de l'imagination ou de l'idée; de la proposition; du syllogisme et de la méthode ^. Une discussion minutieuse du problème de la certitude lui sert de préface *.
IL — L'esprit, qui est, suivant la juste remarque d'Aristote, naturellement désireux de connaître, est-il capable d'atteindre la vérité? Les connaissances qu'il acquiert sont-elles conformes à leur objet? Existe-t-il un critériun infaillible qui nous en garantisse la légitimité? Tel est, en quelques mots, le problème de la certitude, problème qui a suscité dans l'antiquité et suscite encore de nos jours les théories les plus contradictoires.
Pour le résoudre et dissiper tous les nuages que les dialecticiens ont accumulés autour de lui, Gassendi cherche d'abord à écarter tout malentendu en donnant des définitions et des classifications précises; puis, tout en réfutant les doctrines fausses qu'il rencontre, à délimiter aussi exactement que possible le domaine de la vérité qui nous est accessible.
Or, une première remarque à faire, c'est qu'il existe entre les
1. Gassendi résume spécialement les théories logiques des Eléates, des Mègariques, de Platon, d'Aristote, des Stoïciens, d'Epicure, de Raymond Lulle, de Ramus, de Bacon et de Descartes.
2. « Id satis erit, quod logicam, quia ars qusedam sit, explicemus per canones, regulasve argumento congruas; quanquam et in ipsis tradendis non Epicuri modo, sed aliorum etiam habituri rationem simus, occasions hac intérim insinuo nulli me seclae nomen dare, qui omnibus honorem habeo, et nunc hanc, nunc illam, si quid habere prœ cœteris probabile videatur, sequor » (I, 29).
3. Cette division, reproduite par les écrivains de Port-Royal, est encore conservée de nos jours par la plupart des logiciens.
4. Gassendi et Glauberg, dans sa Logica vêtus et nova, sont les premiers qui aient ainsi étudié d'une manière méthodique le problème de la certitude et qui aient considéré cette étude comme la préface naturelle de la logique.
choses que nous désirons connaître des différences profondes : les unes, en effet, sont évidentes par elles-mêmes, comme Tappareuce lumineuse du soleil, tandis que les autres ne le sont pas; celles-ci, de plus, sont de trois sortes : il en est qui nous sont absolument cachées ; c'est ainsi que nous ne pouvons savoir si le nombre des étoiles est pair ou impair; il en est d'autres qui, bien qu'insaisissables en elles-mêmes, peuvent nous être révélées par quelque intermédiaire : tels sont les pores de la peau dont la sueur atteste l'existence ; il en est d'autres, enfin, qui ne nous sont cachées que momentanément, par^'suite de quelque obstacle; que l'obstacle disparaisse et elles deviennent aussitôt apparentes. — Toute discussion touchant les choses évidentes par elles-mêmes et les choses absolument cachées serait assurément oiseuse : c'est donc sur les deux autres que doit uniquement porter l'attention.
Pour que l'esprit, maintenant, puisse reconnaître la vérité d'une chose et l'affirmer, il lui faut un critérium, un instrument judicatoire. Dans la vie ordinaire, le critérium qui nous guide, c'est la coutume, la loi, le plaisir et la douleur. Tout autre est celui par lequel, au point de vue logique, nous jugeons de la vérité et de Terreur. Les logiciens distinguent quelquefois ce critérium en critérium per quod (tô 81 oS) ; critérium secundum pod (ta îcttô' S) et critérium a guo (tè ô©' o5). Ainsi, pour porter un jugement il faut un homme : critérium a quo; une faculté capable de juger : critérium per quod] et, en dernier lieu, l'application de cette faculté : critérium secundum quod; mais, dit Gassendi, si nous remarquons que l'homme qui affirme est juge et non pas critérium ; que la sensation et l'intellection supposent les sens et l'entendement dont elles dépendent, nous comprendrons que toute la controverse porte sur le critérium per quod et que la principale, l'unique question à résoudre, est celle de savoir si nous jugeons de la vérité par les sens, par la raison, par les sens et la raison réunis, par quelque autre chose ou par rien.
