Gass., t. III; Méd,, I; Dub., I; Inst., II, p
salité sont vaines, dans l'hypothèse où il se place, puisque nul principe rationnel a priori ne nous autorise logiquement à passer du point de vue purement subjectif au point de vue objectif; qu'il a, en dernier lieu, systématiquement écarté la seule preuve vraiment concluante de l'existence de Dieu : celle des cause» finales.
Cette critique * eut plusieurs résultats également appréciables» Elle combattit l'engouement un peu irréfléchi dont fut Tobjet la philosophie cartésienne ; elle amena les cartésiens et Descartes lui-même à modifier sur plusieurs points importants leur système *; elle montra enfin la nécessité d'étudier de plus près lu nature humaine et les dangers des constructions a priori,
IV. — Quelque importants que soient les écrits qui précèdent, ils ne nous donnent du génie et de l'originalité propre de Gassendi qu'une idée tout à fait imparfaite. Les critiques d'Aristote, de Fludd, de Descaries ne sont en eff'et que des accidents et, pour ainsi dire, des hors-d'œuvre qui ne le détournent pas un instant du but qu'il poursuit et qui est essentiellement dogmatique. Lorsqu'il semble prendre plaisir à démonter pièce à pièce les systèmes les mieux établis, c'est qu'il songe déjà à un système plus vaste et plus compréhensif propre à les remplacer. C'est ce système qu'il expose dans son Syntagma^ publié seulement après sa mort, et dont ses études sur Épicure ^ doivent être considérées comme la préface naturelle.
On sait avec quelle ardeur, quelle passion artistique et quel soin pieux et jaloux les savants de nos jours recueillent tous les débris des chefs-d'œuvre disparus, s'efl*orçant de faire revivre les monuments d'un autre âge et d'arracher à l'oubli toutes les richesses du génie. Grâce à leurs efi'orls persévérants et à leur judicieuse critique, tous ces temples détruits, toutes ces statues
1. Le plus grand éloge qu'on puisse faire des critiques de Gassendi, c'est que, dans les études qui ont été consacrées à Descartes par nos philosophes contemporains, il ne se trouve pas une objection que Gassendi n*ait déjà faite, fort peu qu'ils n'acceptent comme irréfutables. — Voy. Liard, Rabier, Fillon, Renouvier...
2. Comparez le texte des Méditations et du Discours de la méthode avec celui des Principes et des Réponses aux Objections,
3. De Vita, moribus et doctrina Epicuri, Lyon, 1647; — Animadversiones in librum X, D. Laeriii, Lyon, 1649; — Syntagma philosophie Epicuri, Lyon, 1649.
dormant dans la poussière, tous ces bas-reliefs enfouis sous les décombres, toutes ces ruines se sont animés, et il nous semble, à deux mille ans de distance, les revoir encore dans les murs d'Athènes ressuscitée avec ses dieux et ses héros d'autrefois. — Ce qu'ont fait nos savants pour nos monuments de la Grèce, Gassendi l'a fait seul pour le monument non moins grandiose de la philosophie d'Épicure. Lui aussi, il fouille avec une ardeur infatigable partout où il espère retrouver quelques fragments utiles; ces fragments il les soumet à l'épreuve d'une critique sévère; puis, avec un art infini, les rapprochant entre eux, il reconstruit peu à peu l'édifice dont ils faisaient partie, suppléant, par un instinct merveilleux, aux lacunes que ses recherches n'ont pu combler. L'ensemble ainsi obtenu est si parfait, si harmonieuse en est l'ordonnance, qu'on le croirait d'Épicure lui-même, et si le philosophe grec a pu suivre l'œuvre de réhabilitation entreprise en sa faveur, il a dû moins regretter sans doute que le temps n'ait point respecté ses écrits.
En étudiant les philosophes de l'antiquité, Gassendi avait été de bonne heure, par une sympathie secrète, attiré vers Épicure dont la doctrine, exempte de toutes les subtilités chères aux péripatéticiens, ne réclame d'autres secours que ceux de l'expérience. Une circonstance tout à fait fortuite devait en faire le plus illustre défenseur. M. Peyresc lui communique un jour l'éloge d'Épicure par Putéanus : aussitôt il le lit et si grand est son enthousiasme qu'il prend la résolution de réhabiliter aux yeux de tous un philosophe et une doctrine injustement décriés. 11 a travaillé à cette tâche pendant près de vingt ans. Dans sa correspondance qui nous a été heureusement conservée, il nous fait en quelque sorte assister à la lente élaboration de cette œuvre qui était assurément son œuvre de prédilection : nous voyons de quelles précautions il s'entoure pour découvrir l'exacte vérité, quelles démarches il entreprend auprès des savants les plus connus, quelle attention scrupuleuse il accorde aux moindres détails, quelles garanties de toutes sortes il exige avant de rien affirmer. Critique des textes, discussion des autorités, rien ne lui échappe et, sur ce point encore, ses études sur Épicure peuvent être proposées comme un modèle à méditer.
La lettre qu'il écrit à Putéanus pour le féliciter de son éloge
d'Épicui'e et qui est datée du mois d'avril 1628*, fait déjà mention du projet qu'il a formé. Dès le mois de septembre de la même année, afin de conduire ce projeta bonne fin, il se met en quête de documents. Il s'adresse de nouveau à Putéanus, en le priant de lui fournir quelques éclaircissements sur des passages obscurs deD. Laerce, et sur la manière dont Épicure signait ses lettres*. Il s'informe auprès de Daniel Heinsius * de la date exacte de la naissance d'Épicure : « Vous qui avez lu, lui dit-il, tous les auteurs anciens importants, vous pouvez m'éclairer où aucun autre ne le peut. Je ne vous soumettrai aujourd'hui qu'un passage de Suidas, touchant Epicure. Suivant cet auteur, Épicure serait né la 79® olympiade, tandis qu'il est certain, d'ailleurs, qu'il est né la 109e. » Vers la même époque, il annonce à Jean Vossius *, le prochain envoi du plan de son ouvrage. Après en avoir pris connaissance, « vous m'aiderez^ lui écrit-il, si vous croyez que j'aie omis quelque chose. Vous me direz ce qu'il faut faire; car on me presse de toutes parts de livrer mon travail au public. Votre jugement sur ces matières sera pour moi d'un grand prix. »
Malgré les sollicitations et les éloges de ses amis, il comprend toutefois que son œuvre n'est point encore assez parfaite; il veut, avant de la livrer au public, la mûrir davantage et la soumettre au contrôle d'un plus grand nombre de critiques. De là, les lettres qu'il écrit à Naudée ^ au mois de septembre 163i, à Campanella au mois de novembre 1632; à Galilée ^ au mois de décembre 1636. Ce n'est guère qu'en 1641 qu'il paraît complètement maître de son sujet. Dans une longue correspondance qu'il échange avec Valésius , il nous donne le plan général de son ouvrage et résume les études qu'il prépare. « Pour disculper Epicure de toutes les accusations portées contre lui, écrit-il, en octobre 1641 ', je veux composer un livre apologétique sur sa vie et ses mœurs. Quand on connaîtra son hon-
1. Lettre de Gassendi à Putéanus, avril 1627 (Gass., t. VI, p. 11).