‹ La philosophie de GassendiChapitre 64 sur 178 · Gass., I · texte numérisé non relu

Gass., I

brenses, en lui et hors de lui. — En lui, c'est le mouvement continuel des atomes qui tendent à recouvrer leur liberté. — Hors de lui, cVst le vide qui permet aux éléments des corps de se dissocier en leur offrant un asile ; ce sont tous les troubles dont nous avons parlé et qui doivent en hâter la ruine.

En second lieu, en voyant que toutes les parties du monde sont sujettes à la corruption, ne sommes-nous pas autorisés à penser qu'il en est de même du tout qu'elles composent? Tout ce qui existe, depuis le rocher jusqu'à Thomme, depuis le grain de sable jusqu'aux chefs-d'œuvre de l'art, se désagrège et périt; comment le monde, lui-même, ne se désagrégerait-il pas à son tour? — On pourrait répondre que ces alternatives de générations et de corruptions sont le propre des êtres particuliers, non de tous les êtres pris dans leur ensemble, et qu'il en est du monde comme de la cire qui peut recevoir des impressions différentes en restant la même. — Mais alors, l'argument de Lucrèce s'offrirait à nous sous une nouvelle forme et nous dirions que 'a même nécessité qui cause la destruction d'une partie, peut causer celle de deux, de trois, de mille, de toutes enfin; partant ?Qe rien ne s'oppose à ce que nous admettions la possibilité "Une dissolution totale et d'un renouvellement général du 'ûoude, bien que nous n'ayons observé que des renouvellements P^Miels. De ce qu'une chose n'arrive ni fréquemment, ni facile- ''^^O.t, on ne saurait inférer qu'elle n'arrivera jamais. En outre, 'exemple de la cire est mal choisi, car il ne se fait de changements en elle que par des causes externes, tandis que la ruine du monde peut venir d'une cause intérieure, à savoir l'agitation Perpétuelle des atomes. Ainsi, même en admettant que les éléïûents matériels ne naissent ni ne périssent, il faut admettre, comme possible, une perturbation générale qui change complètent Paspect du monde.

C'est donc avec raison que Lucrèce nous dit que « les portes

delà mort et de la dissolution ne sont fermées ni à la masse

entière de la terre, ni aux eaux profondes de la mer, ni au ciel,

ni au soleil, mais qu'elles leur sont ouvertes comme de grands et

vastes gouffres toujours prêts à les engloutir » :

Haud igitur lethi perclusa est janua cselo, Nec Soli, Terrœque, nec altis sequoris undis, Sed patet immani et vasto respectât hiatu.

Quelques théologiens cependant ont pensé qu'une telle opinioi était contraire à l'idée que nous nous faisons et que nous devon nous faire de Dieu, car, quelle que soit la cause prochaine de 1&. fin du monde, il faut toujours remonter jusqu'à Dieu qui !*&. créée. Or, n'est-il pas indigne de la sagesse et de la bonté divine de détruire un ouvrage si parfait et si beau? Que penserait-o de l'architecte qui réduirait en pièces le chef-d'œuvre qu'il a construit? — Notre tort, répond Gassendi, est de vouloir au sujer de l'homme raisonner comme au sujet de Dieu; nous oublion trop qu'il peut se proposer des fins qui échappent à notr intelligence; que sa sagesse et sa bonté sont incompréhen sibles. — Si Dieu détruisait ce qu'il a fait, ajoute-t-on, c'es qu'alors il se repentirait d'avoir créé. — Pourquoi se repentirait-il, lui qui a pu vouloir, en appelant le monde à l'être, qu'il durât tant de siècles et pas davantage? -— Mais alors il serait sujet au changement? — Pourquoi encore? Puisque tout le changement se trouverait dans le monde et non dans la volonté de Dieu qui a pu décider, de toute éternité, que le monde serait sujet à changer, même à disparaître. — Pourquoi enfin l'a-t-il crée ainsi et non éternel? — Ici nous ne pouvons faire qu'une réponse : Parce qu'il Ta jugé bon. Les secrets de Dieu sont impénétrables; il n'y a qu'une intelligence infinie qui puisse comprendre une puissance et une sagesse infinies.

Nous pouvons donc affirmer que le monde aura une fin; pouvons-nous savoir si cette fin est proche ou éloignée? — Nombreuses ont été les hypothèses proposées par les philosophes à ce sujet; bornons-nous à remarquer que ces hypothèses sont invérifiables et qu'elles valent ce que valent toutes les prédictions de l'astrologie : il serait donc puéril d'y attacher une importance qu'elles ne sauraient avoir *.

i. Voir Théodicée : Des rapports de Dieu et du monde.

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