Suivant les sceptiques, nous ne pourrions connaître avec certitude que les choses évidentes par elles-mêmes; nous n'atteindrions que des apparences, le domaine.de l'être et de la réalité serait à jamais clos à nos investigations. Touchant les choses cachées, la vérité est comme enfouie dans un puits; elle échappe
Thomas. — Gassendi. 3
à toute faculté et à tout critérium. C'est là ce que s'efforcent d*établir avec une subtilité merveilleuse et une rare puissance de dialectique Gorgias, Pyrrhon et Œnésidème, les plus habiles adversaires de la métaphysique.
Suivant les dogmatiques, au contraire, la vérité nous serait accessible et notre esprit, avide de savoir, ne saurait être condamné à l'éternel supplice du doute. Les sens seraient, en effet, pour Asclépiade, un critérium infaillible ; aux sens, Épicure voudrait qu'on ajoutât V anticipation et la passion, Empédocle, Xénophane, Anaxagore, Platon, etc., placent au contraire dans la raison le critérium sûr de la vérité, tandis qu'Aristote le place à la fois dans l'intelligence et dans les sens.
C'est entre ces deux opinions extrêmes que prend position Gassendi. Sans doute l'esprit humain peut parvenir à la vérité, mais les dogmatiques font beaucoup trop belle la part de la certitude. La nature a des secrets que nous ne découvrirons jamais. Vouloir les pénétrer tous, nous dit-il, se rappelant sans doule ici les écrits de son « ami » Charron, serait aussi insensé « que vouloir voler comme les oiseaux ou arrêter le cours des ans »; nous devons simplement nous estimer heureux s'il nous est donné d'atteindre un point élevé d'où nous apercevrons non la vérité tout entière, mais son image et, pour ainsi dire, son ombre.
Quant aux sceptiques, ils exagèrent comme à plaisir notre faiblesse déjà trop grande. Pour nous en convaincre, il suffît de passer en revue nos principales connaissances.
Et d'abord, pouvons-nous sérieusement douter que quelque chose existe? — Le soutenir, comme Gorgias, est pure cavillation. S'il n'y avait pas quelque chose, l'idée d'en douter ne viendrait pas à l'esprit, et si l'esprit n'existait pas lui-même il ne raisonnerait pas * .
Non moins certaine est la connaissance que nous avons des phénomènes et des apparences; les sceptiques d'ailleurs en conviennent eux-mêmes.
Par conséquent, il ne reste plus qu'à examiner si, outre les phénomènes — ce qui est manifeste, — nous pouvons connaître
1. tt Gerte, nisi aliqnid foret, non veniret illi io mentem inficiari aliquid esse; el oisi ipse aliquid esset, non ita ratiocinaretur. » (Gass., I, p. 80.)
l'être, la réalité — ce qui est caché — et s'il existe quelque signe qui nous le révèle et que nous soyons capable d'interpréter.
Les signes — ou choses sensibles qui nous conduisent à la connaissance des choses cachées — sont divisés par Aristote en signes nécessaires (TsxfXYjûia) et en signes non nécessaires (errjjxEta). Les premiers seuls sont considérés par lui comme des indices sûrs de la vérité, capables de produire la science. Ils peuvent se subdiviser à leur tour en signes indicateurs (IvSeixTtxà) et en signes avertisseurs (uiroavedTtxà). Les signes indicateurs ne nous révèlent pas la chose elle-même et ne sont pas perçus avec elle, mais ils sont tels que, si la chose signifiée n'existait pas, il s n'existeraient pas non plus ; d'où il résulte que le signe étant, la chose ne peut pas ne pas être : tel est le mouvement par rapport au vide; la sueur, par rapport aux pores de la peau. Le signe avertisseur, au contraire, a été perçu avec sa cause de telle sorte que, sa cause étant momantanément ou accidentellement cachée, il nous la rappelle : telle est la fumée par rapport au feu.
