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n'ait pas été construit par un architecte qui en avait conçu le plan d'avance; en apercevant le corps humain, qui est d'une délicatesse et d'une perfection inûniment plus grandes, nous n'hésitons pas à déclarer tout plan, toute idée directrice superflue : on ne saurait être plus illogique. — Ainsi, ce qui frappe Gassendi et lui paraît inexplicable dans la théorie d'Épicure, c'est moins la formation du corps naturel en tant que groupement d'atomes préexistants, que leur consensus final, Tordre et l'harmonie qui président à leur évolution ^
Gomment rendre compte alors des anomalies et des monstruosités que nous avons signalées?
Gassendi pense qu'on en exagère singulièrement le sens et la portée. Que sont, en effet, ces quelques imperfections relatives, en comparaison des perfections dont nous ne pouvons nier l'existence? Ces perfections, il prend plaisir à nous les décrire, après tous les philosophes anciens, dans des pages dont semblent s'être souvenus Fénelon et Bossuet. Aussi aime-t-il à constater que les plus illustres penseurs ont reconnu cette harmonie des choses et attribué la génération et l'organisation des êtres à une cause intelligente. — Au reste, que prouvent les objections d'Épicure? Simplement que notre intelligence est courte et que nous ne pouvons connaître la raison de toutes choses. N'est-il pas possible que ces anomalies qui nous choquent, contribuent à la l>eauté de l'ensemble *? Nous verrons, d'ailleurs, en parlant de ^^ génération par propagation, comment s'expliquent la plupart d'entre elles : leur cause naturelle résidant dans les conditions mêmes qui président à la formation de la semence ^.
Quant à l'argument fondamental sur lequel s'appuie toute ^'^gumentation des anti-finaliers, elle se réduit à un pur so- Plïisme * : dire que l'organe n'a pas été créé en vue de la fonction, puisqu'il la précède, c'est oublier que, s'il a existé avant
^* Cl. Bernard dira de même plus tard : « Ce qui caractérise nalurelle- '^^^ni la force vitale, ce n'est point la formation du corps animal en tant •Joe groupement d'éléments chimiques, mais ce qui est essentiellement ^^ <)omaine de la vie et qui n'appartient ni à la physique, ni à la chimie, ^t Vidée directrice de cette évolution vitale. » ^* Gass., t II, p. 235, et t. I (de la Cause première), p. 326 et sq. J» Voir plus loin, p. 99 : de la Génération par propagation. . *• T. II, p. 236: « Sophisticum est exstitisse membra ante usum; cum |^*^«tsi fuerint ante usum prsestitum, non fuerint tamen ante usum pro- ^^*in. •
TbOMAS. — * Gassendi* 7
Tusage actuel, il ne saurait en résulter qu'il a existé avant Tusage prévu. Il reste donc toujours à se demander si, sans cet usage prévu, il aurait été formé tel qu'il est. Or, nous avons précisément donné les raisons qui nous empêchent de l'admettre.
Voici donc quelle est la conclusion qui paraît à Gassendi la plus probable : « Nous pouvons supposer que lorsque Dieu, dans la première création du monde, commanda à la terre et à l'eau d'engendrer et de produire les plantes et les animaux, il donna en même temps la fécondité à la terre et à l'eau en créant les semences de tout ce qui fut alors et qui devait ensuite être engendré.., et que celui qui vit éternellement créa en même temps toutes choses, comme si toutes les choses qui naissent présentement avaient été faîtes au commencement et créées dans leurs semences, de sorte qu'il ne se fasse rien maintenant qui ne doive son origine à cette efficace parole et bénédiction de Dieu ; qu'il semble, par conséquent, que les semences furent véritablement répandues dans toutes les régions propres à la génération, mais non pas toutes également partout. Dieu les ayant dispersées selon qu'il le jugea à propos : ce qui fait que ce n'est pas merveille que toute terre ne porte pas toutes choses, mais que chaque région particulière engendre les plantes et les animaux particuliers.
« En outre, comme rien n'empêche qu'on ne fasse les atomes les premiers principes des choses, on peut supposer que les semences ont été disposées de telle manière que selon les mouvements que Dieu leur a imprimés dès le commencement, elles commencent dès lors même la propagation ou la continuation de ces générations qui durent encore aujourd'hui...
