Martin, ouv, cité, p
leurs sont formelles. « Il doit en être du physicien, dit-il, et nous savons quel sens il attache à ce mot, comme du chasseur; de même que celui-ci n'attend pas, spectateur oisif, le gibier, mais le poursuit avec adresse, le presse, le fatigue, déjouant ses ruses et ses détours; de même le physicien, pour acquérir une connaissance exacte de la nature des choses, doit non pas les considérer d'un regard rapide, superficiel et paresseux, mais bien par des observations et des expériences nombreuses la poursuivre, l'explorer en tous sens, la retenir lorsqu'elle se dérobe et l'interroger sans cesse *. » L'expérience n'est pas moins utile au logicien et au moraliste. En effet, Gassendi nous déclare à maintes reprises, en logique, qu'elle est la pierre de touche de tous nos jugements; il va même jusqu'à dire que si le témoignage de la raison et celui de l'expérience semblent se contredire, c'est à celui de l'expérience qu'il faut s'en rapporter. Enfin, nous avons vu que c'est surtout dans l'étude attentive de notre nature et de ses aspirations qu'il cherche les vrais caractères de la loi morale, en même temps que la réfutation du sensualisme grossier d'Aristippe et du stoïcisme inhumain de Zenon.
Quelle que soit cependant l'importance de l'histoire et de l'expérience, Gassendi — et c'est par là qu'il s'écarte surtout des empiristes — Gassendi est le premier à en reconnaître l'insuffisance. C'est qu'au-dessus de ces moyens de connaître, il en admet un autre, plus utile encore, la raison. La raison, sans doute, sans l'expérience est impuissante, mais l'expérience sans la raison est plus impuissante encore à nous donner la science. Le rôle de l'une est de nous fournir des données; le rôle de l'autre est de les interpréter ; celle-là apporte les matériaux, celleci les met en œuvre. Par l'expérience et les facultés sensibles nous ne pouvons former que des généralisations vagues, analogues à celles que forment les animaux; par l'entendement nous découvrons la raison de V universalité, nous nous élevons du sensible à l'intelligible, nous concluons à l'existence de réalités supérieures et incorporelles que les sens ne peuvent atteindre. Enfin, c'est à l'entendement que nous sommes redevables de ces vérités qu'on désigne communément sous le nom de premiers principes : principe de contradiction, principe de causalité, prin-
\, Gassendi, I, p. i26.
cipe de finalité qui jouent, notamment le dernier, comme nous l'avons constaté, un rôle si considérable dans la philosophie de Gassendi *. — Assimiler, comme on Ta fait, la méthode de Gassendi à celles de Bacon et de Hobbes, c'est donc complètement la dénaturer.
Pour achever de caractériser cette méthode, ajoutons qu'elle consiste encore à marquer toujours avec précision où finit le domaine de la certitude et où commence celui de la probabilité. Gassendi apporte, en effet, à cette tâche, l'attention la plus scrupuleuse et la loyauté la plus sincère : c'est de lui surtout qu'on pourrait dire avec raison que connaître son ignorance est une grande partie de la sagesse : « neseire qusedam, magna pars sapientise. » Cette prudence a malheureusement prêté à des interprétations fâcheuses. Voltaire en conclut « que la philosophie avait appris à Gassendi à douter de tout, mais non pas de l'existence d'un Être suprême » ; ses adversaires, qu'il n'est qu'un sceptique mal déguisé, un pyrrhonien, moins la franchise, un dévoué disciple de Charron '. — A ces accusations, il nous suffira d'opposer le témoignage de Gassendi lui-même. Ne savons-nous pas d'abord que, dès le début de son Syntagma, il établit d'une manière formelle « qu'il y a des vérités que nous pouvons reconnaître à certains signes et juger au moyen d'un critérium » ; que ce critérium est pour lui comme pour Descartes dans l'évidence; bien plus, que cette évidence n'a nullement besoin d'être confirmée par la croyance à la véracité divine? « Rien, nous dit-il, ne doit être admis pour vrai et certain par un homme sage, si ce n'est ce qu'il conçoit clairement et distinctement. » Considérons maintenant les solutions qu'il donne à chacun des problèmes qu'il agite. Beaucoup de ces solutions sont simplement, il est vrai, données comme probables; mais ce qu'on n'a point suffisamment remarqué, c'est que toutes ces solutions se rapportent à des problèmes de métaphysique, à la nature, à l'origine et à la fin des choses, au principe de la vie, à la nature de Dieu;... mais qui donc sur de semblables' ques-