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CHAPITRE PREMIER

De la sensibilité en général. — I. Limites de la sensibilité ; de la sensibilité dans les êtres inférieurs. — II. 1. De la sensibilité dans ranimai; ses caractères : elle suppose Tactivité, est interne et immanente. —

2. Conditions générales de la sensibilité; siège où elle réside. —

3. Nature de la sensibilité. — III. Fonctions de la sensibilité ou des sens. — 1. Données des sens. — 2. De la localisation des sensations. — 3. De la vision binoculaire. — 4. Erreurs des sens. — IV. Conclusion.

A la source de toutes nos opérations mentales se trouve la

sensibilité. Sentir, dans le sens le plus général qu'on attache à

'^e mot, c'est, pour un être, percevoir ou appréhender l'objet

|ui le meut en agissant sur lui. Nous dirons ainsi que le fer sent

ou perçoit Taimant qui l'attire.

Dans un sens plus restreint, sentir est synonyme de connaître *. Il y a alors dans la sensibilité, ou plutôt dans son acte, un élément nouveau, un élément intellectuel et représentatif. Toutefois, dans un cas comme dans l'autre, la sensibilité ne peut s'exercer, comme nous le montrerons bientôt, que s'il y a action d'uH corps sur un autre corps, de quelque manière que ce soit : c'est là ce qui nous explique pourquoi on se sert du même mot pour désigner ces deux faits.

I. — Cette distinction établie, le premier problème que Gassendi se pose est celui-ci : Pouvons-nous concevoir, même dans

1. Prœnotandum est sensum accipi primum universe pro quacumque facultate rei cuilibet naturaliter insita ad percipiendum aliquid, cujus perceptione, seu mavis, apprehensione moveatur. Intelligendum autem est istam perceptionem seu apprehensionem vix quicquam difTerre a cognitione generaliter sumpta... an vero ista perceptio, seu apprehensio ferri appellari debeat cognitio, annon? quœstio erit de«omine. (Gass., II, 328.)

les êtres inférieurs, la simple appréhension dépourvue de toute connaissance ? — Problème qui n'est autre que celui des limites mêmes de la sensibilité. Or, Gassendi n'hésite pas à répondre par la négative en accordant la sensibilité même aux minéraux. En effet, dit-il, nous ne craignons pas d'affirmer que l'animal qui est attiré par la nourriture a le sentiment de la modification qu'il subit ; mais, est-ce que le fer n'est pas également attiré par l'aimant? Est-ce que la plante ne tend pas ses racines vers les sues qu'elle peut s'approprier pour se nourrir, se développer et fleurir? N'y a-t-il pas dans ces mouvements une analogie frappante avec ceux que nous constatons dans les animaux et que nous appelons haine ou amour? *. — A des effets semblables, il faut des causes semblables : donc, si dans un cas on croit devoir admettre la sensibilité, il parait logique de l'admettre dans l'autre. On peut même aller plus loin et supposer avec vraisemblance que toute sensation ou perception est non seulement connaissance, mais encore, en quelque manière, phantaisie ou imagination '. Pourquoi ne pas accorder que le fer, à la suite de l'impression qu'il en a reçue, imagine l'aimant comme une chose 'qui lui convient et qui, en s'unissant à lui, doit contribuer à son bien?

On objecte qu'il est ridicule d'admettre ainsi dans le métal un pouvoir de se représenter et d'imaginer les objets, et un organe propre à cette fonction. — Faible argument et qui n'aurait de valeur que si on attribuait au fer une imagination trop parfaite. Mais rien ne s'oppose à ce que nous concevions une espèce d'esprit naturel, diffus et répandu dans toute la substance métallique, analogue — bien que d'un ordre inférieur — à celui qui est dans le ver dont les parties séparées vivent encore et se reforment. A cet esprit appartiendrait la faculté d'imaginer, mais une faculté restreinte, capable de connaître simple-

1. Quapropter nisi ipsam quoque apprehensionem appellare sensum, cognitionemque placuerit, re tamen ipsaidem fît, ac in animalium amore vel odio, et dum ad cibum congruum moventur, illumque usurpant, atque ita de cseteris. (II, 328.)

