‹ La philosophie de GassendiChapitre 70 sur 178 · Voy. plus haut, p. 133 et sq · texte numérisé non relu

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plusieurs imaginations partielles * » ; or, son attention porte toujours sur l'impression la plus vive, car entre nos impressions il y a, pour ainsi dire, lutte pour la vie et c'est la plus forte qui remporte. Il peut même arriver que cette impression vive se prolonge pendant un certain temps, comme dans la colère, l'indignation, l'enthousiasme; alors tous les esprits sont portés et tendus vers la partie du cerveau qui a été fortement ébranlée ; les images qui se succèdent sont toutes des images appartenant à la même série, ou se rapportant au même objet^ c'est pourquoi les sollicitations du dehors, étant plus faibles que celles du dedans, passent inaperçues. — Mais de tels états ne sont que passagers et accidentels, les images se succèdent d'ordinaire avec moins d'ordre et plus de rapidité. C'est que . doués d'une extrême mobilité, les esprits s'insinuent dans tous les plis qui se rencontrent sur leur passage et provoquent ainsi, pêle-mêle, les images qui paraissent les plus opposées et les plus indépendantes. De là l'incohérence de nos pensées et de nos rêveries.

A cette cause qui réside dans l'organisme lui-même, c'est-àdire dans les plis du cerveau et le mouvement des esprits % il en

1. Respondeo, quia facultas est una, non posse ipsam simul converti ad plures motiones, seu, quod idem est, attendere ad plures res; nisi eœ fortassis hujus modi sint, ut per modum unius, et partialibus pluribus imaginationibus apprehendi possint. (Gass., t. II, p. 409.)

2. Dans une savante étude sur la physiologie de Malebranche et qui serait une éloquente préface à la psychologie de Gassendi, M. Ollé- Laprune, après avoir fait l'historique de l'hypothèse célèbre des « esprits animaux », porte sur cette hypothèse le jup;ement suivant : — « Il serait aisé, long et inutile de relever les erreurs physiologiques dont cette théorie est pleine. 11 est plus facile encore, et surtout plus court, mais aussi plus inutile de la tourner en ridicule. Elle n'est plus en rapport avec l'état actuel de la science physiologique, c'est certain; elle a toujours eu le tort d'entrer dans un détail fort hypothétique, ce qui est présomptueux, et semble absurde quand la mode est passée. Mais on juge maintenant que ces explications ne sont pas si risibles et qu'entre ces vieilles théorie» et les nouvelles il y a certaines analogies. A le bien prendre, ce qu'il y a de plus bizarre pour nous dans les esprits animaux, c'est peut-être leur nom qui' ne Test pourtant pas : appelez-les fluides, par exemple, et vous leur donnerez un air de jeunesse qui les rendra presque acceptables. Il y aura beaucoup à modifier, à rectifer dans la théorie, beaucoup à en ôter ou à y ajouter; mais, prise dans son ensemble, elle ne paraîtra pas sans valeur et, si cette mécanique cérébrale est trop souvent conjecturale, on avouera que nos essais contemporains d'explication, pour être plus complexes et mieux fondés, ne laissent pas que d'avoir aussi une bonne part de conjectures : on y emploie les derniers résultats de la chimie, de la physique et de la mécanique, unis à une anatomie plus complète et à une

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faut ajouter deux autres qui peuvent chaDger le cours de nos pensées : la perception et la volonté.

A moins que l'esprit ne soit vivement préoccupé par quelque méditation profonde, les impressions nouvelles attirent presque toujours son attention. C'est qu'en effet leur vivacité d'ordinaire l'emporte sur celle des images évoquées par la phantaisie. Que de fois le moindre . bruit, le bourdonnement d'une mouche qui vole, le chant d'un oiseau n'ont-ils pas interrompu notre travail et dirigé dans une voie différente notre faculté imaginât ive ?

Par la volonté, nous pouvons obtenir le même résultat, car il dépend de nous, comme nous le verrons plus tard, d'agir sur les esprits animaux pour les diriger; de présider en un mot aux recherches de la phantaisie dans le champ de la mémoire, pour les rendre plus fructueuses.

