Gassendi, t. I, p
arts et promulgue les lois. Pouvoir en parler ainsi, n'est-ce pas en connaître la nature? Les mêmes considérations s'appliqueraient aux objets du monde extérieur. Seulement, ce qui, dans ce dernier cas surtout, est fréquent, c'est que nos conclusions sont trop précipitées. Nous oublions trop vite que l'effet d'une cause dépend en grande partie de l'objet sur lequel elle s'exerce : que le soleil, par exemple, qui durcit la boue, amollit la cire; que la lumière revêt telle ou telle couleur suivant l'état de nos organes; que la grandeur et la forme se modifient, suivant le point de vue où nous sommes placés : de là, nos illusions. Il n'est qu'un moyen de les dissiper, c'est d'être prudents et d'attendre avant de juger : d'où cette règle souveraine de Gassendi, règle qu'il emprunte à Epicure et sur laquelle il revient à maintes reprises : « N'affirmer que lorsqu'il n'y a plus à contredire *. »
Mais les sceptiques vont plus loin et nient la valeur de tout raisonnement. Pour raisonner en effet, disent-ils, il faut des principes; or ces principes sur lesquels nous nous appuyons n'ont de force que s'ils ont été démontrés par des principes antérieurs; ceux-ci par d'autres, et ainsi de suite à l'infini. Donc point de démonstration certaine possible. — Cette conclusion ne serait acceptable, répond Gassendi, que si nous étions réellenaent dans la nécessité de prouver la vérité de tous les principes qui nous guident ; mais qui pourrait sérieusement soutenir que le principe de contradiction, les axiomes de la géométrie, etc., ont besoin d'être démontrés? A celui qui le prétend nous répondrons eomme Lucrèce :
Hune igitur contra mittam contendere causam, Qui capite ipse suo insistit vestigia rétro.
Nous verrons d'ailleurs, plus tard, en étudiant avec Gassendi l'origine des premiers principes, comment ils se forment et d'où vient leur légitimité *.
i. Nimirum licet experientia sensibus peracta sit régula summa/Ud quam, dum de re quapiam dubitatur, confugiendum sit; non qusevis tamen talis est habenda; sed ea solum quse est purgata omni instantia, omnique dubîo quaeque adeo est evidens, ut, expensis omnibus, contradici jure nun possit. (Gass., I, p. 96.)
2. Les théories de Gassendi sur la certitude et sur Torigine des idées demandent, pour être bien comprises, la connaissance des chapitres spéciaux qu'il consacre à l'entendement et aux premiers principes. (Voy. 2® partie, ch. in et iv, p. 155 et sq.
III. — L* étude que Gassendi consacre à la logique proprement dite est beaucoup moins étendue, proportionnellement, que celle qui précède. Elle traite d'abord de Tidée, c'est-à-dire de TéLément premier de la connaissance.
L'image ou idée est « comme l'objet que l'entendement regarde lorsque nous pensons à quelque chose ». Toutes nos idées ont leur origine première dans les sens. Gassendi admet pleinement la maxime ancienne : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu; <( ceux qui soutiennent, ditil, qu'il y a des idées innées, non acquises par les sens et que l'âme n'est pas une table rase, ne sauraient le prouver ». C'est en s'appuyant sur ces déclarations, d'ailleurs formelles, que les logiciens de Port-Royal et beaucoup de critiques à leur suite, ont rangé Gassendi parmi les sensualistes. Nous verrons bientôt ce qu'il faut penser de ce jugement lorsque, nous plaçant non plus au point de vue logique, mais au point de vue psychologique, nous étudierons de plus près la formation de nos connaissances et chercherons à déterminer avec plus de précision le rôle exact des deux facteurs dont elles dépendent : l'expérience et la raison.
Toutes nos idées peuvent se diviser en idées singulières et en idées générales. Sont singulières celles qui nous viennent directement des sens : elles ne s'appliquent qu'à un seul objet. Les idées générales sont dues, au contraire, à un travail plus ou moins compliqué de l'esprit : travail d'addition, de comparaison et d'abstraction; elles s'appliquent à toute une classe d'objets dont elles désignent les caractères communs essentiels, et forment une hiérarchie telle qu'elles s'enveloppent en quelque sorte les unes les autres, chacune d'elles l'emportant en extension sur celles qui précèdent; chacune de celles qui précèdent l'emportant en compréhension sur celles qui suivent '.
Nos idées — singulières ou générales — sont vraies lorsqu'elles correspondent exactement à leur objet; fausses^ dans le cas contraire. Obtenir des idées vraies, tel est précisément le but de nos efiTorts. Or, une idée singulière sera d'autant plus parfaite, par suite d'autant plus vraie « qu'elle représentera mieux les différentes parties ou qualités de la chose qu'elle désigne ».
1. Voy. infra, 2* partie, ch. ii, p. 144 et sq., et ch. m, p. 156 et sq.