‹ La philosophie de GassendiChapitre 73 sur 178 · DE L'IMAGINATION · texte numérisé non relu

DE L'IMAGINATION

doit être censé universel, et comme cet amas est l'un de plusieurs amas qui, par quelque ressemblance qu'ils ont entre eux, sont pris comme un amas total et plus universel, pour cette raison, elle connaît aussi aisément cela et énonce que cet amas est un de ceux qui sont semblables entre eux en quelque chose, ce qui fait qu'elle connaît cela aisément et infère que ce singulier qu'elle a jugé appartenir à l'amas simple appartient aussi à un amas d'amas. Car, quand on dit : Socrate est homme, l'homme est un animal, c'est comme si on disait : Socrate appartient à l'amas des hommes, or l'amas des hommes appartient à l'amas des animaux, donc Socrate appartient à l'amas des animaux. On comprend dès lors qu'Aristote ait soutenu que celui qui connaît les deux prémisses, connaît aussi la conclusion. Toutes ces choses sont appuyées sur cette notion commune que le contenu et le contenant sont enfermés ou exclus ensemble de quelque chose. La conclusion s'aperçoit donc dans les prémisses; ajoutons qu'elle se tire instantanément. Dans le raisonnement de l'animal tout est spontané *. »

La marche de l'imagination, qui passe de la représentation simple au raisonnement, est, comme on le voit, une marche ascendante ; elle consiste essentiellement à rapprocher une image particulière d'une image générale, dans laquelle elle est impliquée, et cette image d'une autre plus générale encore. Le procédé est le même que celui du jugement, avec un degré de complication en plus ^,

VL — La plupart des faits que nous venons de rapporter et qui tendent à prouver que l'animal raisonne, sont généralement attribués à l'instinct; il semble, en effet, que les notions communes qui le guident, soient bien plutôt innées qu'acquises par les sens. Cette opinion, pense Gassendi, mérite un sérieux examen et la critique qu'il en fait est des plus judicieuses.

Et d'abord, nous dit-il, si on considère l'instinct comme une impulsion aveugle, il faut admettre que, pour accomplir tous se»

\, Gass., t. II, p. 413. Bernier, VI, 298 et sq.

2. Si nous ne nous étions imposé simplement la tâche d'exposer la pensée de Gassendi, il serait facile de montrer les rapporta étroits qui existent entre cette théorie du jugement et du raisonnement et celle de la plupart des positivistes contemporains, notamment de Stuart Mill.

mouvements, Tanimal n'a besoin d'aucune connaissance et que toute mémoire lui est inutile. Mais alors, s'il en est ainsi, comment se fait-il que, poussé vers un précipice par son maître qui le frappe, Tâne refuse d'avancer? Le bâton ne lui fait sentir que la douleur présente et non celle qui doit suivre sa chute ; s'il remonte le fossé, c'est qu'assurément il prévoit le mal qui l'attend et lui préfère un mal moindre. On pourrait multiplier les exemples semblables; si, malgré cela, on persiste à les attribuer à l'instinct, nous n'aurons aucune raison de ne pas lui attribuer aussi les actions les plus compliquées des hommes ^

Peut-être pour rendre compte de tous ces faits suffira-t-il une fois encore de rappeler comment se développent nos facultés*.

De tous les sens, le plus essentiel est le toucher dont le goût n'est lui-même qu'une forme particulière. Tout animal l'apporte en naissant et c'est par lui qu'il est averti des modifications qui se produisent dans son organisme. Si ces modifications le troublent, il y a douleur; si, au contraire, elles amènent un surcroît d'ordre et de vie, il y a plaisir. La douleur et le plaisir, telles sont donc les deux passions primordiales qu'éprouve l'être vivant.

Des sentiments de plaisir et de douleur naît aussitôt l'opinion que tout ce qui est agréable est bon; que tout ce qui est désagréable est mauvais. La phantaisie juge la douleur comme une chose haïssable pour laquelle la nature a de l'aversion; le plaisir, comme une chose aimable, que la nature recherche elle-même. De telle sorte que, sans qu'il soit besoin d'aucun raisonnement, elle affirme spontanément qu'elle doit haïr et fuir la douleur; aimer et suivre le plaisir. Telles sont les deux premières notions et les deux premières affirmations de la phantaisie auxquelles il faut ajouter comme corollaires ces deux autres : Il faut fuir la cause de la douleur, c'est-à-dire ce qui est nuisible ; il faut rechercher la cause du plaisir, c'est-à-dire ce qui est utile. Gomme ces notions sont acquises dès que la phantaisie commence à s'exercer et qu'elles ne sont précédées d'aucune autre, il en résulte qu'on peut, à la rigueur, dire qu'elles sont innées, pourvu qu'on ne prenne pas ce mot dans son sens absolu.

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