2. Quamvis perceptio sive apprehensio, quse mereatur dici sensus et cognitio esse quoque species phantasiœ, imaginationisye debere videatur, concedunt illi reipsa esse ; et rêvera ferrum ex facta in se a magnete impressione, imaginari magnetem, ut rem sibi congruam, ac ejusmodi, ut bene sibi cum ipso sit, neque commotis sui partibus, quietem, nisi in coiyunctione cum illo reperiat. (II, 32S.)

ment ce qui est utile au fer; par exemple, ne disons-nous pas, par comparaison avec l'homme, que Thuître imagine, parce qu'elle recherche ce qui lui est utile? Pourquoi ne dirions-nous pas, par comparaison avec Thuître, que le métal imagine aussi, puisqu'il recherche non ce que recherche l'huître, mais certains objets déterminés? — Ces considérations générales auxquelles nous avons fait allusion déjà, par anticipation, sont la confirmation même des théories de Gassendi sur l'animation de la terre. Elles nous prouvent de nouveau qu'il ne concevait pas l'ensemble des choses comme une massse inerte, froide, indifférente, mais bien comme toute imprégnée de vie, de conscience, de sentiment et pouvant de la sorte s'associer à l'œuvre finale conçue et voulue par la cause première de toutes choses.

IL — Chez les animaux, la sensibilité est beaucoup plus facile à analyser, ses effets étant plus précis et plus saillants. On la définit d'ordinaire par cette proposition tautologique : « la faculté de percevoir des objets sensibles. » — Sentir, alors, c'est voir, entendre, toucher, goûter... c'est percevoir des sons, des couleurs, des odeurs... Tous ces actes ne se produisant pas chez les êtres inférieurs, il en résulte qu'on peut considérer la sensi-, bilité, ainsi entendue, comme le caractère distinctif qui sépare l'animal des minéraux et des plantes.

1. Quand on l'examine en elle-même, remarque Gassendi, la sensibilité nous apparaît d'abord comme un des modes de l'activité, comme un pouvoir de mouvoir et d'agir. Dire avec Aristote qu'elle est purement passive, c'est en méconnaître la vraie nature. Sans doute elle est passive en ce sens qu'elle reçoit et subit l'impression du dehors; que les espèces émises par les objets extérieurs agissent sur elle, malgré elle, mais ces faits sont uniquement les causes occasionnelles de la sensation; pour que celle-ci se produise, pour qu'il y ait perception des espèces et connaissance de leurs objets, il faut que la sensibilité réagisse contre l'impression reçue et se tende vers l'objet qu'elle perçoit. C'est précisément parce que cette réaction ne se produit point, que tant de perceptions n'ont point lieu, par exemple, dans l'inattention. La raison de la sensibilité réside donc dans la vertu motrice des atomes * .

i. Facultas universe sumpta non videtur aliud a vi motrice corpuscule-

En second lieu, la sensibilité a pour caractères principaux d'être interne et immanente, nous dirions aujourd'hui subjective. Son action, sa fonction propre ne dépassent pas les limites du sujet sentant : elles commencent, grandissent et s'achèvent en lui. Quand nos autres pouvoirs s'exercent, ils modifient leur objet; ici nous sommes seuls modifiés *, notre action est immanentèy non transitive. Percevoir, appréhender, connaître, en un mot sentir l'objet qui agit sur elle : telle est Tunique fonction de cette faculté.

2. Pour qu'elle entre en exercice et qu'il y ait sensation, plusieurs conditions sont requises.

La première, c'est qu'il y ait impression faite sur l'organe des sens: que cette impression se fasse d'une manière directe, comme il arrive quand nous touchons un objet avec la main; ou qu'elle se fasse d'une manière indirecte, par l'intermédiaire d'espèces sensibles, comme il arrive quand nous percevons par l'ouïe, la vue ou l'odorat. En effet, comme nous l'avons remarqué déjà, il n'y a point d'action à distance et une force ne peut en modifier une autre que par contact.

Il faut, en second lieu, que l'impression reçue soit transmise au cerveau par les nerfs. Le rôle des nerfs est ici prépondérant ; pour bien s'en rendre compte, il faut se les représenter comme formés de tuniques superposées et constituant comme autant de petits canaux où résident et se meuvent les esprits animaux qui, semblables à un souffle, vont de la périphérie au centre et du centre à la périphérie. Dès lors « comme le nerf ne peut être touché et pressé que l'esprit ne le soit aussi; cet esprit sans que les particules qui l'avoisinent ne le soient également et, de proche en proche, sans que le cerveau où il aboutit ne soit modifié, il en résulte que la faculté de sentir est mue par cette

rum, prout ex certo inter se situ ad habendum talem motionem non aliam comparata sunt, ideo sensum esse movendi sive agendi fucultatem. (II, 329.)

