‹ La philosophie de GassendiChapitre 25 sur 178 · DE L ESPACE ET DU TEMPS · texte numérisé non relu

DE L ESPACE ET DU TEMPS

soutenir que la flamme n'existe pas, car les étincelles qui la formaient précédemment ne sont plus, celles qui la forment actuellement s'évanouissent et celles qui la doivent former ne sont pas encore. On confond ici le mode d'existence de choses successives avec le mode d'existence des choses étendues et Ton admet, sans motif, que celui-ci seul est possible ^

Ce qu'il faut reconnaître toutefois, c'est que nous ne pouvons nous représenter le temps qu'à l'occasion des choses corporelles, et le mesurer que par le mouvement des choses successives et durables. Entre les diverses successions que nous révèlent les sens, nous choisissons celles qui paraissaient les plus régulières et ce sont elles qui nous servent à diviser le temps et à en apprécier la longueur. Ainsi s'explique qu'on ait pris comme unité de mesure la révolution des astres et notamment celle du soleil; le retour et le départ des saisons. Le ciel est pour nous comme une immense horloge dont les indications précises nous servent de points de repère et nous guident. Que Tesprit, un instant, reste inattentif à ces mouvements qui se succèdent ou que ces mouvements lui échappent, comme il arrive dans un profond sommeil, le temps, pour nous, aussitôt disparaît; mais, quand la réflexion revient, nous n'hésitons pas à affirmer qu'il û'en a pas moins continué son cours, indiff'érent à nos manières d'être et à l'idée que nous nous en faisons '.

111. — De l'espace et du temps on distingue ordinairement l'Immensité et l'Eternité, qu'on peut concevoir de deux manières différentes : ou bien l'Immensité et l'Eternité désignent çimplement le temps et l'espace eux-mêmes, en tant qu'ils n'ont aucune limite, par opposition au temps et à l'espace limités <rie nous percevons; dans ce cas, elles se trouvent expliquées

i. Gass., I, p. 223.

2. Revenant sur cette explication dans son chapitre u de la Phantaisie », Gassendi remarque de nouveau que c'est grâce à l'attention que nous accordons aux choses, que nous pouvons mesurer le temps (t. II, p. 420). P1q8 notre attention est vive, plus est nette la conscience de notre activité ^t des modifications qu'elle subit, plus alors le temps nous parait long; *u contraire, il nous parait d'autant plus court que notre activité se <léroule plus librement et plus indépendamment de nous. Cette explication qu'ionique Gassendi à plusieurs reprises, mais en quelques mots seu- 'Cinent, a été longuement développée par M. Lazarus dans la monographie qu'il a consacrée à la notion de temps. (Voir Revue philosophique, VI.)

par tout ce qui précède; ou bien elles désignent, ce qui est plus fréquent, deux des aspects sous lesquels nous pouvons considérer Dieu. Dire alors que Dieu est immense, c'est dire qu'il est en même temps dans toutes les parties de l'espace; qu'il y est tout entier, avec toutes ses perfections; — dire qu'il est éternel, c'est dire que le passé et l'avenir lui sont actuellement connus. Ayant la plénitude de la science, son regard embrasse à la fois distinctement toute la série des événements successifs, non point comme se produisant ensemble, mais dans l'ordre même où ils doivent se produire. En d'autres termes, dire que Dieu est éternel, c'est afOrmer, en se plaçant à un nouveau point de vue, son immutabilité. L'Immensité et l'Ëternité sont donc des attributs de Dieu, comme la durée et l'étendue sont des attributs des corps. C'est dans ce sens que Platon semble les concevoir; c'est dans ce sens qu'on peut avec Boèce les définir : la possession d'une vie sans limites ^ : interminabilis vitx tota simul et perfecta possessio *.

2. Cette théorie de Gassendi sur Tespace et le temps, trop méconnue de nos jours, attira de bonne heure l'attention des philosophes et notamment celle de Newton. « Newton, nous rapporte Voltaire, a dit plusieurs fois à des Français qu'il regardait Gassendi comme un esprit très juste et très sage, et qu'il se faisait gloire d'être de son avis dans toutes les choses dont on vient de parler : Y espace, la durée, les atomes. » {Éléments de la ph,de Newtonch, ii.; cité par de Camburat, Abrégé de la vie et des écrits de Gassendi, p. 9.) — A. Garnier, passant en revue les différentes théories proposées sur le temps et l'espace, ne croit pouvoir mieux faire que de renvoyer à l'étude de Gassendi.

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