Gass
la foudre tomber à ses pieds, sans Tatteindre. » C'est pourquoi Sénèque a pu dire qu'il ne croyait pas que Régulus étendu sur la croix fût plus malheureux que Mœcenas étendu sur son lit de plume. L'adversité, pour le juste, « est un creuset où son honnêteté s'éprouve et où sa volonté se trempe ». En un mot, les fatigues, les travaux, les chagrins sont autant d'épreuves qui fortifient notre activité et accroissent notre valeur morale.
Nous ne saurions songer à résumer ici une analyse qui n'est elle-même qu'un résumé, souvent trop sommaire, de la philosophie de Gassendi ; mais il ne sera pas inutile d'en dégager les conclusions principales et de montrer quelle place Tœuvre que nous avons étudiée occupe dans l'histoire de l'esprit humain, quels services elle a rendus.
I. — S'il fallait s'en rapporter à l'opinion généralement admise, cette place serait peu considérable et ces services fort douteux : « Bacon, Gassendi, Hobbes, écrit un philosophe qui fait sienne cette opinion, sont des critiques bien plus que des créateurs et les critiques n'établissent rien... En fait, on pourrait supprimer Bacon, Hobbes et Gassendi de l'esprit humain sans lé mutiler, sans lui ôter de sa grandeur et de son éclat *. » — Nul jugement n'est plus injuste et il s'applique moins encore à Gassendi, peutêtre, qu'aux deux philosophes auxquels est associé son nom.
Et d'abord, est-il bien équitable de mesurer les services rendus par un penseur aux seules découvertes positives qu'il a faites, aux seules vérités que le premier il a démontrées? Celui qui combat l'erreur, met en fuite les préjugés dangereux, montre les vices des fausses méthodes, réclame et obtient la liberté dont l'esprit a besoin pour réfléchir, étudier, raisonner, philosopher, en un mot, avec fruit, ne fait-il pas, lui aussi, œuvre
1. Fernand Papillon, Histoire de la philosophie moderne, 293. Thomas. — Gassendi. 20
utile et profitable à la science et à la philosophie? « La pire chose au monde, disait Bacon, c'est l'apothéose des erreurs *. » — Ceux qui ont prouvé scientifiquement l'inanité des recherches sur la quadrature du cercle et sur le mouvement perpétuel n'ont, à proprement parler, enrichi l'esprit d'aucune notion positive pratique, au sens où on l'entend d'ordinaire, mais ils lui ont rendu service en l'empêchant de s'égarer, à l'avenir, dans des routes sans issue et en lui permettant d'user, d'une manière plus efficace, de l'énergie dont il dispose. De même, ceux qui, en philosophie, font jajiolice des erreurs manifestes qui parfois l'envahissent, sont, enréalité", des auxiliaires précieux du progrès. Or, nul n'a rempli ce rôle, comme nous l'avons surabondamment établi, avec autant d'habileté et de courage que Gassendi; nul n'a contribué, autant que lui, à nous délivrer du péripatétisme encombrant et du mysticisme nuageux ; nul n'a dévoilé avec autant de sagacité pénétrante les côtés faibles de la méthode cartésienne, bien qu'il admette la plupart des vérités qu'admettait Descartes. Sans doute il avait été précédé dans cette voie par les écrivains les plus judicieux; mais, ou leurs critiques comme celles de Galilée, de Vives, de Ramus... ne s'attaquaient qu'à une partie de l'œuvre d'Aristote, à sa logique ou à sa dialectique ; ou elles restaient vagues et superficielles comme celles de Charron, par conséquent sans grande portée sur les savants; il restait donc à systématiser ces critiques, à leur donner plus de force et de cohésion, à séparer avec soin la cause d'Aristote de celle de ses disciples; enfin, à avoir raison avec esprit en appelant l'ironie au secours du bon sens. Nous savons comment Gassendi sut s'acquitter de cette tâche aussi délicate que périlleuse.
Mais Gassendi ne s'en tint pas là : après nous avoir montré quelles méthodes il convient d'éviter, il nous montre, en l'appliquant lui-même, quelle méthode il convient de suivre. Cette méthode il ne l'expose nulle part d'une manière théorique; nulle part il ne nous indique quels procédés essentiels la constituent, mais il est aisé cependant de s'en faire une idée précise. Elle consiste, en premier lieu, dans un inventaire raisonné des solutions importantes que, sur chaque question, les savants et les philosophes ont proposées. Descartes déclare fièrement qu'il
\, Bacon, Novum Organum, liv. T.
ne veut même pas savoir s'il y a eu des hommes qui ont pensé avant lui; Gassendi, au contraire, plus prudent et plus sage, se met bravement à Técole de tous les philosophes de Tantiquité. S'en interdire systématiquement l'étude, c'est, pense-t-il, faire injure à Tintelligence humaine, c'est volontairement se priver d'enseignements précieux et se condamner d'avance à des efforts inutiles et peut-être à des erreurs dangereuses. Pourquoi ne pas bénéficier de Texpérience de nos devanciers pour la faire servir à des explorations nouvelles? — Leibniz ne pense pas autrement que Gassendi : « La vérité, dit-il, est plus répandue qu'on ne pense; mais elle est souvent affaiblie et mutilée. En faisant remarquer la trace de la vérité chez les anciens, on tirerait l'or de la boue, le diamant de la mine, et la lumière des ténèbres; et ce serait perennu quxdam philosophia *. » C'est à la même préoccupation que nous sommes redevables d'un des ouvrages classiques les plus utiles qui aient été publiés ces dernières années : L'histoire de la philosophie : les problèmes et les écoles *. — Chaque fois qu'il aborde un nouveau sujet, Gassendi s'enquiert donc des développements qu'il a reçus et des théories qu'il a suscitées, et ces théories il les expose avec un talent si merveilleux qu'elles revivent en quelque sorte sous nos yeux rajeunies et fortifiées ^. Toutefois, quelle que soit l'autorité de leur défenseur, qu'il s'appelle Aristote ou même Epicure, — Gassendi ne blâme et ne loue en elles que ce qui est blâmable ou digne d'éloges. Dans tout philosophe, suivant son expression, il consent volontiers à voir un guide, jamais un maître absolu. Il eût pu prendre pour devise ce vers d'Horace, le poète philosophe :
Nullius addictus jurare in verba magistri.