‹ La philosophie de GassendiChapitre 22 sur 178 · DE L^ESPAGE ET DU TEMPS · texte numérisé non relu

DE L^ESPAGE ET DU TEMPS

I. De Tespace: !<> ses caractères; 2o sa nature : il n'est ni une substance, ni le mode d'une substance, ni une simple conception ; 3"^ du lieu ; 4** objection : L'espace ainsi conçu ne limite-t-il pas la puissance de Dieu? — II. Du temps : !• ses caractères; 2° ses rapports avec l'espace ; ^ sa nature; 4o mesure du temps. — III. De l'Immensité et de TEternité.

I. — Dès que nous abordons la physique, qui a pour objet l'étude de la nature, et que nous cherchons à nous représenter ITJnivers, il nous apparaît aussitôt comme situé dans un immense espace qui l'enveloppe de toutes parts et en dehors duquel rien ne saurait exister. Cet espace, qui est pour nous comme le lieu général de tous les corps réels et possibles, nous le concevons avec des caractères précis que Gassendi énumère et qui nous permettent de le distinguer nettement de tout ce qui n'est pas lui et d'en déterminer la nature.

Et d'abord, nous le concevons comme nécessaire : supposons un instant, par la pensée, quelque chimérique que soit cette hypothèse, que le monde n'ait été créé que d'hier et qu'il doive cesser d'exister demain; avant lui, comme après lui, l'espace

Thomas. — Gassendi. 4

DE l'espace et du TEMPS 81

qu'elle, puisqu'elle l'occupe et le pénètre, elle qui est impénétrable. En outre, toutes les substances, hormis Dieu, sont conçues comme périssables et l'espace est nécessaire.

Il n'est pas davantage le mode d'une substance^ car l'existence de tout mode est subordonnée à l'existence de l'être modifié; lui ne dépend de rien et il est la condition de tout.

Bernier *, qui parfois commente, en même temps qu'il l'expose, la doctrine de Gassendi, fait ici remarquer, en s'appuyant sur les considérations qui précèdent, combien est fausse l'opinion des philosophes qui confondent l'espace avec l'étendue corporelle : celle-ci est limitée, il est infini; l'étendue est impénétrable, l'espace peut être occupé; elle est soumise à toutes les vicissitudes des corps, tandis que nul changement ne peut l'atteindre. — On objecte, il est vrai, que toute autre étendue que l'étendue corporelle, c'est-à-dire que tout espace vide est inconcevable, mais l'exagération est manifeste. On peut accorder que le vide, de même que les ténèbres, ne se conçoit pas positivement; mais il faut reconnaître — et la remarque est de Gassendi — qu'il se conçoit d'une manière en quelque sorte négative, par la négation du plein, comme les ténèbres, par la négation de la lumière.

Ajoutons que l'espace n'est pas davantage une simple concepiiouy une simple fiction de l'esprit analogue aux chimères que Timagination crée, car celles-ci disparaissent avec nous, n'existent qu'autant que nous les pensons, tandis qu'il reste toujours comme condition d'existence de tous les autres êtres '.

Mais alors si l'espace n'est ni une substance, ni le mode d'une substance, ni une simple idée, qu'est-il donc? — Non sans doute le pur néant, mais bien quelque chose de réel ; toutefois, suivant l'expression de Sénèque : « une chose à sa manière ». Ce qui le caractérise, outre les attributs métaphysiques que nous lui

1. Bernier, 2* édit, t. II, p. 9. — Voir également Gassendi, 1. 1, p. 237, et i. III, 374 et sq. Comme la plupart des passages que nous citons ont été traduits par Bernier, nous aurons recours le plus souvent à cette traduction, qui est rarement élégante, mais presque toujours exacte.

2.<t Gum ex deductis constet posse quidem ea spatia dici nihilcorporeum, seu quale substantia, aut accidens est, sed non nihil incorporeum ac specialis sui generis : constat quoque esse ea posse, etsi intellectus non cogilet, ac non quemadmodum chimteram merum esse opus imaginatio- DÎs. » (I, 189.)

avons reconnus, c'est Tabsence des attributs positifs qui appartiennent aux autres réalités. Il ne peut, en effet, ni agir ni pâtir et il possède cette propriété singulière de pouvoir être occupé et, comme nous l'avons remarqué déjà, pénétré en quelque sorte par toutes choses : il est donc avant tout « une capacité de recevoir les êtres ». — L'ancienne division des philosophes qui, sur la foi d'Aristote, rangeaient toutes choses en deux catégories : celle de l'être et celle de l'accident {entia atque aecidentia)^ comme si en dehors de ces catégories il ne pouvait rien y avoir, doit donc être repoussée ou plutôt complétée; il faut dire, pour être exact: « L'être comprend la substance et l'accident, l'espace où l'un et l'autre sont situés et — comme nous le verrons tout à l'heure — le temps où ils durent *. »

Tous les problèmes qu'on a soulevés à propos du lieu sont désormais faciles à résoudre. Nous ne dirons plus avec Aristote : « Le lieu est la surface première du corps environnant ' », mais bien d'une manière plus claire et plus simple : « C'est une partie déterminée de l'espace, occupée par un corps. » Ainsi, nous comprenons pourquoi les corps sont dits changer de lieu, pourquoi le lieu est dit immobile, égal ou commensurable à tel corps. Il ne fait point partie de l'objet lui-même, n'est point l'un de ses attributs, il est tout simplement la portion de l'étendue qu'il occupe.

Tout en défendant cette théorie, Gassendi n'ignore pas les difficultés qu'elle soulève. — Admettre ainsi des espaces incréés et indépendants, n'est-ce pas limiter la puissance de Dieu, reconnaître que sa puissance, son existence même sont soumises à des conditions dont il ne peut s'affranchir? Cette objection est précisément celle qu'invoquera Leibniz contre l'opinion que Gassendi défend. — Gassendi cependant ne la juge que spécieuse : il constate d'abord que sa théorie a été soutenue par des théologiens célèbres : elle est donc inattaquable au point de vue de l'orthodoxie; il établit ensuite qu'elle est non moins admissible, au point de vue de la raison. Il suffît de remarquer, nous dit-il, que l'espace n'est point, à proprement parler, quelque

Page 1