Voy. Baillet, Vie de Descaries
atténue un peu la sévérité de ses jugements par la manière plus courtoise dont il clôt sa réponse. « Jusqu'ici, dit-il, l'esprit a discouru avec la chair, et, comme il était raisonnable, en beaucoup de choses il n'a pas suivi ses sentiments. Mais, maintenant^ je lève le masque et reconnais que véritablement je parle à M. Gassendi, personnage autant recommandable pour l'intégrité de ses mœurs et la candeur de son esprit, que pour la profondeur et la subLilité de sa doctrine, et de qui l'amitié me sera toujours très chère *. »
Gassendi n'avait point prévu une aussi vive réplique; il fut surtout blessé de cette épithète : « ô chair ! » dont le qualifiait Descartes et il s'en plaignit amèrement; mais Descartes, loin de rétracter ses paroles, soutint qu'il n'avait fait qu'user strictement de son droit. « Il me semble, dit-il au P. Mersenne qui était resté l'allié des deux rivaux, que Gassendi serait fort injuste s'il s'ofPensait de la réponse que je lui ai faite, car je n'ai eu soin que de lui rendre la pareille, tant à ses compliments qu'à ses attaques, quoiqu'il ait eu l'avantage sur moi, en ce que j'ai toujours ouï dire que le premier coup en vaut deux; de sorte que^ quand je lui aurais rendu le double, je ne l'aurais que justement payé. Il se peut faire qu'il soit touché de mes réponses, à cause qu'il y reconnaît la vérité, mais pour moi je ne l'ai point été de ses objections par une raison contraire : si cela est, ce n'est pas ma faute ^. » Cette réponse était au moins désobligeante, mais il est probable qu'elle eût mis fin à la polémique sans quelques amis zélés qui mirent tous leurs soins à la raviver.
Parmi ces amis, il faut citer au premier rang Sorbière, dont le caractère et la conduite ont eu de nombreux imitateurs et qui personnifie un type trop célèbre dans l'histoire des lettres : celui de V admirateur attitré. Suffisamment instruits pour se faire apprécier des savants, suffisamment habiles pour dissimuler leurs défauts, causeurs assez enjoués pour plaire aux hommes d'esprit, observateurs assez judicieux pour n'aspirer point aux premiers rangs, les admirateurs attitrés s'attachent aux grands maîtres, vivent à leur ombre et bénéficient par ricochet de leur gloire. Pour mieux s'assurer leur aff'eclion, ils
1. Rép, aux 5e object,, édit. Garnier, t. II, n°' 1, 3, 6, 7, 9, 18, 37, 51, 52. 53, 63 et 64.
. Voy. Baillet, op. cit.
ODt mille ressources dont its usent et dont ils abusent. Flatteurs adroits, ils savent louanger discrètement le maître; critiques acerbes, ils savent mieux encore railler ses rivaux, et, comme un éloge discret plaît toujours, les maîtres eux-mêmes parfois s*y laissent prendre. Le jour où, instruit de toutes les attaques qu'on dirige contre lui, où, aigri, courroucé contre ses jaloux, le maître cède aux conseils que chaque jour on lui donne et songe à se venger, l'admirateur attitré triomphe et admire son ouvrage. Il a, par ses avertissements et ses dénonciations incessantes, prouvé son utilité : il attend qu'en bienveillance et peutêtre en célébrité on lui paye ses loyaux services. C'est là l'histoire de Gassendi et de Sorbière. Philosophe médiocre, esprit mauvais, Sorbière n'a point de repos que Gassendi de nouveau n'entre en lice avec Descartes. Il n'est point de flatterie qu'il ne lui prodigue, de méchant propos qu'il ne lui rapporte, ruses de toutes sortes qu'il n'emploie pour empêcher une réconciliation. Qu'on en juge plutôt par ces quelques lignes qu'il lui adresse : « Veillez bien surtout à votre réponse à Descaries : cet homme m'a paru avoir une si haute opinion de son génie que pour la moindre chose il vous provoquerait. Vous avez lu peut-être ce qu'il écrit dans la dernière édition de sa Métaphysique sur ceux qui clandestinement composent des ouvrages pour les faire lire à ses ennemis. Il m'a déclaré que ceci s'appliquait à vous et à vos écrits qui ne sont pas encore publiés. Je sais que vous userez de modération et laisserez de côté tout ce qui a trait à un homme qui aime la lutte et ne sait pas céder, pour en arriver immédiatement au point faible de l'argumentation où le vice est caché. Mais ce que je vous dis là est pour vous seul *. » Critique d'un rival qui cependant est redoutable; insinuation malveillante et délation; nécessité de la modération, mais aussi de la défense; précautions pour ne se point compromettre : l'admirateur attitré est là tout entier.
Il n'est donc point étonnant qu'après les Réponses aux Objections^ Gassendi ait écrit ses Instances, La lettre d'envoi qui les précède nous fait bien comprendre dans quelles dispositions d'esprit il les a composées. Il regrette que Descartes ait rendu publiques les remarques qu'il lui avait communiquées sur sa de-
1. Lettre de Sorbière à Gassendi, 8 juin 1642, t. IV, p. 447. Thomas. — Gassendi. 2
mande et sur la demande de Mersenne. Son unique but était d'exposer simplement, comme à un ami, ses scrupules dans Fintérôt même de la vérité. C'est pourquoi il proteste contre les intentions malveillantes qu'on lui a prêtées et se plaint des critiques violentes de Descartes, critiques que rien ne justifiait et que n'excusent point les quelques paroles flatteuses qui les accompagnent. Enfin, relevant Tépithète qui l'a si fort blessé, il termine ainsi sa longue protestation : « En m'appelant chair, dit-il à Descartes, vous ne m'ôtez pas l'esprit ; vous vous appelez esprit, mais vous ne quittez pas votre chair. 11 faut donc vous permettre de parler selon votre génie. Il sufQt qu'avec l'aide de Dieu je ne sois pas tellement chair que je ne sois encore esprit, et que vous ne soyez pas tellement esprit que vous ne soyez aussi chair; de sorte que ni vous ni moi, nous ne sommes ni au-dessus ni au-dessous de la nature humaine. Si vous rougissez de Phumanité, je n'en rougis pas * . » Dans ses Instances^ Gassendi n'apporte guère d'arguments nouveaux contre Descartes; seulement il cherche à donner à ses objections premières plus de force et de cohésion en les groupant et en les ordonnant d'une manière plus méthodique et plus scientifique ; aussi Descartes ne consacre-t-il que quelques pages à leur réfutation et se montret-il plus hautain et plus dédaigneux encore que dans ses Réponses,
Dans sa lettre à Glerselier, où se trouve sa réfutation, il ne nomme même pas Gassendi, mais il indique en termes assez clairs quels sentiments il a pour ce contradicteur. « En m'adressant un recueil des objections qui me sont faites, dit-il à Glerselier, vous avez eu plus de soin de ma réputation que moi-même; car je vous assure qu'il m'est indifférent d'être estimé ou méprisé par ceux que de semblables raisons auraient pu persuader... et je ne crois pas que leur approbation vaille la peine que je fasse tout ce qui pourrait être utile pour l'acquérir *. »
Sur cette lettre fut définitivement close la polémique de Gassendi et de Descartes, malgré de nombreuses provocations à la lutte venues de tous côtés. — Sorbière fait de nouveau tous ses efforts pour que Gassendi reprenne l'offensive en lui deman-