‹ La philosophie de GassendiChapitre 43 sur 178 · Trad. Bernier, 2e édit., III, 292, 293, et · texte numérisé non relu

Trad. Bernier, 2e édit., III, 292, 293, et

II. — Considérons maintenant les qualités sensibles. Sur ce ^ point encore Gassendi nous paraît avoir devancé souvent les philosophes contemporains. Fidèle à renseignement de Démo* crite et d*Épicure, il s'efforce de prouver que les différences qualitatives que nous apercevons entre les objets se réduisent, en dernière analyse, à des différences de quantité et de forme; que c'est à tort que nous revêtons les choses de nos propres sensations en assimilant de la sorte Teffet à la cause ^ Ainsi, d'où viennent la rareté et la densité? Non sans doute d'une qualité spéciale dont seraient doués les atomes; mais bien de ce qu'un corps ayant peu de matière occupe, par suite des vides qui séparent ses éléments, un espace relativement considérable; ou inversement, de ce qu'ayant beaucoup de matière, il n'occupe qu'un espace restreint. Quant à son impénétrabilité, elle est due uniquement à la solidité des atomes.

D'où vient également que les corps sont lourds et légers? — Tous les corps, avons-nous dit, sont pesants, en tant qu'ils sont attirés par la terre qui les tient comme enchaînés à elle et ne permet pas qu'ils s'écartent au loin. Mais, comme tous les corps n'ont pas la même quantité de matière sous la même masse, il en résulte naturellement que les uns sont plus fortement que les autres attirés par elle, partant qu'ils sont inégalement pesants.

A proprement parler, les corps ne sont ni chauds, ni froids, ni savoureux, ni odorants, ni sonores, ni lumineux, ni colorés. Ce sont là qualités qui, rigoureusement, n'existent pas dans les choses. Cependant aux sensations de son, d'odeur, de saveur... il faut une cause. Cette cause, quelle est-elle? Suivant Gassendi, elle serait à la fois dans les corps eux-mêmes et dans les organes des sens. Pour que ces sensations se produisent, deux choses en effet sont requises : il faut d'abord que des objets se détachent des particules solides; il faut ensuite que ces particules soient appropriées à la contexture spéciale de nos organes, afin qu'elles puissent agir sur eux. Supprimez Tune de ces conditions et la qualité n'est pas perçue, disons plutôt n'existe pas. C'est là ce qui nous explique pourquoi certains corps agissent sur un sens

1. Gassendi consacre à la justification de cette théorie un livre entier de son ouvrage, où est longuement exposée la doctrine de l'émission, qui a été si longtemps admise par les physiciens. (I, 372-437.)

VÉ

et n'agissent pas sur un autre, bien que les images qu'ils émettent soient en contact avec les deux. — Par conséquent, si nous disons qu'un corps est lumineux ou sonore, par exemple, il faut bien entendre ce que nous désignons par ces mots; nous voulons dire simplement que les atomes subtils qu'il émet sont tels qu'en agissant sur nous, ils provoquent la sensation de lumière ou de son. Cette explication, aujourd'hui, nous paraît peu satisfaisante sans doute, la science nous ayant fourni des indications plus précises; n'oublions pas cependant que la théorie de l'émission comptait, il y a peu de temps encore, de brillants défenseurs, et qufe la conclusion à laquelle elle aboutit , à savoir qiie les qualités secondes n'appartiennent pas en propre aux objets, est inattaquable.

Par la pesanteur des atomes, Gassendi explique encore et la force motrice qui est dans les corps et leurs facultés diverses.

La force motrice *. — Nous savons que tous les atomes ont uue lendance innée et inamissible au mouvement; or, comme dans les composés ces atomes se gênent mutuellement et s'entravent, il en résulte que le mouvement du tout doit se faire du côté où tend le plus grand nombre des éléments composants : par là se trouve déterminée la direction de la force motrice, qui n'est autre que la résultante de toutes les énergies Çui forment le corps. Que si l'on attribue quelquefois cette force motrice aux esprits, c'est uniquement parce qu'ils sont plus wbtils et que, à cause de cette subtilité et de cette mobilité Diême qu'ils possèdent, ils entraînent par leur impétuosité la niasse entière dans la voie où ils s'engagent.