Toutes ces influences nous font comprendre pourquoi dans l'imagination se produisent parfois les associations d'idées les plus étranges, et les conceptions les plus fantastiques, comme celles des Hippocentaures, des chimères ou des fées; pourquoi nos souvenirs sont si souvent inexacts, des modiûcations inconscientes étant survenues dans le cerveau. Elles nous expliquent enfin dans quelles limites est enfermé le pouvoir de la phantaisie, puisqu'elle ne crée jamais les matériaux dont elle use et se borne à les mettre en œuvre.

Gassendi nous décrit ici, comme on le voit, avec une rigoureuse exactitude la grande loi de Vassociation des idées dont les philosophes anglais se sont tant occupés de nos jours, et nous rend très bien compte du rappel des sensations passées. Voyons

physiologie surtout infiniment plus parfaite que celle du xyii» siècle; mais on s'y heurte contre des ignorances invincibles, on y rencontre d'insondables mystères, et, pi l'on s'y interdisait toute hypothèse, ce qu'on aurait à dire serait bien peu de chose.

« Ainsi les progrès mêmes des sciences rendent plus indulgent ou pour mieux dire plus juste pour de vieilles théories, où ceux qui venaient de les renverser ne voyaient que d'impertinentes chimères. «

Comparant ensuite la théorie de Malebranche — disons ici celle de Gassendi, puisqu'elles reposent sur les mêmes principes et aboutissent aux mêmes conséquences — avec la théorie qu'expose M. À. Bain dans son ouvrage sur les Sens et rintelUgencey M. Ollé-Laprune montre que la vieille physioloffie est beaucoup moins dilTérente qu'on ne le croit d'ordinaire de la p' «Araine. — (Préface à l'édiUon du second Uvre d^ '- Valebranche, p. 39 et 40.)

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comment il explique le jugement qui relie ces sensations entre elles et, de tous ces matériaux incohérents et sans ordre, forme la pensée.

IV. — Pour Gassendi, comme pour Aristote et pour tous les philosophes du moyen âge, juger c'est embrasser dans une même appréhension deux termes distincts et affirmer,soit implicitement, soit explicitement, qu'ils se conviennent ou ne se conviennent pas. Chez Tanimal, cette affirmation est toujours implicite, elle peut être explicite chez l'homme, grâce à la réflexion et au langage * .

Gassendi considère uniquement, ici, le jugement comme Tacte propre de l'imagination, tel qu'il s'offre à nous chez l'animal et chez l'homme, tant que Tentendement n'intervient pas.

Au premier abord, il semble que cette opération ne puisse appartenir à la phantaisie dont l'activité ne s'applique qu'à un objet à la fois, tandis que pour juger il faut en quelque sorte embrasser d'un même regard au moins deux termes distincts. Mais il importe de remarquer « que l'objet perçu peut être complexe et tel que ses différentes parties ne donnent lieu qu'à une seule et même appréhension, de sorte que l'imagination totale soit comme formée de deux ou trois imaginations partielles *. » C'est ainsi que la représentation que l'animal a de son maître est à la fois une et complexe, en ce sens que les éléments qui la constituent, perçus ensemble, sont étroitement unis entre eux. Si l'animal imagine son maître, par exemple, comme grand, doux, caressant, c'est comme s'il jugeait : mon maître est doux et caressant. Supposons maintenant qu'en voyant un homme s'avancer, il imagine son maître et qu'en s'approchant de lui il reconnaisse qu'il s'est trompé : c'est comme s'il prononçait cette autre énonciation : celui qui vient n'est pas mon maître. Dans ce dernier cas, la vue de cet homme avait évoqué la représentation totale de son maître, par suite des caractères communs qu'il présentait avec lui; c'est en apercevant la différence qui existe

1. Copula, seu Est verbum, diserte quidem effertur a nobis, qui subjectum et attributum ut duo quœdam discerniinus; at in enunciatione canis, contineri solum videtur virtute, quatenus subjectum et attributum apprebendit ut unum. (T. II, p. 411.)

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