Gass., t. II, p. 226 et sq
Par conséquent, dans la génération des corps naturels, dans leur apparition en telle ou telle partie de lespace, dans leur développement comme dans l'adaptation de leurs organes à des fonctions spéciales, il ne faut voir qu'un résultat du jeu fortuit des atomes « et d'une certaine nécessité de la matière ». La raison d^ailleurs en est simple : lorsque les atomes, soit en vertu de leur pouvoir de décliner, soit en vertu de toute autre cause naturelle, se sont rencontrés et juxtaposés à l'origine pour former des agrégats, il n'était pas possible que ces agrégats, par suite de la disposition même de leurs parties, ne fussent pas nécessairement portés à agir conformément à cette disposition. L'accord entre leur organisation et leurs actes était donc fatal et quand, après coup, nous affirmons que cette organisation a été précisément créée en vue de ces actes ou de ces fonctions, nous sommes dupes d'une illusion manifeste. Nous jugeons par nos œuvres des œuvres de la nature quand rien ne nous y autorise, et nous ne prenons pas garde que les choses peuvent très bien être appropriées les unes aux autres, sans Têtre intentionnellement.
Au reste comment concilier avec ce principe que tout est créé en vue d'une fin, partant que la génération et la vie sont l'œuvre d'une cause intelligente supérieure, les anomalies et les monstruosités que nous rencontrons à chaque pas dans la nature?
Ainsi, pour ne citer que les exemples les plus saillants, si une cause intelligente a créé les yeux pour voir, d'où vient qu'elle a privé certains animaux de la vue et qu'elle n'a accordé à d'autres qu'une vue tout à fait imparfaite? — Si elle a créé les mamelles pour l'allaitement, d'où vient que les mâles en sont pourvus, bien qu'elles ne leur soient d'aucun usage? Si elle a créé les organes de la génération pour la reproduction de l'espèce, pourquoi les accorder au mulet, chez lequel ils sont impuissants? — Ces faits et beaucoup d'autres semblables seraient inintelligibles si toute chose avait sa fin établie d'avance, à moins d'admettre que l'intelligence ordonnatrice est sujette à l'erreur et que parfois elle manque le but poursuivi.
Enfin l'expérience ne nous prouve-t-elle pas qu'on peut, par l'habitude, modifier complètement le rôle d'un organe et le faire servir à des usages auxquels, primitivement, il semblait tout à fait étranger? C'est ainsi que, dans certains cas, le pied peut
suppléer la main. « On a vu une femme qui, n'ayant point de bras, ne laissait pas avec ses pieds de laver le linge, la salade, la vaisselle; de jouer aux cartes, écrire, coudre, porter le boire et le manger à la bouche, manier un poignard, se peigner et ainsi de plusieurs autres fonctions de la sorte. Est-ce que ces parties sont aussi destinées pour ces usages? Ou, plutôt, ne direzvous pas que, s'étant trouvées propres pour ces usages, on les y a employées * ? »
III. — Si prudent d'ordinaire lorsque, obligé de déserter le terrain ferme de Texpérience, il s'aventure sur le sol mouvant de la métaphysique, Gassendi, au contraire, se montre ici, dans la réfutation de cette doctrine, aussi affîrmatif que les dogmatiques les plus résolus. Ce fait mérite d'autant plus d'être signalé qu'il suffirait à lui seul à montrer combien les épithètes d'épicurien et de sceptique qu'on donne souvent à Gassendi sont inexactes et peu méritées. S'il est une vérité qui lui paraisse absolument certaine et incontestable, c'est bien celle-ci : que l'univers est tout entier pénétré, pour ainsi dire, de finalité, et nulle part cette finalité ne lui apparaît plus évidente que dans les phénomènes de la génération et de la vie '.
C'est donc dans l'examen attentif de ces phénomènes qu'il va chercher la réfutation d'Épicure et la justification de FhjTiothèse qui lui paraît la plus vraisemblable.
A. — Le phénomène de la génération se présente à nous sous deux aspects fort différents. Parmi les êtres qui nous entourent, en effet, « les uns naissent de semence visible ou de leurs semblables par propagation, tandis que les autres naissent comme d'eux-mêmes et sans aucune semence qu'on aperçoive ». Gomment expliquer la génération dans ces deux cas?
Et d'abord, qu'il y ait des corps naturels qui ne naissent pas, par propagation, de leurs semblables, de nombreux faits paraissent l'établir. La science ne conslate-t-elle pas, chaque jour, qu'il se forme au sein de la terre des minéraux de toutes sortes?