1. Non est rêvera sensio ex génère earum actionum, quas transeuntes vulgo appellant..^, sed e.^ génère earum est quas immanentes Dominant; rêvera enim sensus functio non excedit, evagaturve extra ipsummet principium, quod sentît, verum in ipso, ut incipit, ita persévérât ac cessât. — Sensus una est simplexque functio, ut rem appositam percipiat, seu appréhendât, seu cognoscat, uno verbo sentiat, nihil vero aliud. (II, 329.) Tout ce passage, assurément important, n'est môme pas résumé dans la traduction de Bernier.

espèce de rebondissement et qu'elle perçoit, appréhende, connaît et sent *. »

L'expérience nous prouve que, si une seule de ces conditions vient à faire défaut, la sensation ne se produit pas. Nous avons tous constaté que nous ne percevons pas les objets qui sont devant nos yeux lorsque nous sommes distraits; qu'en dormant, nous ne nous rendons pas compte du bruit qui se fait à nos côtés; que, dans la paralysie, toute excitation de TorgCLne atteint par la maladie nous reste inconnue; que, dans Tévanouissement ou la méditation profonde, nous restons insensibles à ce qui nous entoure.

De ces remarques ressortent deux conséquences importantes que Gassendi met bien en lumière. La première, c'est que la sensibilité n'appartient pas en propre à l'organe du sens : s'il en était autrement, nous ne pourrions comprendre pourquoi toute modification organique n'est pas suivie de sensation. On dit quelquefois, il est vrai, que l'organe sent ; mais c'est une pure question de mots, car il est certain que la sensation ne peut se produire sans Tintervention du corps : elle résulte à la fois du corps et de l'àme , ou mieux de l'organe qui est partie du corps et de la faculté qui est partie de l'âme ; ces deux parties agissant en commun. — La seconde conséquence, c'est que la sensibilité ne réside pas, à proprement parler, dans l'organe où nous localisons la sensation : dans l'œil, l'oreille, la main, par exemple; mais bien dans le cerveau. Si parfois, cependant, nous la situons dans l'organe du sens, nous entendons simplement marquer par là l'étroite union où il se trouve avec le cerveau, dont il est pour ainsi dire la continuation. C'est là ce que nous font comprendre les anciens philosophes lorsqu'ils disent : l'esprit voit, entend,etc., et non pas l'œil voit, l'oreille entend. L'œil et l'oreille ne sont que des instruments au service de la sensibilité.

3. Après avoir ainsi analysé les caractères et les conditions de la sensibilité et découvert, grâce à ses analyses, l'endroit précis où elle réside, Gassendi complète son élude générale sur cette faculté en recherchant qu'elle en est la nature. Toute son argumentation tend à établir : 1® que la sensibilité n'appartient pas à rame tout entière, mais simplement à une partie de

1. De organis sensus, II, 328 et sq., et de sensuum percipiendi modo, 339 et sq.

rêtme; 2° que la substance qui la compose n'est pas simple, mais composée *.

La raison principale qui le porte à refuser la sensibilité à Tâme

tout entière est tirée de ce principe déjà défendu par les anciens:

qu'une substance simple et identique ne peut accomplir qu'une

seule espèce d'actions. Or, il est évident que l'âme accomplit des

a.ctions différentes puisqu'elle a, outre la faculté sensitive, la

faculté motrice et la faculté génératrice; il est évident encore

cjue la sensibilité perd parfois quelques-uns de ses pouvoirs,

ceux de voir, par exemple, et d'entendre, ce qui arrive fré-

ciuemment dans la vieillesse. En serait-il ainsi si l'âme n'était

pas composée de substances hétérogènes, dont quelques-unes

peuvent s'affaiblir ou même s'épuiser, tandis que d'autres se

fortifient avec les années?

Ce qui, maintenant, semble prouver que la sensibilité est constituée d'éléments différents et non d'une substance horaosne, c'est que chaque sens ne nous procure qu'une espèce déterinée de sensations : l'œil ne sert qu'à voir; l'oreille à entendre ; outre, ces sensations sont séparées entre elles non par une diCférence de degré, mais par une différence de nature : elles soxit spécifiquement distinctes. Il est donc naturel de supposer qix'à chaque espèce de sensation correspond une faculté propre, formée par une substance spéciale. Il y aurait ainsi autant de facultés que de sens, et chacune d'elles serait localisée à l'endroit précis du cerveau où aboutit le nerf qui la dessert. L'âme sensitive, dit Gassendi, pourrait dès lors être comparée « à un *ï"chitecte et chaque sens ou chaque faculté de sentir à chacun des ouvriers que l'architecte emploie pour faire son travail ».

ni. — L'étude que Gassendi fait des sens n'est que la mise en ^uvre et le contrôle des principes qu'il vient d'établir. Il passe successivement en revue le toucher, le goût, l'odorat, l'ouïe et la vue * et, à propos de chacun d'eux, recherche quel est son

*• Gassendi, II, 330, 331.

2. Bien qu'il n'étudie que les cinq sens généralement admis par les phi-

osopij^g^ Gassendi fait remarquer qu'il ne serait point contradictoire d'en

w.^^^-tre plusieurs autres. Pourquoi, par exemple, n'admettrait-on pas

organe, quelles conditions sont requises pour qu'il entre en exercice, quelle est sa fonction propre et quelles données il nous fournit.