La valeur de ce dernier signe n'est ni contestable, ni contestée, par conséquent le champ du doute se trouve encore rétréci; c'est donc sur le signe indicateur que porte spécialement le débat. Or, il est à remarquer que ce signe pour être perçu et interprété suppose deux choses, les sens et la raison; les sens, qui nous le font connaître en lui-même; la raison, qui nous fait remonter jusqu'à la chose qu'il désigne. Tels sont dès lors les deux critériums dont il reste à examiner la portée.
Considérons d'abord les sens. Il est évident que, dans certains cas, ils peuvent être des instruments d'erreur ; c'est ainsi qu'ils nous portent à attribuer à des objets des qualités qu'ils n'ont pas; à juger ronde, par exemple, une tour vue de loin, lorsqu'en réalité elle est carrée; mais le moindre examen suffit à nous apprendre que l'erreur vient d'une autre source. Le rôle des sens est de nous montrer les choses telles qu'elles sont par rapport à nous, non telles qu'elles sont en elles-mêmes; l'erreur réside donc dans le jugement, non dans la simple appréhension; partant, c'est l'esprit seul qu'il faut accuser lorsque nous nous trompons, car c'est à lui qu'il appartient de redresser les données des sens et d'en apprécier la valeur.
L'esprit, toutefois, est-il capable d'accomplir ce travail et n'exagérons-nous pas la puissance du raisonnement? — L'expé-
rience, répond Gassendi, nous fournit elle-même la réponse *. Par le raisonnement, bien avant que le microscope nous les eût fait apercevoir, les savants n'ont-ils pas affirmé l'existence des pores de la peau? Par le raisonnement, Démocrite, devançant la science, n'at-il pas découvert la vraie nature de la Voie lactée qui est formée par une multitude infinie d'étoiles? Il serait facile de multiplier les exemples et chacun d'eux, en nous prouvant que nos prévisions se sont réalisées, nous prouverait en même temps la puissance d'interprétation que la raison possède.
Voici d'ailleurs quelle est exactement ici la part des sens et celle de l'esprit. Soit l'exemple que nous avons donné déjà : la sueur révèle l'existence des pores de la peau. Nous avons d'abord un fait que les sens nous attestent et dont nous ne pouvons douter : la présence de petites gouttelettes d'eau à la surface du corps; nous avons en outre un principe de la raison qui nous dit que deux corps ne peuvent en même temps occuper le même lieu. Nous ne saurions donc nier l'existence de petits espaces vides par où les gouttelettes ont passé, sans nous contredire. De même, lorsque nous sommes frappés d'un bâton, le jugement que nous portons repose à la fois et sur un fait Texpérience et sur ce principe que tout fait a une cause : fait et principe que nous ne pouvons contester.
Gassendi n'ignore point les difficultés que cette argumentation soulève, aussi s'applique-t-il à les réfuter avec soin.
En premier lieu, en admettant que l'explication précédente soit valable, n'en résulte-t-il pas, disent les sceptiques, que le raisonnement nous fait connaître que les choses sont, mais non ce qu'elles sont en elles-mêmes? Des données des sens et des phénomènes intimes nous concluons que l'âme et que le monde extérieur existent, mais quelle est la nature de ces objets? Le raisonnement ne nous l'apprend pas. — L'objection n'est que spécieuse : si l'on admet que toute sensation suppose une cause, ne faudra-t-il pas admettre également que la multiplicité des effets produits par cette cause nous révèle la multiplicité de ses attributs et nous en fournit par là même une idée plus complète? Nous ne savons pas simplement que l'âme existe; nous savons qu'elle pense, qu'elle sent, qu'elle veut, qu'elle raisonne, crée les