Gass., I
soit noire, que le feu soit froid ou qu'un bâton n'ait pas deux bouts. Que demande-t-on, lorsqu'on raisonne ainsi? Non que Dieu fasse de rien quelque chose ou de quelque chose rien; non qu'il change les qualités d'un objet, mais bien qu'une chose ait et n'ait pas en même temps le même attribut : ce qui est absurde, ou plutôt paraît absurde, car « la puissance divine étant infinie, nous ne pouvons même pas affirmer qu'il lui soit impossible de réaliser deux contradictoires * ».
Étant tout-puissant et omniscient, Dieu est comme un océan de biens inépuisable; aussi est-il inadmissible qu'il ne soit pas porté à communiquer à d'autres êtres ces biens qu'il connaît et qui sont en son pouvoir; c'est-à-dire qu'il ne soit pas doué de Bonté. Ce nouvel attribut est donc une conséquence naturelle des deux attributs qui précèdent.
Dieu est Lihre^ car il est contraire à l'idée que nous avons de lui soit qu'il puisse recevoir d'un autre être quelque contrainte, soit qu'il s'impose à lui-même quelque loi qu'il ne pourrait transgresser. Limiter sa liberté, ce serait par là même limiter et sa puissance et sa bonté, ce qui est inconcevable. Sa liberté ne peut avoir d'autres limites que sa prudence et sa sagesse qui sont infinies; mais ici renaît plus pressante la difficulté de concilier avec ce nouvel attribut, l'immutabilité divine. Nous croyons à la liberté de Dieu, les prières que nous lui adressons le prouvent; mais alors comment admettre qu'il ne soit pas soumis au changement? — « Quand nous prions Dieu, répond Gassendi ^, nous agissons conformément à ses desseins; mais quand nous disons qu'il se laisse fléchir par nos prières, nous n'entendons pas qu'il a décidé une chose et qu'il en veut une autre, mais simplement qu'il accorde à nos instances ce qu'il avait résolu d'y accorder. Il n'y a donc pas lieu de le considérer pour cela comme inconstant : lorsqu'il nous paraît ne plus vouloir ce qu'il a antérieurement voulu, il ne faut accuser de cette contradiction que la faiblesse de notre esprit. En effet, il peut vouloir d'une manière constante et immuable qu'une chose puisse changer, de sorte que nous devons penser non point qu'il cesse de vouloir ce qu'il a voulu déjà, mais bien qu'il veut constam-
1. « Gum Dei potentia infinita sit, ne hoc quidem possumus scire, an illius potentiam fugiat, ut duo conlradictoria faciat. » (Gass., I, 309.)