On peut donner la même explication de la faculté qui, d'ail- 'eurs, ne diffère pas de la force motrice. En effet, toute chose ^t estimée faire ou pouvoir faire — c'est-à-dire posséder une faculté — dans la mesure où elle est capable de se mouvoir elle- Daême ou d'en mouvoir une autre *. Par conséquent, point de acuité qui, à proprement parler, nç soit active. On parle, il est vrai, de puissance ou de faculté passive^ mais ce terme désigne

*• « Ex tertia atomorum propmtale quae est pondus, seu ingenita inter- •^a^ue quasi compulsio et mobilitas pendere videlur omnis virtus motrix Qu« est in naluris concretis. » (I, p. 384.)

\ « Facultas non videtur esse aliquid ab ipsa vi motrice distinctum; ^*a res quœlibet tantum facere ac posse censetur quantum movere seipsana, sive rem aliquam capax est. » (/d.)

simplement l'impuissance de résister à une force plus grande, ou l'absence de faculté et de pouvoir , qui entraîne la nécessité de subir le mouvement *. Donc où il y aurait non seulement énergie entravée et activité combattue, mais bien privation complète d'énergie et d'activité, il n'y aurait pas de faculté passive, il n'y aurait que le néant. Nous pouvons remarquer cependant, au sujet de la force motrice, qu'elle a spécialement sa cause dans les esprits et cela pour deux raisons. La première, c'est que ces esprits sont formés, comme nous l'avons remarqué plusieurs fois, des atomes les plus actifs; la seconde, c'est qu'au moment où les corps se dtssolvent et où ces atomes s'échappent et recouvrent leur liberté, la faculté disparaît.

On s'est demandé si toutes les facultés étaient innées ou acquises. Il est évident que certaines d'entre elles sont innées; telles sont celles qui se trouvent dans les êtres vivants, les plantes et les animaux : comme la faculté nutritive, procréatrice, etc. Il est évident également qu'elles se développent avec les années et se fortifient. — Au contraire plusieurs des facultés qui se trouvent dans les corps inanimés paraissent acquises : telles sont la vertu d'échauffer et celle d'éclairer, par exemple. Ainsi la vertu d'échauffer qu'on dit résider dans le fer, ne lui appartient certainement pas en propre; elle appartient au feu qui est entré dans ses pores. C'est pourquoi, si les atomes de feu sont chassés, la faculté d'échauffer n'existe plus. En résumé, la faculté considérée dans les choses « est de sa nature substantielle, elle est une portion des éléments qui par suite de leur mobilité, de leur forme, de leur contexture, deviennent le principe de l'action et du mouvement * » ; en outre, comme ces éléments sont différents, comme leur disposition peut être indéfiniment variée, il en résulte qu'ils forment des facultés diffé-

1. « Inde sequitur nullam proprie esse facultatem nisi activam, quoniam tametsi rerum motus idem cum actione et passione sit, sui tamen principium in solo moveute seu agente habet. Neque obstat, quod dicatur quoque passiva facultas seu potentia dari, siquidem hœc proprie nihil aliud est quam resistendi impotentia, sive privatio facultatis, cujus defectu obedire, seu subire motum cogatur. » (I, p. 385.)

2. (i Facultas quidpiam substantiale, portio scilicet principiorum quae, pro sua mobilitate, proque conditione molis, flgursecontexturœquein corpora, sunt incerffle actionis principium. » (Id,, p. 386.)

renies que nous déterminons par les effets qu'il produisent sur DOS sens.

L'étude de la force motrice et de la faculté amène naturellement Gassendi à parler de l'habitude. « L'habitude, dit-il, n'est qae cette facilité à agir et à reproduire un acte qui a déjà été fait une ou plusieurs fois ^ »

L'habitude joue un rôle considérable dans toute la série des êtres vivants, dans la plante, dans l'animal et dans l'homme. L'être inanimé seul en est dépourvu. — On sait que si la pierre, suivant la remarque d'Aristote, ne monte pas dans Tair plus facilement la dixième fois qu'on la jette que la première, la baguette, au contraire, qui a été à plusieurs reprises fléchie devient plus souple et garde peu à peu l'inflexion qu'on lui donne; on sait de même que la main du musicien s'assouplit par la répétition des exercices, et devient apte aux mouvements les plus compliqués et les plus rapides; que la voix de l'artiste acquiert une étendue et une sonorité qu'elle n'avait pas au début... On peut en dire autant de tous les autres organes de l'être vivant et notamment du cerveau qui, par la fréquence des mêmes impressions et des mêmes images, devient de plus en plus prompt à les reproduire.