« Enfin, rien n'empêche qu'on ne suppose et qu'on n'entende que Dieu, conservant et entretenant les choses par. son seul concours général, permette qu'elles aillent leur train ordinaire, les laissant agir et faire leur cours selon les mouvements qu'elles auront reçus dès le commencement, de sorte que Dieu, ayant produit au commencement plusieurs espèces d'animaux, il soit arrivé qu'ayant pris des aliments convenables, les atomes dont les animaux étaient formés aient attiré les atomes familiers et semblables qui étaient dans les aliments et qu'ainsi chaque nature ait pris de la nourriture, de l'accroissement et des forces pour perpétuer son espèce *. »
i: Gass., 1. 1, p. 492; Bernier, t. III, 402. Lire également les passages sui-
Est-ce à dire maintenant que cette explication satisfasse complètement l'esprit et ne laisse plus aucun doute sur le phénomène de la génération? Il serait téméraire de Taffirmer. Si nous sommes autorisés à penser que tout corps naturel dérive d'une semence, soit que cette semence ait été créée par Dieu à l'origine du monde, soit qu'elle ait été formée plus tard en vertu des lois que Dieu a établies, nous ne pouvons sur la nature même de la semence et sur son mode d'action que faire des conjectures. C'est pourquoi, dit Gassendi, quand nous sommes parvenus à connaître que chaque être doit avoir une semence particulière, qui a été, à l'origine, placée dans tel ou tel endroit; que, pour se développer, elle a besoin du concours de certaines forces déterminées; que, par l'habitude, elle est capable de se perfectionner et cent autres choses de la sorte, « toute notre sagacité et toute notre éloquence sera contrainte de s'arrêter là, et il faudra avouer que nous n'avons rien fait qui nous donne la vraie connaissance de cette économie interne et cachée, et qui nous fasse apercevoir cette espèce d'artisan qui sait se servir de petits organes si exquis avec tant d'adresse pour travailler une matière et en faire un ouvrage si juste, si bien proportionné et si bien ordonné. C'est pourquoi il ne nous reste qu'à admirer l'incomparable ouvrier qui, dans les semences des choses créées, a établi ces espèces de petits artisans si sages, si prudents, si prévoyants, si industrieux *. »
B. — Les conclusions qui précèdent nous font pressentir déjà comment Gassendi rendra compte de la génération des êtres qui naissent, par propagation, de leurs semblables. Les premiers êtres vivants une fois créés, l'âme qui les informe étant corporelle, il dut nécessairement arriver quje par l'adjonction d'atomes semblables cette âme grandit et se fortifia. — En outre, il est présumable, d'après les fonctions qu'elle remplit, que ses éléments constitutifs sont extrêmement subtils et ténus et dans la plus étroite dépendance. On peut donc admettre que, par suite de cette dépendance même, chacune des parties de l'âme de la plante soit comme initiée au travail total de la génération à laquelle elle concourt. Par conséquent, dès qu'avec la semence,
vants, où la même théorie est exposée à peu près dans les mêmes termes. (T. II, p. 170, 171. — /d., p. 263.) 1. T. Il, p. 267.
cette partie d'âme se détache et sort de la plante, il n'est pas extraordinaire qu'elle puisse accomplir seule ce qu'elle avait appris à faire déjà, lorsqu'elle n'était pas encore émancipée. — En d'autres termes, chacune des parties de l'âme peut être considérée comme une âme en raccourci, un abrégé d'âme qui n'attend pour agir seule que le moment où, expulsée avec la semence, elle sera placée dans un milieu convenable *. — L'avantage de cette hypothèse est de nous faire comprendre une multitude de faits qui, sans elle, restent inexpliqués. — Si la graine tombée de la branche perpétue l'espèce d'arbre qui l'a produite; si la bouture, fixée dans le sol, prend racine et donne naissance à une plante complète; si la greffe mise sur un tronc étranger produit encore les fruits qu'elle était destinée à produire sur sa première tige, n'est-ce pas que la partie d'âme qui se trouve dans cette graine, cette bouture, cette greffe, garde pour ainsi dire le souvenir et la science du travail autrefois accompli avec Pâme lout entière '?
On peut donner la même explication de la génération des animaux, bien que le phénomène soit en réalité plus délicat et plus complexe. Gassendi considère la semence comme un écoulement qui provient de tous les points du corps et aboutit aux parties génitales. Or, grâce à la persistance de leurs mouvements, les molécules, ainsi chassées, pourraient échapper à la confusion, les semblables seules s'unissant aux semblables, celles qui proviennent de la tète, par exemple, et celles qui proviennent de l'estomac, se plaçant dans des régions différentes *. — Il en résulte que la semence garde quelque ressemblance avec l'animal dont elle est détachée et qu'elle en est comme une espèce d'abrégé.
Dès lors les influences héréditaires se conçoivent aisément; si l'on voit fréquemment des parents difformes transmettre à leurs descendants leur difformité et leurs maladies, c'est que la semence qu'ils produisent a conservé en quelque sorte la physionomie propre de leur organisation. Il est vrai que les défauts physiques ne se transmettent pas toujours : c'est que, alors, Tun des deux parents ne les possède point, ou bien que la force