Gassendi, 11, 386 et passim
sur aucune preuve *. — Peut-être serait-il plus simple de s'ea tenir à Texplication suivante : si nous nous observons attentivement, nous ne tardons pas à constater que nous avons tous un œil plus fort que l'autre et que si nous regardons, les deux yeux ouverts, il n'y en a qu'un qui voie distinctement, l'autre étant, pour ainsi dire, en repos et n'apercevant que d'une irkanière confuse. — Ce fait admis, il est probable qu'encore <c qu'il soit reçu deux espèces du même objet dans les yeux, néanrri oins comme celle qui est reçue dans celui dont Taxe est tendu ^^Iplus forte, plus vive, plus distincte que l'autre, et qu'ainsi ^lle fait plus d'impression sur la rétine, elle attire presque à soi t o>ute l'attention de la faculté ; de sorte que la faculté ne voyant mstinctement que par une seule espèce, et par une seule vision istincte, ce n'est pas merveille qu'elle ne voie qu'un objet,... 'espèce faible et confuse qui est reçue dans l'autre œil, n'étant omptée pour rien... Joint qu'à proprement parler, Ton ne sau- «tdire que l'œil droit et l'œil gauche voient en même temps même objet, puisque leurs axes aboutissent à des endroits îfférents et éloignés... Cela étant, si nous voyons quelquefois 1 *objet double, comme lorsque nous nous pressons l'un des yqux ^*Jr le petit angle, cela vient de ce que la disposition de l'œil ^ ^-anl changée et, par conséquent, l'espèce ou les rayons reçus dans ^*i endroit extraordinaire de la rétine et qui n'est pas accoutumé ^i endurci aux rayons, il arrive que l'impression qui se fait dans ^®t endroit étant aussi sensible que celle qui se fait dans l'autre ^*U dont l'axe est tendu, elle y excite et attire l'attention de la *^culié, laquelle étant par conséquent dirigée et tendue également ^^ même temps vers deux endroits, deux espèces, elle voit le ^^me objet doublement, par une double vision, ou, ce qui est le ^ême, elle voit double *. »
Après les explications qui précèdent, il est facile (ïappviui'utr k ^ur juste valeur les critiques que souvent on élève contre les Hens ; cpand on les accuse de nous tromper, c'est qu'on se mépn;nd sur «HP véritable rôle. Le rôle des sens est en effet, simplement, de noua montrer les choses telles qu'elles sont par rapport k nous, 'tutelles qu'elles sont en elles-mêmes. Ici nulle erreur possif>le;
1* Voy. les explications de la m(*;aie difficuUé proposée par .Muli<;r, ^^Dget Vannm» Psychologie allemande, Jtibot.
^ Gasseodi, U, 396. — Beroier, VI, 224.
TfelMUS. — GaMendi. *i
seulement il arrive que souvent nous affirmons que la réalité ressemble à Tapparence, c'est alors que nous nous égarons : mais s*il en est ainsi, c'est le jugement qu'il faut accuser, non les sens.
IV. — En résumé, de toutes ces analyses il ressort que la sensibilité dont l'action est toute interne, subjective et immanente, est essentiellement distincte de nos autres facultés, bien qu'elle leur soit, comme nous le montrerons plus tard, étroitement unie; que, pour s'exercer, elle implique certaines conditions nécessaires : l'impression organique, la transmission au cerveau, l'activité de l'âme, sans lesquelles cette sensation ne pourrait se produire ; que nos émotions sont spécifiquement différentes et que toute tentative de réduction à l'unité est chimérique; enfin, que le sens est distinct de l'organe, qui n'est pour la faculté sensitive qu'un instrument. Ce sont là des résultats définitivement acquis à la philosophie.
Il y a plus : on a longtemps fait honneur aux philosophes écossais de la célèbre distinction des perceptions naturelles et des perceptions acquises; or, il est évident qu'elle se trouve déjà dans ce passage oii, s'inspirant d'Aristote, Gassendi note avec soin les différences qui existent entre les sensibles propres et les sensibles par accident ; il est non moins certain que nul, avant lui, n'avait résolu d'une manière aussi judicieuse les deux problèmes que nous avons signalés de la localisation des sensations et de la vision binoculaire.
Ajoutons, en dernier lieu, que l'explication qu'il donne des erreurs attribuées aux sens ^ ne diffère en rien de celles qu'on donne encore aujourd'hui. Si toutes ces propositions, ou du moins la plupart d'entre elles, nous paraissent banales actuellement, n'oublions pas qu'il en est de même de toutes les vérités généralement acceptées, après une démonstration définitive.
Quant aux hypothèses métaphysiques sur la nature même de la faculté sensitive qu'il attribue non à une force simple et à un principe unique, mais à une substance composée d'atomes ténus et subtils, elle demande, pour être appréciéejustement, à être rapprochée de la théorie générale de Gassendi sur la nature de l'âme ".
1. La Fontaine dans sa fable : Un animal dans la lune, n'a fait que mettre en beaux vers l'argumentation de Gassendi.