Les très longues * explications qu'il nous donne sur les deux premiers points étant surtout physiologiques, n'offrent plus aujourd'hui pour nous qu'un intérêt secondaire; nous avons d'ailleurs indiqué déjà quelles conditions sont requises pour que s'exerce la faculté sensitive; plus neuves et plus instructives nous paraissent ses autres recherches sur les données et les fonctions de la sensibilité, recherches qui l'amènent à examiner les problèmes si vivement débattus de la localisation des sensations, de la vision binoculaire et des erreurs des sens.

Suivant Gassendi, chaque sens a un domaine propre et bien limité et, par conséquent, ne nous fait éprouver qu'un petit nombre de sensations élémentaires; à l'odorat et au goût, nous devons simplement celles de saveur et d'odeur; à l'ouïe, celles de son, et ainsi des autres. Lorsqu'un sens parait sortir de ces limites et nous renseigne plus complètement, c'est qu'alors il reçoit quelque secours étranger. C'est pour bien marquer ces différences que Gassendi distingue les sensibles propres, les sensibles communs et les sensibles par accident. Le sensible propre est toute qualité qu'un seul sens nous peut révéler, telle la couleur, tel aussi le son; le sensible commun, au contraire, toute qualité que plusieurs sens font connaître : telle la forme, telles encore l'étendue et la distance. Quant au terme de sensible par accident, il s'applique à toute qualité qui nous est révélée indirectement par un sens, bien que ce sens, pris en lui-même, ne puisse la percevoir. Ainsi, par la vue, nous jugeons qu'un objet est chaud ou froid, bien que les sensations de chaud et de froid ne soient point du domaine de ce sens. Ce jugement est dû évidemment au concours de la mémoire qui nous rappelle que, antérieurement, le sens de la vue et celui du toucher se sont exercés ensemble et que nous avons éprouvé simultanément la sensation de telle couleur et celle de froid ou de chaud. C'est

nous-mêmes il en pourrait naître de nouveaux? Pourquoi les éléments qui constituent la faculté sensitive ne s'ordonneraient-ils pas d'une autre manière et, par des combinaisons, des enchevêtrements imprévus, ne produiraient-ils pas un sens dont actuellement nous n'avons aucune idée? 1. Gass., II, 353-382.

donc improprement que le sensible par accident est appelé sensible, car il n'est pas précisément perçu et senti, mais bien plutôt imaginé et conçu.

Comment se fait-il maintenant que nous puissions localiser nos sensations qui, en définitive, se produisent toutes dans le cerveau, soit dans les organes, soit dans les objets ? — Voici Texplication que propose Gassendi* : « Cela peut venir, dit-il, de ce que la faculté ayant été mue par le rebondissement des esprits, se tourne vers Tendroit d'où vient l'impression et perçoit ou sent l'objet sensible à cet endroit et non où elle est ellemême. » Si nous localisons, par exemple, dans le pied la douleur occasionnée par une piqûre, c'est que « la faculté se tourne vers l'endroit d'où le rebondissement lui donne, pour ainsi dire, la nouvelle de la blessure ». — L'explication sans doute est loin d'être suffisante. Il reste toujours à nous dire pourquoi la sensibilité perçoit où elle n'est pas, ou plutôt objective et situe ses sensations à un endroit déterminé, l'endroit vers lequel elle s'est tournée, sans probablement l'atteindre. Gassendi comprit sans doute l'insuffisance de ces raisons, aussi revient-il plus lard sur ce même sujet et voici ce qu'il ajoute : « Ce n'est pas, certes, selon ce que nous avons dit ailleurs, que la perception de l'émotion ne se fasse ou ne s'accomplisse dans le cerveau ou dans la faculté imaginante, à cause de la continuation des nerfs et du rebondissement des esprits; mais ce qui fait que l'émotion est commode ou incommode et qu'ainsi le sentiment est agréable ou désagréable, cela est situé dans la partie même qui est pour cette raison ou flattée ou irritée et qui est, par conséquent, comme chatouillée par le contact commode, ou adecte et désire, pour ainsi dire, d'être délivrée de l'incommode *. » — Comme le remarque Dernier et comme on l'a reproché à Gassendi, il semble que nous soyons ici en présence de deux jugements contradictoires : l'un qui place le siège de l'émotion dans le cerveau, l'autre dans l'organe. Si cependant nous nous rappelons les théories précédemment résumées sur l'animation générale, peut-être ne sera-t-il pas impossible de les concilier. —

\. Causa esse polest, quod ipsa facullas resullu exposito mola eo codvertatur unde impressio advenit, ac sensibile illic, non vero iibi ipsa es adesse percipiat, ac sentiat. (II, 336.)

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