Gass., I
2. « Verum quœstio est de ipsa natura, seu vi indita seminibus rerum; quomodo nempe illis insit, et idonea quidem conformandis rébus adeo admirabilibus, nisi aliquis fuerit ipso mundi initio, qui talem vim indiderit, talemque seriem ordinarit. » (Gass., p. 315.) De cette explication de la vie, on peut rapprocher Texplication analogue de G. Bernard : « Quand un poulet se développe dans un œuf, nous dit-il, ce n'est point la formation du corps animal en tant que groupement d'éléments chimiques qui caractérise naturellement la force vitale, mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie et qui n'appartient ni à la chimie, ni à la physique, c'est Vidée directrice de cette évolution vitale. » (Voir plus haut, Physique, !'« partie, chap. v.)
En second lieu, cet ordre que nous admirons, on rattribue au hasard, c'est à-dire à quelque chose d'aveugle, d'inintelligent, voire d'inintelligible, mais supposons qu'on l'attribue à une cause raisonnable : de ces deux hypothèses quelle sera la plus vraisemblable? L'hésitation n'est pas possible.
Enfin si le monde a pu se former par la rencontre fortuite des atomes, d'où vient que ces atomes n'aient jamais formé d'euxmêmes ni une ville, ni un portique? On refuse d'attribuer au hasard la création d'un palais et on lui attribue courageusement la création du monde qui exige un art infiniment plus parfait. Si Ton nous disait que toutes les lettres qui composent Vlliade, jetées pêle-mêle, se sont d'elles-mêmes disposées de manière à former ce chef-d'œuvre, nous refuserions de le croire et nous croyons, sans difficulté, que les atomes dont le nombre est incalculable ont pu cependant former l'univers, le plus admirable de tous les poèmes *. On ne peut ici qu'admirer la foi robuste des matérialistes.
Ils nous demandent maintenant comment Dieu aurait pu créer le monde? Nous avouerons, répond Gassendi, que sur ce point notre ignorance égale la leur. Ce qui est certain, c'est que Dieu ne saurait agir comme agissent les hommes et qu'il n'a besoin pour créer ni de soufflet ni d'enclume. Si cependant nous comparons entre eux les eff'orts des hommes pour produire une œuvre ; si nous remarquons que plus un homme est intelligent, moins il lui faut de travail pour obtenir les plus beaux résultats, nous en arriverons à penser que l'artiste le plus habile sera celui qui, pour arriver au but qu'il se propose, n'aura besoin ni de matériaux, ni de ministres, ni d'instruments, mais pourra tout produire de lui-même par un acte incompréhensible pour notre entendement fini.
Pouvons-nous au moins rendre compte du pourquoi de la création? — Quels motifs ont déterminé Dieu à former le monde? Si ces motifs existent pourquoi Dieu n'a-t-il pas créé de toute éternité? Nous pourrions répondre simplement qu'il n'y a pas lieu de se poser une telle question, puisqu'il est naturel que nous ignorions les raisons d'agir d'un être souverainement sage,
1. Bossuet et Fénelon n'ont guère fait que développer ces arguments groupés par Gassendi et empruntés, pour la plupart, à Cicéron et aux philosophes anciens.
puissant et libre. Si de l'existence même du monde il ressort qu'il possède toutes les perfections, la création se trouve par là même justifiée; nous pourrions donc a priori écarter cette objection nouvelle. Examinons-la cependant de plus près.
Et d'abord, nous dit-on, quel était l'état de Dieu avant la création? — L'état assurément, répond Gassendi, d'un être essentiellement actif et qui jouissait de la contemplation même de toutes ses perfections ^ — Mais alors, pourquoi sortir de cet état de béatitude suprême pour appeler le monde à Texistence? — Ce ne peut être sans doute en vue de son utilité propre, mais de sa gloire : en créant les choses qu'il concevait, il a non pas obéi à quelque nécessité supérieure, il a simplement et en toute liberté prouvé sa bonté en la faisant rayonner au dehors. — Mais, s'il en est ainsi, pourquoi Dieu s'est-il privé de cette satisfaction pendant tout le temps qui a précédé la création? — Gassendi répond en disant que cette satisfaction n'est en quelque sorte qu'accidentelle et que Dieu se suffît à lui-même. Il eût mieux valu peutêtre faire encore une fois ici appel à la faiblesse de notre esprit pour lequel les desseins de la divinité sont incompréhensibles.
En second lieu, il est tout aussi difficile d'admettre, objectent Epicure et Lucrèce, que Dieu ait créé le monde pour prouver sa bonté, c'est-à-dire qu'il Tait créé non en vue de son utilité propre, mais de la nôtre. Si cette hypothèse était vraie, est-ce que Dieu aurait exposé l'homme qu'il aime à tous les maux qui l'accablent? La position précaire de l'homme ici-bas prouve suiPfisamment que l'univers n'a pas été fait pour lui.
On sait avec quelle force et quelle éloquence ces objections^ qui sont celles des pessimistes de tous les temps, ont été présentées par Lucrèce ^ ; Gassendi les passe toutes en revue et en examine soigneusement la valeur. Dans cette discussion, il s'efforce de prouver qu'il n'est pas un être intelligent qui ne reconnaisse que la vie est un bien et qu'il vaut mieux être que ne pas être. La vie ne serait réellement un mal pour quelques hommes que s'ils devaient mourir tout entiers; or, telle n'est pas notre destinée, l'homme est immortel. Quant aux difficultés de toutes sortes qu'il nous faut vaincre pour écarter la douleur, il est juste