Maintenant, comment s'expliquent ces faits? Il en faut, pense

Gassendi, chercher la cause dans la faculté et surtout dans

l'organe qui lui sert d'instrument. Dans la faculté, car il est

certain que les esprits qui la composent, après s'être exercés

P^nsieurs fois dans un sens déterminé, éprouvent de moins en

'Doins de répugnance à agir dans ce même sens, les difficultés

î^ 'il leur a fallu vaincre pour cela au début n'existant plus ; mais,

cooiine ces difficultés viennent surtout de l'organisme, comme

'^ atomes qui forment l'organisme sont moins actifs, plus gros-

^'®t'set,en quelque sorte,plus paresseux que les autres, il faut que,

^"^ aussi, ils aient été modifiés et accommodés au mouvement qui

"O^t devenir habituel *. L'habitude deviendra d'autant plus forte

9**^ leur rigidité est plus grande et leur tendance à changer leur

... * « Constat habitum nihil aliud esse quam facilitatem agendi, repetendive ^*ii actionem, qua? jam aliquoties sœpiusve repetita sit. » (î, p. 387.)

^^* « Ex hac autem assuetudine dici polesl quidem generari habitus in .^^o quatenus animus ex illo operari facilius potest, sed is tamen acqui- ^^r potissimum in organum. » (/rf., I, 387.)

manière d'être moins vive. Une fois fléchis par la faculté et appropriés à ses mouvements, ils seront des auxiliaires puissants lorsqu'elle s'exercera, des auxilaires même si puissants qu'ils rendront parfois difficile la perte d'une habitude acquise et entraîneront à l'action les esprits eux-mêmes. — Ces remarques s'appliquent non seulement aux habitudes physiques, mais encore aux habitudes qu'on appelle mentales, Timaginatioii et l'entendement ne pouvant s'exercer sans le secours de l'organisme. Ce qui le prouve, c'est que, si le cerveau est alourdi par la fatigue ou désorganisé par la maladie, tout travail intellectuel devient pénible, sinon impossible. Pour que tel art ou telle science nous soient agréables, pour que les efforts qu'ils exigent de nous deviennent de moins en moins sensibles, il faut que le cerveau, organe de la pensée, se soit, par une série de modifications successives, adapté pour ainsi dire à ce nouveau travail .

De même que nous trouvons dans l'organisme la cause du développement des habitudes, de même c'est en lui que nous trouvons la cause de leur affaiblissement et de leur disparition. Il est démontré que les atomes qui forment le corps vivant sont dans une agitation continuelle et sans cesse sont renouvelés, la nutrition venant apporter des éléments nouveaux qui remplacent ceux qui sont rejetés. Or, il est naturel que les parties nouvellement introduites n'aient pas la même souplesse que les autres; c*est pourquoi, si on ne leur imprime point de nouvelles flexions, si les plis anciens ne sont pas refaits à intervalles réguliers, l'habitude diminue et peu à peu s'efface. N'avons-nous pas ici la raison même de l'oubli, la mémoire n'étant elle-même qu'une espèce d'habitude? — Si nous perdons le souvenir de tant de choses que pourtant nous avons apprises, c'est que le cerveau, comme tous les autres organes, a été graduellement modifié par l'apport continuel de la nutrition, au point que toutes les anciennes traces qui avaient été imprimées en lui se sont effacées. Pour que les souvenirs persistent, il faut que ces traces persistent également, et elles ne le peuvent que si elles sont fréquemment renouvelées K

1. « Annon verisimile est, hanc eamdem esse oblivionis causam, dum cerebrum, aut quisquis sit thésaurus specierum, seu imaginum, quarum ope imaginamur, recordamur, reminîscimur, ita nutriendo immutatur, ut

Nous verrons quel parti Gassendi saura tirer plus tard de cette explication purement physiologique, pour la théorie générale de la mémoire *.

Disi species in eo impressœ, et tanquam sigillo infîxo formais sœpius, sspiusque inslaurentur, obUterentur continuo, ac tandem prorsus evanescant? ■ (Gass., t. I, p. 387.) 1. Voir 2e partie, ch. ii, p. 138 et sq.

Page 1